Quand il a été question dans le mouvement des gilets jaunes (GJ) du référendum d’initiative citoyenne (RIC), nous nous sommes sentis interpellés par le débat que cela provoquait, y compris dans les milieux libertaires. Certains faisaient l’éloge de ce dispositif, en se référant à la Suisse, alors que d’autres le jetait aux gémonies, comme instrument de prédilection du populisme, qui pourrait annuler le mariage pour tous ou réintroduire la peine de mort. Bref, nous avons foncé dans le tas, alors que la question n’est pas là : le RIC en France, dans le cadre du vaste mouvement social actuel, n’a pas grand-chose à voir avec la Suisse, c’est ce que – laborieusement – nous allons essayer d’exposer ici. Au moment où nous écrivons ces lignes, une épreuve de force est engagée. L’affrontement que l’on observe, semaines après semaines, est celui de deux légitimités : celle du pouvoir, identifié par Macron et son gouvernement et celle du « peuple » représenté par les GJ. La puissance de cette confrontation, la violence de la répression, s’expliquent par le fait que Macron ne veut pas – ou ne peut pas, notamment à cause de la pression des « partenaires » européens et des milieux financiers – céder aux revendications des GJ.

Ce mouvement est porteur de la question sociale qui a ressurgi avec force après avoir été marginalisée, mal défendue par les organisations syndicales, pendant des années. La brutalité employée contre les GJ, tant par les forces de police que par les médias et les intellectuels aux ordres qui calomnient à longueur d’antenne, ne donne pas les résultats escomptés. Si Macron refuse de se faire hara-kiri, il lui faudra utiliser la ruse. En est-il capable ? Le fameux « grand débat national » apparaît déjà comme un enfumage et il est peu probable que les GJ mordent à l’hameçon. C’est peut-être dans cette perspective – mais rien n’est moins sûr – que le RIC pourrait servir…

En Suisse

Nous avons souvent écrit des textes sur les effets que le système de démocratie semi-directe suisse avait sur la stabilité de ce pays, sur l’intégration des syndicats, du mouvement associatif, de la gauche et de l’extrême-gauche qui recourent à ces instruments qui torpillent les mouvements sociaux et qui mènent bien souvent à des échecs.[1] On sait aussi, et cela a été dit par beaucoup de critiques du RIC qui se situent aussi bien chez des libertaires que parmi les intellectuels de régime, que le système suisse de démocratie semi-directe est un terrain de prédilection de l’extrême droite. En 2014, l’UDC (Parti du peuple suisse en allemand) faisait passer une initiative populaire « contre l’immigration de masse », en 2010 même succès avec une initiative « pour le renvoi des étrangers criminels », etc. Tout cela pour dire qu’en Suisse, les initiatives populaires et référendums législatifs ne sont pas la panacée, mais constituent une médiation pratique pour donner une légitimité démocratique à toutes sortes de décisions.

Ajoutons que, bien évidemment, lors de tous ces scrutins, les riches votent proportionnellement plus que les pauvres, les hommes plus que les femmes, les vieux plus que les jeunes, les propriétaires plus que les locataires… Quand aux étrangers, ils ne votent pas.[2] Or en Suisse, 40% des salariés sont étrangers ! Ainsi, comme dans la démocratie athénienne, les métèques et les esclaves sont exclus du suffrage. Enfin, et Bakounine le disait déjà,[3] pour se faire une opinion et gagner l’opinion, il faut des ressources (temps, argent, instruction, accès aux médias…) qui, comme nous le savons, sont très inégalement réparties. Ne nous berçons pas d’illusions, dans une société où il n’y a pas égalité économique, il ne peut y avoir égalité politique.

La France n’est pas la Suisse

La Suisse est un paradis fiscal où les sièges des multinationales et les évadés fiscaux sont à leur aise et contribuent à la richesse du pays, permettant de concéder plus de miettes qu’ailleurs aux manants. La Suisse a échappé aux deux guerres mondiales et bien des habitants se considèrent comme appartenant à un peuple élu… Imaginer que la solution suisse, ou une solution encore plus ambitieuse (puisqu’avec le RIC, il devrait être possible de révoquer les élus) puisse se mettre en place en France sans une révolution est, à notre humble avis, illusoire. Ou alors il s’agira d’un RIC riquiqui, d’un enterrement de première classe…

Depuis la distance qui est la nôtre, nous avons pu observer que le mouvement des GJ a construit ses revendications au fur et à mesure de son développement. Partant de la question des taxes sur le carburant, des revendications économiques et sociales ont d’abord vu le jour : pouvoir d’achat ; augmentation du SMIC et des minima sociaux ; justice fiscale (impôt sur les grandes fortunes) … Des projets politiques, comme la constitution d’une liste GJ aux élections européennes ou le RIC sont venues s’y greffer. Des personnes qui se présentent comme des porte-paroles du mouvement font campagne pour le RIC. Par exemple Éric Drouet ou Maxime Nicolle (Fly Rider), deux blogueurs très actifs sur les réseaux sociaux. Leur audience pourrait faire penser que le RIC est désormais une revendication majoritaire parmi les GJ. Tel ne semble pas être le cas.

Internet et les réseaux sociaux

Avant de poursuivre sur le thème du RIC, nous aimerions faire ici une petite parenthèse sur la place des réseaux sociaux et autre YouTube, dans l’actuel mouvement des GJ. Le parti pris scandaleux de la plupart des médias, publics et privés, en faveur de Macron et de son gouvernement impose de s’informer ailleurs et le Net constitue une source indispensable. Mais cet outil n’est pas neutre non plus. Quand Eric Drouet dit qu’il préfère s’adresser directement à ses abonnés plutôt que de participer à des assemblées, parce que, de cette manière, il peut recueillir et transmettre la volonté d’un plus grand nombre de gens, cela pose un problème de légitimité. Les lives (expressions en direct) sur les réseaux sociaux ne peuvent remplacer l’échange de face à face sur les ronds-points et dans les structures dont se dote le mouvement, comme les assemblées générales (AG). En lieu et place de débats avec échanges d’arguments rationnels, les nouvelles technologies produisent des discours qui participent de ce que les américains appellent le storytelling (mise en récit), dont la forme narrative mobilise l’émotion plutôt que la réflexion.

Des partisans de droite et de gauche

Nous nous sommes intéressés à quelques personnages qui apparaissent comme des inspirateurs du RIC au sein des GJ. Parmi ses promoteurs de longue date, il y a un certain Etienne Chuard. Il se présente aujourd’hui comme anarchisant et est apprécié par François Ruffin de la France insoumise. Chuard s’était fait connaître lors de la campagne pour le « non » au traité constitutionnel européen de 2005 et semble être, bien qu’il s’en défende, une « passerelle » entre l’extrême-gauche et l’extrême-droite, lorsqu’il manifeste de la sympathie pour l’antisémite notoire Alain Soral… Il apparaît en tout cas comme un souverainiste, favorable à la sortie de la France de l’UE et de la zone euro (frexit). Sortie qui pourrait se faire grâce au RIC, selon lui. Autre défenseur du RIC, Philippe Pascot, ancien maire-adjoint d’Evry à côté de Manuel Valls. Pour Pascot, le RIC est LA revendication que doivent défendre les GJ parce qu’elle permettrait d’obtenir tout le reste !

Le RIC fait partie du programme de la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon et de celui du Rassemblement national de Marine Le Pen. Bref, bien plus que d’autres revendications, le RIC peut faire l’objet d’une récupération politique. Le fait que quelqu’un comme François Ruffin soit à l’avant-garde du combat pour le RIC, témoigne aussi de la croyance réformiste largement répandue sur la possibilité qui existerait de changer les choses par le biais de nouvelles lois, dans le cadre institutionnel et capitaliste existant. La revendication du RIC est commune aux souverainistes de droite et de gauche. Assistera-t-on à un rapprochement semblable à celui qui prévaut en Italie entre le parti 5 étoiles et la Lega ? L’avenir le dira.

Pourquoi le slogan du RIC a-t-il fait tache d’huile dans le mouvement des GJ ?

Pour beaucoup de GJ, le RIC peut apparaître comme quelque chose qui est de l’ordre du possible : une sorte de « potion magique » démocratique qui limiterait et encadrerait la délégation de pouvoir telle qu’elle existe sous la 5e République. On continuerait à voter pour des candidats, mais les élus ne pourraient plus faire n’importe quoi une fois au pouvoir. Une telle demande répond aussi au reproche qui est fait au GJ d’être un mouvement purement revendicatif et non constructif. Outre la part d’illusion qui existe sur la possibilité de changer les choses grâce au vote, c’est aussi une proposition qui peut faire l’union au sein des GJ en repoussant les « questions qui fâchent », unissant celles et ceux qui luttent pour des revendications avant tout sociales (SMIC, minima sociaux, retraite…) et celles et ceux qui ont des revendications plus centrées sur la fiscalité, les subventions… (petits patrons, indépendants, paysans). Le RIC est une revendication interclassiste qui retarde le moment où des divergences pourraient apparaître entre des personnes appartenant à des classes sociales différentes, voire antagonistes.

En réclamant le RIC – le mouvement des GJ, ou en tout cas une partie de ce mouvement – cherche une porte de sortie, un moyen d’enfin exister face au système monarcho-républicain français qui se reproduit aussi aux échelles locales et qui est à ce point asphyxiant, qu’il a ôté toute respiration à la population.

A celles et ceux qui rejettent ou se méfient d’une telle revendication, on peut dire qu’en Suisse, du fait de l’existence de ce type de médiation, nombre de revendications sociales et syndicales sont allées à l’échec. Prenons un seul exemple, celui des retraites : sans trop entrer dans les détails, on peut rappeler que le « peuple » suisse a cautionné par référendum, en 1995, le relèvement de l’âge de la retraite des femmes de 62 ans à 64 ans. Certes, d’autres référendums ont depuis empêché un relèvement supplémentaire jusqu’à 65 ans, comme le législatif et l’exécutif le remettent régulièrement sur la table, mais d’autres part, des initiatives populaires lancées par les syndicats réclamant des améliorations de l’assurance vieillesse (AVS), comme une retraite flexible dès 62 ans pour tous (les hommes touchent l’AVS à 65 ans) ont jusqu’ici toujours été refusées. Tous ces scrutins donnent lieu à des débats oiseux qui opposent les cotisants et les bénéficiaires, les jeunes et les vieux, les hommes et les femmes… et les arguments des autorités sont toujours les mêmes : les caisses sont vides, le système pourrait faire faillite, on prend à Pierre pour habiller Paul… tout cela dans un système qui reste en Suisse très capitaliste, très inégalitaire, dur pour les « pauvres » et les précaires et bien doux pour les privilégiés.

Provisoirement

Quand des Français sont en désaccord avec leur gouvernement, ils sortent dans la rue avec toutes les possibilités de rupture que cela offre : les GJ avec leur maturité accélérée sont un exemple de ce qui ne peut absolument pas s’obtenir par le référendum. Quand des Suisses sont dans la même situation, ils lancent une initiative ou un référendum… qui canalise ou même éteint le mouvement revendicatif.

Les GJ veulent-ils changer les rapports d’exploitation ? Le RIC serait-il un instrument pour cela ? On peut dire que le mouvement des GJ ne trouvera à coup sûr pas la réponse à toutes les questions qu’il soulève, notamment la question sociale, avec un outil comme le RIC même si, par miracle impossible, il était appliqué dans sa version maximale. Les problèmes actuels ne sont pas que ceux de la délégation de pouvoir. Ce sont aussi et surtout ceux des choix économiques, de l’accaparement des ressources et de la priorité donnée à des industries polluantes et dangereuses (mais qui rapportent du profit à leurs actionnaires) au détriment de projets collectifs novateurs et d’activités bénéfiques à la population, tant sur le plan de la création d’emplois que sur celui de la production de biens et services utiles à toutes et tous. Dans cette perspective, les liens sociaux et la démocratie de base (AG) que les GJ sont parvenus à développer, les souffrances partagées, l’expérience de la lutte, les succès obtenus, la solidarité… sont des acquis incomparablement plus importants que l’aboutissement politique de quelque forme de RIC que ce soit.

 

[1] Nous n’avons pas répertorié nos multiples textes, que l’on retrouve dans nos publications disponibles sur ce blog, concernant des initiatives populaires et autres référendums et sur les effets non voulus par leurs instigateurs qu’ils ont pu avoir. Signalons juste le dernier en date – concernant une affaire locale –consulté semble-t-il ces derniers temps.
http://laffranchi.info/actualite-et-vaudoiseries/

[2] Une petite minorité de cantons ou communes octroient le droit de vote, sur le plan communal (dans deux cas cantonal), aux étrangères et étrangers domiciliés depuis un certain nombre d’années en Suisse.

[3] Michel Bakounine, Les Ours de Berne et l’Ours de St-Pétersbourg, Neuchâtel, 1870.