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Frédéric Lordon a donné une conférence à Lausanne intitulée « Vous avez dit communisme ? » Nous n’y avons pas assisté, mais avons regardé sa capture vidéo déposée sur youtube, curieux de mieux connaître le « communisme » de Lordon. Pour essayer de mieux le comprendre nous avons aussi lu Figures du communisme.

Lordon est une star de la pensée critique française. L’affluence dans la salle qui l’accueille en témoigne. Il fait partie de ces quelques intellectuels de gauche dont la parole est écoutée. Même un peu plus, au vu des applaudissements qui ponctuent son intervention. On sent que le public présent attend quelque chose comme une parole révélée : « Lordon doit savoir des choses que nous ne savons pas. »

Il est vrai que, dans ses textes comme dans son verbe, Lordon fait preuve d’une maestria certaine à décrire et démonter, souvent avec humour, la réalité capitaliste, notamment son biotope français et ses figures les plus grotesques : économistes vendus, journalistes aux ordres, etc. Il a le sens de la formule heureuse comme lorsqu’il se décrète « éco-furieux » en réponse à un système médiatique occupé à promouvoir « l’éco-anxiété ». Toute personne un peu lucide ne peut que partager son diagnostic sans appel : il n’y a pas d’avenir humain possible dans le cadre capitaliste et tous les aménagements vantés sous le nom de transition écologique ne sont que des leurres.

Lordon a entrepris depuis quelques publications de présenter une hypothèse de société communiste à venir. A cet exercice, il n’est pas le premier et le mouvement socialiste au sens large est riche de très nombreux livres expliquant le monde égalitaire futur. La version de Lordon est en fait celle d’un autre, Bernard Friot, auquel Lordon rend largement quitus.

Pour Friot, l’essentiel se joue dans le fait de donner un autre sens au travail en dehors de la logique capitaliste qui consiste à ne le reconnaître tel que lorsqu’il fait fructifier le capital. Dans le modèle de Friot, le travailleur a la propriété d’usage de son outil de travail et le contrôle de sa production (nature, quantité, etc.). Sa rémunération consiste en un salaire à vie qui ne dépend pas du poste occupé mais du niveau de qualification. Il y a quatre niveaux différents, le premier étant attribué, de facto, à tout adulte au jour de sa majorité et permettant de vivre sans obligation de travailler. Lordon reprend tout à quelques détails terminologiques près.

L’idée générale est d’offrir un modèle positif à la « multitude », comme le dit Lordon, de « faire entendre un oui » selon Friot qui cherche à s’appuyer sur le « communisme déjà là ». C’est-à-dire de faire fond sur les institutions qui ont été constituées, d’après Friot, selon une logique communiste. Friot donne souvent l’exemple de la sécurité sociale en France ou la SNCF d’après-guerre, en reconnaissant, toutefois, que ce « communisme déjà là » l’est de moins en moins, sous les coups de boutoir de l’offensive néo-libérale. Des concessions comme la sécurité sociale en France (l’AVS en Suisse, etc.) ont été une réponse de la bourgeoisie, visant à intégrer un mouvement ouvrier relativement puissant qui réclamait son dû, dans un contexte où l’on pouvait croire – à tort à notre avis – qu’une société plus égalitaire se mettait en place en URSS et dans les pays satellites.

La sécu a été possible mais des choses semblables, il ne s’en crée plus nulle part, bien au contraire. C’est là un élément plutôt embarrassant pour Friot dont le socle utilisable se restreint drastiquement plutôt que de s’élargir.

Alors, où est donc ce communisme qui vient ? Peut-être, si l’on en croit Lordon, dans les ZAD car si « Le Zadisme n’est pas le communisme il est le lieu où il se prépare ». Formule paradoxale car Lordon insiste dans sa conférence comme dans ses livres sur le caractère limité des expériences zadistes qui ne peuvent vivre qu’à côté d’un système capitaliste dont elles ont besoin et dont elles ne peuvent s’autonomiser. Lordon prend l’exemple de la scie, outil parmi les plus simples, que les zadistes peuvent voler au brico du coin mais qu’ils ne sont pas en mesure de produire, tout comme une grande partie de ce dont ils ont besoin.

Lordon voit les ZAD comme une sorte d’exercice dont les limites sont vites atteintes et il insiste sur l’obligation de penser les questions à un niveau macro, c’est-à-dire de se mettre en capacité de s’occuper de l’existant et de l’orienter vers un ailleurs communiste. L’ambition peut paraître énorme mais, en effet, la question sociale doit être posée à ce niveau-là. C’est quelque chose qui s’est un peu perdu dans des milieux militants qui ont depuis quelques décennies tendance à la spécialisation « sectionnelle » et affinitaire. Lordon et Friot ne font là que s’inscrire dans la tradition révolutionnaire du mouvement ouvrier qui avait pour but de faire advenir un monde nouveau entièrement libéré de l’exploitation. Friot insiste notamment sur la maitrise du travail par les travailleurs.

Le hic, c’est que manque aujourd’hui quelque chose d’analogue au mouvement ouvrier de jadis qui contienne ces perspectives. On peut penser que peut-être le « succès » du Zadisme est le résultat de l’échec du mouvement ouvrier. Les gens qui ont des volontés et de l’énergie vont, de nos jours, se diriger vers de telles expériences qui apparaissent comme réalisables.

En l’état, la proposition Friot/Lordon est plutôt astucieuse, mais ni plus ni moins que bien des « utopies de papier » dont le destin fut de prendre la poussière sur les étagères des bibliothèques. Ce modèle a les tares des mécanos sociaux et politiques élaborés en chambre dont la première, l’absence de réalité, est mal dissimulée par le recours au « communisme déjà là » qui apparaît comme un subterfuge pour combler ce vide. De fait, aucune organisation, mouvance ou autre ne porte et n’incarne ce modèle. Rappelons que Friot est membre du PCF, mais même ce parti – qui n’est même plus l’ombre de ce qu’il a pu être – ne porte pas ses idées. Peut-être que l’idée de Lordon est de « mettre à disposition » un modèle positif dont pourrait s’emparer le prochain mouvement social. Un peu comme le RIC (référendum d’initiative citoyenne) proposé par Etienne Chouard a pu rencontrer les aspirations des Gilets Jaunes (1).

Lordon fait l’impasse sur la question de la nature et la composition du mouvement, entendu au sens large, qui va mener au communisme. Flou d’autant plus épais qu’il ne semble croire ni dans la voie électorale, ni dans celle du grignotage par les ZAD, ni dans l’espoir de Friot d’entreprises « socialisées » toujours plus nombreuses.

Tout au plus, Lordon parle-t-il de « confrontation finale » pour laquelle un néo-léninisme serait la solution pour l’emporter. Ni dans son exposé, ni dans son livre (Figures du communisme) on ne sait ce que peut bien signifier ce « néo ». Par contre, on connaît assez bien le léninisme et ses conséquences désastreuses au vingtième siècle.

Même si l’on n’a pas lu les 45 volumes des œuvres complètes de Vladimir Ilitch Oulianov (dit Lénine), on sait que celui-ci préconisait un parti de révolutionnaires professionnels dont la mission était de diriger le mouvement révolutionnaire ; de prendre le pouvoir et d’imposer la dictature du prolétariat. Dans l’expérience historique qui furent la leur, Lénine et les bolcheviks ne se contentèrent pas de prendre le Palais d’hiver ou dissoudre l’Assemblée constituante fraîchement élue. Après avoir interdit les partis de droite, ils s’en prirent à tous leurs opposants y compris les socialistes et les anarchistes et transformèrent les conseils de base (soviets) et les syndicats en de simples courroies de transmission du pouvoir central. La prétendue « dictature du prolétariat » devint une dictature tout court, sur le prolétariat, la paysannerie et l’ensemble de la population, au bénéfice d’une minorité privilégiée.

Lordon n’ignore pas cela et reconnaît les monstruosités sociales que furent les expériences communistes étatiques du vingtième siècle dans tous les régimes marxistes-léninistes. Ce qui n’empêche pas cet appel à un nouveau léninisme. Cette énorme contradiction n’est pas expliquée par Lordon qui se contente de passer sous le tapis un siècle de communisme réellement existant comme n’ayant rien à voir avec le marxisme, le léninisme et le communisme. Pas à un paradoxe près, il fait l’éloge d’Alain Badiou qui voit une des plus belles illustrations du communisme… dans le délire criminel que fut la révolution culturelle maoïste !

Peut-être que nous nous trompons, mais nous pensons que le Lénine de Lordon est celui de Toni Negri que l’on peut par exemple découvrir dans ce texte (2). Il s’agit à nos yeux d’un Lénine imaginaire, qui a sans doute à voir avec certains de ses écrits, mais certainement pas avec le personnage historique et la réalité de la Révolution russe. Ainsi les slogans que Négri magnifie comme le socialisme (étape vers le communisme) « c’est les soviets plus l’électricité » et « le dépérissement de l’Etat » doivent, dans les faits, être remplacés par : c’est l’armée rouge plus la Tcheka (police politique) et le renforcement de l’Etat. Même si sur le papier une théorie est attirante, quand elle produit le contraire de ce qu’elle affirme, il est important de comprendre pourquoi avant de se proposer de repasser les plats.

Nous avons publié sur ce blog un certain nombre d’articles à ce propos, qui donnent un éclairage sur les faits en question, ainsi que de nombreuses références.

Lordon semble avoir un problème avec l’horizontalité. S’il en reconnaît les mérites en termes de liberté, il avance qu’il faut de la verticalité décisionnelle, les sociétés complexes ne pouvant en faire l’économie. Pour Lordon, tout ce qui peut se gérer au plus local doit l’être, mais on ne peut pas éviter un niveau supérieur. Par exemple, si l’on doit s’occuper du destin du parc nucléaire d’un pays comme la France. En fait, il semble bien que la première institution à laquelle Lordon ne veut pas renoncer, c’est l’Etat. Chez Lordon, ce qu’il manque à la ZAD ne peut être pourvu par d’autres structures horizontales et doit l’être par en-haut. Mais si on comprend très bien comment fonctionne une ZAD et par où y passe le pouvoir, Lordon ne dit rien de son modèle étatique et des institutions qu’il souhaite si fort instituer.

Lordon ne ferait-il pas confiance à la base pour faire de la politique ? Quand il critique le syndicalisme, s’il trouve les bases souvent admirables de combativité, il considère les états-majors stratégiquement nuls. Pour lui, le problème n’est pas que ce ne soit pas la base qui produise les positions du syndicat, mais que la tête en prenne de mauvaises. Lordon semble, en fait, reconduire la vieille séparation entre politique et social.

On comprend mieux alors que « La ZAD » puisse être considérée comme socialement merveilleuse mais politiquement nulle, c’est-à-dire, inapte structurellement à produire autre chose que des relations sociales élémentaires. Dans la conception de Lordon, cela est normal car il range les ZAD du côté du mouvement « destituant » qui ne veut pas d’institutions. Peu enclin à la nuance, il caricature ces positions comme étant celles de partisans « d’une anthropologie enchantée » qui croirait à la possibilité d’une vie sans institution.

Cette vision lui permet de disqualifier les libertaires. Lordon semble reproduire l’antique procès en idéalisme excessif et de manque de réalisme fait à l’anarchisme par les marxistes. On constate, d’ailleurs, le caractère souvent ricanant de ses interventions à propos des anarchistes dans la conférence lausannoise. Une meilleure connaissance des anarchistes lui aurait permis de voir qu’elles et ils – sauf exception – n’ont jamais cessé de créer leurs propres institutions, ni de réfléchir au fonctionnement de celles-ci. Que leurs réflexions et mises en pratique n’aient pas abouti à un modèle unique ou parfait est une chose, mais c’est leur faire un procès d’intention – très semblable à celui que leur font les gouvernants et les capitalistes – que d’affirmer leur absence de propositions organisationnelles.

On peut comprendre le pouvoir séducteur que peuvent avoir les thèses « néo-léninistes » de Lordon sur une certaine gauche, orpheline des « lendemains qui chantent » et sur des « éclairé.es » qui s’imaginent déjà s’emparer du pouvoir. Cela dit, une prise du pouvoir par un parti de gens décidés, qui profiteraient d’un contexte d’effondrement de l’Etat pour se substituer aux dirigeants en place, constitue un « raccourci » qui ne pourrait mener qu’à une nouvelle catastrophe.

Ce qui nous manque aujourd’hui, ce n’est donc pas une version mise à jour de Lénine mais une véritable contre-société qui repose sur les valeurs d’égalité et de solidarité. Le mouvement ouvrier a pu en être une, par le passé, avant qu’il ne soit dévoyé par le marxisme-léninisme, l’électoralisme, la social-démocratie et/ou écrasé par le fascisme. Aujourd’hui, les ZAD peuvent en être un élément, comme toutes les initiatives d’auto-organisation à la base, qu’il s’agisse de regroupements qui s’effectuent sur un plan géographique (entre voisin.es), mais aussi au sein de l’appareil productif et des lieux de travail en général.

A ce sujet, Lordon ignore souverainement l’anarcho-syndicalisme qui, pourtant, s’est posé depuis son origine les questions au coeur de la proposition de Friot : la production et son contrôle par les travailleurs et la possibilité de faire advenir un modèle communiste libertaire à partir de là-même. Pourtant, lorsqu’il doit citer, lors de la conférence, des épisodes communistes historiques authentiques, il fait notamment référence à la Catalogne de 1936 ! Modèle autrement positif, il est vrai, que le maoïsme de son copain Badiou.

Derrière un discours séduisant et brillant, il n’y a malheureusement rien de bien nouveau dans les propos de Frédéric Lordon. Ceux-ci témoignent surtout de l’impuissance d’une certaine intelligentsia et de l’épuisement de la critique.

Notes
1) Sur E. Chouard, voir notre article : https://laffranchi.info/etienne-chouard-au-media-un-train-peut-en-cacher-un-autre/
2) http://revueperiode.net/les-mots-dordre-de-lenine/