Poursuivant la réflexion entamée dans le précédent article, ce texte met en lumière certains mécanismes qui furent à l’œuvre dans la dégénérescence dite bureaucratique de la Révolution russe. Il s’intéresse notamment aux soviets et aux comités d’usine. En creux, il montre que la démocratie radicale ne peut s’épanouir que si certains principes sont respectés : fédéralisme, rotation des tâches, rejet des permanent-e-s payés, révocabilité des délégué-e-s, pluralisme, liberté d’expression, pouvoir de décision partant de la base pour remonter vers le sommet (instance de coordination) et non l’inverse… L’analyse proposée n’expose pas les événements politiques et militaires qui se produisent en parallèle. Ils sont supposés connus ou facilement connaissables des lectrices et lecteurs. On peut penser que des décisions autoritaires ont pu être motivées par les circonstances dramatiques de l’époque, toutefois celles-ci n’expliquent pas tout, car les mécanismes à l’œuvre ont précédé et suivi les moments les plus périlleux du processus révolutionnaire.

Et les soviets ?

Parmi celles et ceux qui dénoncent les dérives de la Révolution russe, beaucoup restent attaché-e-s aux « soviets » qui auraient constitué, au moins au départ, une forme exemplaire d’auto-organisation. Là aussi, il faut mettre un bémol. Dans son essai Des soviets au communisme bureaucratique[1], Marc Ferro démontre qu’en 1917-18 les soviets, qui allaient servir de base au nouvel Etat selon la Constitution de juillet 1918, furent rapidement vidé de leur contenu.[2]

Les soviets, ou « conseils » (ces deux termes sont synonymes) sont des organes élus par des assemblées qui se réunissent, plus ou moins spontanément, dans un contexte révolutionnaire et/ou de lutte sociale. La Russie avait connu un tel surgissement durant la Révolution de 1905. A l’époque, les soviets étaient constitués de comités de grève qui se transformèrent en organismes révolutionnaires. En 1917, les soviets se développent après l’effondrement du régime alors que, suite à la mutinerie de la garnison, la révolution avait déjà le dessus dans la capitale.

Bureaucratisation par le haut

En février-mars 1917, quand se constitue le Soviet des députés ouvriers et soldats de Petrograd – qui sera le guide incontesté de la Révolution pour l’ensemble de la Russie – il porte en germe ce que Ferro appelle une « bureaucratisation par le haut ». Ce sont les militants qui avaient convoqué cette assemblée – sans avoir été délégués par qui que ce soit – qui vont être élus à l’exécutif. A leur côté, chaque organisation présente aura droit à deux représentants. « Ainsi, les Bureaux des partis, syndicats, etc., se substituaient à l’assemblée comme instance de décision, de pouvoir réel. L’assemblée n’accomplissait que des gestes parodiques. Ses élus eux-mêmes perdaient leur légitimité bien qu’ils aient été les véritables animateurs du mouvement, qu’ils aient accompli l’acte révolutionnaire… ». Bien qu’il existe différentes variantes, la participation de dirigeants des partis, syndicats et autres associations (coopératives…), nommés sans avoir été élus, s’observe aussi dans les soviets des villes de province. Ferro souligne qu’à la différence de 1905, « la majorité des soviets de 1917 étaient dirigée par des militants qui n’étaient pas d’origine populaire (…). Au Premier Congrès des Soviets, après que plus de 13 millions d’ouvriers et de soldats aient pris part au vote, le Bureau Exécutif compte seulement 4 ouvriers, 1 marin, 6 soldats pour 57 membres. Pas un seul ouvrier délégué d’une usine, pas un seul soldat ne put prendre la parole… »[3]. Dit d’une autre manière par Ferro, « à la différence des Soviets de 1905, ceux de 1917 sont entièrement contrôlés par des bourgeois, des petits-bourgeois ».

Autre différence importante avec 1905, la présence massive de soldats à la base des soviets qui repoussaient les revendications ouvrières et les grèves, alléguant qu’au front on avait besoin de munitions et de chaussures et qu’on ne travaillait pas 8 heures par jour, mais 24 heures, les pieds dans la boue en risquant sa vie.

La vision de Lénine

Il est peut-être utile de faire ici une parenthèse sur la conception léniniste des soviets. Contrairement à ce qu’avancera par la suite l’histoire officielle, les bolcheviks ne furent pour rien dans l’émergence des soviets de 1905. Les dirigeants bolcheviques y étaient hostiles. Ils les considérant comme interclassistes et refusaient d’y voir « un organe de direction politique des masses ouvrières »[4], rôle dévolu selon eux à leur parti. Mais Lénine, tirant les leçons de 1905, envisagera, dès l’année suivante, que le Soviet des députés ouvriers de la capitale puisse devenir l’embryon d’un gouvernement révolutionnaire et un organe de l’insurrection. Tout en dénonçant le danger « anarcho-syndicaliste » que recelaient les soviets, « ils constituaient [pour Lénine] un moyen tactique dans le cadre de la lutte pour le pouvoir »[5].Dans ses Thèses d’avril (1917), Lénine exaltait le système des soviets. Comme il le précisera dans L’Etat et la Révolution, écrit à la veille des événements d’Octobre, il concevait les soviets comme les organes de la dictature du prolétariat, une dictature nécessairement violente et armée dont la finalité aurait été la disparition de l’Etat (dans un délai indéterminé). Cette vision « était à cent lieues des réalités russes et des soviets concrets de 1917 »[6]. Lénine expliquait que, comme l’Etat allait être entre les mains de la majorité, tous deviendraient pour un temps bureaucrates et que, de ce fait, personne ne le serait. Il assignait aux soviets le programme économique des bolcheviks : « nationalisation des banques et cartels industriels, groupement obligatoire de la population dans des unions de producteurs et de consommateurs »[7] un programme qui rendait nécessaire l’existence d’une importante bureaucratie (secrétariats, bureaux, commissions spécialisées…).

En général on entend par bureaucratisation le contrôle d’une organisation par son propre bureau (centralisme dit démocratique) mais, comme le rappelle Ferro, il ne faut pas oublier le processus de « colonisation d’une autre organisation au travers du contrôle de son bureau », méthode adoptée en 1917 par les militants des différents partis de gauche qui parachutaient leurs dirigeants à la tête des organisations de base. Par exemple, le menchevik Anisimov s’est retrouvé président du Soviet des comités de quartiers de Petrograd, alors qu’il n’était même pas membre du comité de son quartier ! Il avait été « choisi » par ses camarades du soviet de la ville, « un procédé que les bolcheviks, plus tard, utilisèrent systématiquement ».

Bureaucratisation par en bas

Enfin Ferro observe une bureaucratisation « par en bas » avec la montée des permanents rétribués qui entraîne une diminution du nombre des participant-e-s aux assemblées où finalement, seuls les membres du bureau s’expriment. Après la prise du pouvoir par les bolcheviks en octobre (novembre) 1917, les permanents cesseront de tirer leur légitimité de la base et deviendront les commissaires du nouveau régime.

Comment les choses se passent-elles ? Schématiquement : une organisation de base se crée (dans un quartier par exemple, ou réunissant une catégorie de personnes : jeunes, chômeurs…), elle cherche un financement auprès d’une organisation mère (Soviet de la ville ou du quartier). Si elle l’obtient, elle nomme un ou des permanents. Normalement les statuts de l’association prévoient une rotation des tâches, mais celle-ci reste lettre morte. Les assemblées s’espacent ; la participation se réduit ; sous-informés les simples militant-e-s se contentent de voter les propositions qui leur sont faites par le bureau. « La relation gouvernants/gouvernés est rétablie au profit d’hommes qui ne peuvent la maintenir que pour autant qu’ils apparaîtront comme l’antenne de l’autorité légitime » : ils sont devenus des apparatchiks. Pour conserver leur gagne-pain de permanent, ils ne peuvent que soutenir le régime, celui des bolcheviks dès leur prise du pouvoir.

En 1918, un écrit théorique des communistes de gauche tenta de faire une analyse sociologique de l’origine et de la motivation des permanents. Il identifiait « les vieux militants expérimentés du parti » fatigués par des années de clandestinité et qui aspiraient à la tranquillité ; une couche semi-intellectuelle « qui n’avait pas de débouché sous l’ancien régime » et aussi « ce public sans vergogne qui est prêt à servir n’importe qui et sous n’importe quel régime ». Pour endiguer ces nouveaux apparatchiks, ce texte préconisait d’« entraîner les larges masses des ouvriers dans l’activité sociale, [de] faciliter et de renforcer le contrôle des ouvriers sur ce personnel qui a pour vocation de servir leurs besoins, [de] supprimer tous les privilèges pour les permanents des organisations sociales ». C’était beaucoup demander aux ouvriers et ouvrières – très minoritaires dans la société russe de l’époque – qui voyaient alors leurs propres organisations mises en péril par le nouveau pouvoir.

Les comités d’usine

Lors de la Révolution de février, à Petrograd et dans les autres grandes villes, des conseils ou comités d’usine sont créés spontanément par la classe ouvrière en grève. Ils portent les revendications d’augmentation des salaires et de réduction du temps de travail. Dès le départ, pour faire cesser la grève, le Soviet des députés tente de leur couper l’herbe sous les pieds en négociant directement avec le patronat. L’accord du 10 mars 1917 introduit la journée de 8 heures (7 heures le samedi, soit 47 heures par semaine) ainsi que la création de chambres de conciliation paritaires chapeautées par une « Chambre centrale paritaire comprenant pour moitié des membres du Soviet, pour moitié des membres du patronat ». Selon les membres du Soviet central, les comités d’usine devaient « donner leur opinion » sur les questions concernant « la vie socio-économique de l’entreprise » ; « régler les problèmes entre travailleurs d’une même entreprise » ou « représenter les travailleurs auprès de l’administration », mais d’emblée « les premiers protocoles établis par les comités d’usine eux-mêmes allaient très au-delà de la formulation proposée par le Soviet ».

Pendant le printemps 1917, pour répondre au sabotage patronal et aux vagues de lock-out, les comités d’usine réagirent par des séquestrations de patrons et des occupations d’usines qu’ils remettaient en marche (autogestion). Actions que les syndicats dominés alors par les mencheviks condamnaient, voyant dans ces comités une dangereuse concurrence. Cela n’empêcha pas les conseils d’usine de se doter de leur propre coordination. « Ils mirent sur pied une Conférence de Petrograd des comités d’usine, qui devait précéder la réunion d’une conférence pan-russe (…). [Ce] fut la première institution créée ex nihilo par les classes populaires elles-mêmes. (…) en moins d’un mois, 367 entreprises organisaient leur conférence pour toute la capitale ». De plus, les comités d’usine instituèrent des forces armées d’auto-défense ouvrière, dont la Garde Rouge, se transformant « en un véritable contre-pouvoir ouvrier ».

Dans ce cadre, l’attitude des bolcheviks est caractéristique de la « tactique en zigzag permanent »[8] qui était la leur vis-à-vis des soviets en général. Dans un premier temps ils les appuyèrent, voyant en eux un moyen de renforcer leur rapport de force contre le pouvoir gouvernemental et les partis rivaux au sein du Soviet des députés. Refusant toute participation au gouvernement provisoire – contrairement aux autres partis socialistes –, bien organisés, disciplinés[9] et intransigeants, ils dénonçaient la collaboration de classes, alors que les masses se radicalisaient. Cette attitude leur permit de gagner à eux un grand nombre de militants et de sympathisants parmi les ouvriers. A la veille de leur prise du pouvoir, quand ils parvinrent à dominer la majorité des syndicats, les bolcheviks s’efforcèrent de réduire l’influence des comités de fabrique. Majoritaires dans les deux institutions, ils s’attribuèrent un rôle d’arbitre entre comités et syndicats, soutenant que dans l’usine « le comité devait contrôler, pas décider » et ils donnèrent « aux syndicats, et à eux seuls, le droit de déclencher des grèves ».

« Sitôt après la prise du pouvoir, le parti bolchevik rédigea le décret sur le « contrôle ouvrier ». Le texte sonnait le glas tout à la fois du patron traditionnel et des comités d’usine » nous dit Ferro. Ce décret établissait un Conseil du contrôle ouvrier, organe du Soviet des députés qui, dans les faits, ne fut jamais réuni ! « Le Conseil suprême de l’économie nationale accaparant dès l’origine tous les pouvoirs ». Ce décret changeait profondément la nature des conseils d’usine : il prévoyait que ceux-ci soient constitués de représentants des ouvriers, des employés et des propriétaires. Un tel conseil devenait « responsable devant l’Etat de la discipline, de l’ordre et de la sécurité des objets ». A la place des organisations de lutte et d’autogestion qu’avaient été les comités d’usine, se mettait en place une instance subalterne au service du nouveau pouvoir. A part certains anarchistes et syndicalistes, la majorité des ouvriers et ouvrières ne vit pas là une « opération de bureaucratisation », ce qui leur importait avant tout était la disparition de la figure du patron tout puissant.

Pour les syndicats une victoire à la Pyrrhus

En même temps que les syndicats luttaient contre les comités d’usine, ceux d’entre eux qui s’étaient ralliés aux bolcheviks se transformaient en courroies de transmission du parti. Avec la nationalisation des entreprises, le « contrôle ouvrier » qui leur avait été attribué disparut. A la place, ils furent appelés à « devenir des organes du pouvoir socialiste (…) subordonnés à la tête de l’Etat ». Quant à la grève, elle devint illégale « puisque la République des Soviets était un Etat ouvrier, il était absurde que les ouvriers puissent faire grève contre eux-mêmes ». Les dirigeants syndicaux furent invités à participer aux différentes instances de l’Etat et « la résistance qui avait été menée naguère par les comités contre les syndicats se déplaça au sein du mouvement syndical, opposant d’une certaine façon les organisations de base à l’appareil de la direction syndicale ». En 1919-1921, les questions relatives au rôle des syndicats dans la direction des entreprises et des branches industrielles divisa y compris les bolcheviks. La question de la direction unique des entreprises, confiée à des spécialistes, donna lieu à la constitution de l’« Opposition ouvrière », mais ni celle-ci, ni les autres oppositions ne purent empêcher la transformation des syndicats en rouages du système. Après avoir été contrôlés du dedans, les syndicats perdirent tout pouvoir quant à la gestion des entreprises. Lors du XIe Congrès du parti communiste d’URSS en avril 1922, au nom de la « victoire du socialisme » fut décrétée « la concentration absolue de tout le pouvoir entre les mains de la direction de l’entreprise » où « toute ingérence des syndicats [devait] être considérée absolument comme néfaste et inadmissible ». Les syndicats changèrent de nature, ils furent amenés à faire régner l’ordre et l’émulation dans les usines. Ceux qui résistèrent furent réprimés. Bref, ils cessèrent complètement d’être des organes de lutte et de résistance de la classe ouvrière.

Comment expliquer la perte d’autonomie et la défaite de la classe ouvrière pendant les premières années de la Révolution russe ? Je retiendrai ici une explication proposée par Yohan Dubigeon[10] qui met en cause le cœur du marxisme-léninisme : Lénine avait « une conception substitutiste et autoritaire de l’organisation » suivant laquelle, la conscience révolutionnaire appartient à l’avant-garde intellectuelle du parti. Les exploité-e-s sont des « objets » qu’il faut libérer et non des sujets de leur propre émancipation. Cette vision des choses se greffe sur le déterminisme marxiste, sur une théorie de l’histoire qui veut que celle-ci ait un sens, seulement connu par l’avant-garde. Les bolcheviks étaient convaincus d’avoir la vérité, ils pouvaient ainsi tout se permettre.

Ariane

[1] Marc Ferro, Des soviets au communisme bureaucratique. Les mécanismes d’une subversion, Paris, Gallimard, 2017 (1e édition 1980). Sauf mention différente, les citations qui suivent proviennent de cet ouvrage.

[2] Sur la prise du pouvoir bolchévique au travers des soviets, voir aussi l’ouvrage pionnier d’Oscar Anweiler, Les Soviets en Russie, 1905-1921, Paris, Gallimard, 1972. (Edition allemande 1958).

[3] Marc Ferro, « La naissance du système bureaucratique en URSS ». In : Annales. Économies, Sociétés, Civilisations. 31ᵉ année, N° 2, 1976. pp. 243-267.

[4] Oscar Anweiler, op. cit., p. 94.

[5] Ibid, p. 103.

[6] Ibid, p. 200.

[7] Ibid, p. 201.

[8] Expression de Yohan Dubigeon, « Parler des soviets aujourd’hui » in La révolution russe a 100 ans – Courant alternatif, hors-série n°21, novembre-décembre 2017.

[9] Dès qu’ils avaient au moins trois membres dans une organisation autre que le parti (soviets, syndicats, communes, etc.), les bolcheviks s’organisaient en fractions qui se référaient à la direction du parti et en défendaient les consignes de manière unanime. Leur tâche était d’assurer le contrôle du parti sur les activités de ces organisations. Décision adoptée par la VIIIe Conférence du parti communiste (bolchevique) en décembre 1919.

[10] Yohan Dubigeon, art. cit.