Le président espagnol en exercice Pedro Sanchez parviendra-t-il cette fois à constituer un gouvernement, bien que les dernières élections législatives lui aient donné de moins bons résultats que ceux qu’il avait obtenus quelques mois plus tôt ? Le bon score de l’extrême-droite entraînera-t-il le renforcement de l’« extrême centre » défenseur du libéralisme économique et de la répression à outrance contre les mouvements sociaux, qui se présente comme le seul recours contre la peste brune ? (Voir le cas Macron en France). Et que pouvons-nous dire de la récente mobilisation catalane dont l’ampleur a été si importante que des commentateurs l’ont comparée à ce qui se passe à Hong Kong, au Chili, au Liban ou même au Rojava ? Des parallèles peuvent probablement être établis, mais les comparaisons hâtives sont aussi trompeuses.

L’extrême-droite progresse

Pendant des années, les très faibles scores électoraux de l’extrême-droite espagnole ont fait dire aux observateurs que le souvenir de la dictature franquiste dissuadait les électeurs. Les héritiers de l’ancien régime avaient, pour la plupart, trouvé leur place au sein du parti populaire (PP). Mais les temps changent comme ailleurs en Europe et, lors des dernières élections nationales, le parti franquiste Vox est passé de 10 à 15% des votants.

Les cibles de ce parti sont avant tout les migrants, les LGBT, les féministes et les femmes en général (par exemple, il exige la suppression des subventions aux centres qui accueillent les victimes de la violence machiste). Vox a obtenu 52 députés (il en avait eu 24 lors du scrutin national d’avril 2019) et est devenu la troisième force politique du pays.

Le succès actuel fait suite à ceux obtenus lors d’élections régionales qui ont permis la mise en place de gouvernement de droite, grâce à son soutien, en Andalousie et dans les régions de Madrid et Murcie. En échange de cet appui, les nouvelles autorités régionales se sont engagées à mettre en œuvre une partie du programme de Vox. Les succès de Vox se font au détriment du PP et surtout de Ciudadanos (Citoyens) un parti qui a perdu près de 60% de ses électeurs entre les élections législatives d’avril et celles de novembre 2019 et dont le nombre de députés est passé de 57 à 10.

Dérive ultra-droite et effondrement de Ciudadanos

Né en Catalogne, Ciudadanos prétendait au départ mobiliser la « majorité silencieuse » contre le processus indépendantiste, en menant un combat pour l’unité de l’Espagne et autour de la question linguistique (le parti revendique la possibilité pour les élèves de Catalogne de recevoir un enseignement uniquement en espagnol). Ciudadanos s’est ensuite étendu à l’ensemble du territoire. Son leader (désormais démissionnaire) Albert Rivera fut pressenti pour devenir un Macron à la sauce espagnole, une alternative à l’alternance droite-gauche. Ciudadanos a aussi servi à réduire le champ de Podemos qui, pour ratisser plus large que sur les terres de gauche, s’affichait au début comme un parti « transversal ». L’un et l’autre se disputaient la centralité du champ politique, notamment en se présentant comme de bons gestionnaires anti-corruption.

Ciudadanos aurait pu être une béquille pour la stabilité du gouvernement central, un recours constitutionnaliste contre les nationalismes périphériques et une peau de banane pour Podemos, mais le temps passant, ce parti a abandonné son positionnement centriste pour embrasser un nationalisme espagnol xénophobe avec des relents franquistes. En réorientant leur vote vers Vox, lors des dernières législatives, les électeurs de Ciudadanos ont préféré l’original à la copie.

Les deux gauches

Face aux trois droites, les deux gauches ont offert un spectacle étonnant. Après des mois de pourparlers infructueux, le PSOE (Parti socialiste ouvrier espagnol) et Podemos n’étaient pas parvenus à s’entendre et l’absence de majorité avait rendu nécessaire la tenue des nouvelles élections. Au lendemain de celles-ci, alors que tous deux y ont perdu des plumes, surtout Podemos la formation de Pablo Iglesias, les voici qui signent un accord de principe pour former un gouvernement de coalition.

Bien sûr, le PSOE aurait préféré améliorer ses scores électoraux, mais pour lui l’essentiel n’est pas là. Le dilemme qui se posait au président Sanchez était le suivant : comment appliquer la politique d’extrême-centre exigée par l’Union européenne, par les Merkel et autre Macron, en matière de retraites, de loi travail… ? Comment poursuivre la politique libérale, répressive et anti-sociale laissée en héritage par son prédécesseur Mariano Rajoy du PP ? N’ayant aucune ouverture à droite, puisque ni le PP, ni Ciudadanos, n’envisageaient la « grande coalition », pas plus qu’ils n’étaient prêts à le laisser gouverner en minorité, il avait besoin de Podemos, mais ne voulait lui faire aucune concession. Maintenant que Podemos est affaibli et que le succès de Vox constitue une menace qui prend en otage l’électorat de gauche (sommé de voter utile), le parti de Pablo Iglesias va se montrer beaucoup plus raisonnable… et avaler des couleuvres bien plus grosses. Sera-t-il encore question d’abolir la loi répressive mordaza[1] ? de freiner l’instauration de la retraite par capitalisation ? ou de remettre en question la privatisation des chemins de fer, des autoroutes, etc. ? Est-ce que de timides changements sur les questions « sociétales » et la mémoire historique suffiront à faire patienter l’électorat de la gauche du PSOE et d’Unidas Podemos[2] ? Aujourd’hui, nous ignorons le contenu du contrat de gouvernement entre ces deux forces, mais Pablo Iglesias affirme d’ores et déjà que c’est à partir du pouvoir central qu’il pourra combattre efficacement le fascisme et résoudre les problèmes territoriaux. Permettez-nous d’en douter.

Si la position du PSOE sur la Catalogne change peu, Podemos effectue un virage à 180°. Ce qu’il ne dit pas est beaucoup plus évocateur que ce qu’il dit. Il se garde bien de revendiquer le référendum d’autodétermination et ne dit plus que les dirigeants catalans sous les verrous sont des prisonniers politiques. Réalpolitique quand tu nous tiens !

A propos de la Catalogne

De massives mobilisations populaires ont suivi la condamnation des dirigeant-e-s indépendantistes à de lourdes peines (jusqu’à 13 ans de prison) pour « sédition, malversation de fonds publics et désobéissance », du fait de leur participation à l’organisation d’un référendum d’autodétermination et à la déclaration d’indépendance qui l’avait suivi, en octobre 2017.

Ces manifestations massives qui ont pris le nom de « tsunami démocratique » ont été accompagnées par des blocages de gares, d’autoroutes, d’aéroport… ainsi que par une journée de grève générale le 18 octobre dernier qui a été relativement bien suivie. Des barricades ont été incendiées et la répression policière a été d’une grande violence avec des dizaines de blessé-e-s, des mutilé-e-s (dont au moins cinq éborgné-e-s) et de très nombreuses arrestations.

Sur le plan institutionnel, les principaux acteurs du conflit, côté catalan, sont les formations politiques JxCat (Ensemble pour la Catalogne) et ERC (Gauche républicaine catalane). JxCat représente la bourgeoisie catalaniste ; ERC est plutôt un parti de la classe moyenne. Actuellement, JxCat et ERC ont 66 des 135 député-e-s du parlement régional et ils gouvernent grâce aux 4 député-e-s de la Candidature d’unité populaire (CUP)[3].

Carles Puigdemont, le « président de la République catalane » exilé à Waterloo appartient à JxCat, tout comme Quim Torra l’actuel président de la Generalitat (gouvernement régional). Torra est en fait un président alibi qui consulte régulièrement son prédécesseur à Waterloo… Cas de figure à peine différent pour les vice-présidents : l’ancien Oriol Junqueras qui a été condamné à 13 ans de prison est issu d’ERC, tout comme l’est son successeur au même poste… Au risque d’être qualifiés de simplistes, nous résumerions ainsi la situation : face aux manifestations massives qui réclament la libération des dirigeant-e-s emprisonné-e-s et l’autodétermination de la Catalogne, il y a un gouvernement régional en fonction (la Generalitat) qui a choisi d’être à la fois au pouvoir et en rupture avec ce pouvoir. Nous posons l’hypothèse que ce choix résulte d’une stratégie de pression sur Madrid, pour obtenir une sortie de crise pactée, plutôt que d’une stratégie de rupture. Le fait est que les manifestant-e-s qui réclament la libération des ami-e-s des gens au pouvoir à Barcelone sont réprimés par Los Mossos (la police de ce même pouvoir) qui interviennent violemment aux côtés de la police nationale et de la garde civile. Que faut-il penser de la force armée d’un pays qui se veut indépendant, quand elle tire avec des balles en caoutchouc et autres gaz lacrymogènes contre les manifestant-e-s appartenant à son propre camp ?

Comment en est-on arrivé là ? Pour une partie de la bourgeoisie catalane, l’engagement dans le processus indépendantiste a été un pied de nez au parti populaire (PP) qui était parvenu en 2010 à faire juger comme inconstitutionnels plusieurs articles du nouveau statut de la Catalogne, voté en 2006 par les Cortès (parlement espagnol). Statut ratifié en référendum par les Catalans. Sa remise en question a été vécue comme une humiliation… Cette provocation n’a rien de nouveau, les conservateurs espagnols ont toujours cherché à alimenter les conflits périphériques pour créer des points de fixation (comme ça a été le cas durant des années au Pays basque) ce qui leur permet de se présenter comme le parti de l’ordre et de l’unité nationale : un bonus sur le plan électoral.

Et puis la crise financière de 2008 est passée par là, modifiant les jeux d’alliance et les rendant plus rudes. La corruption qui gangrène les institutions et les partis politiques nationaux et régionaux est apparue au grand jour et a fait voler en éclats l’équilibre qui régnait jusqu’alors. Les dirigeants qui auparavant se couvraient mutuellement ont commencé à se tirer dans les pattes. L’ancien président de la Generalitat Jordi Pujol et ses proches ont été impliqués. Suivra une période d’intenses mobilisations sociales contre les politiques d’austérité, la spéculation immobilière… et l’irruption du mouvement des Indignés en 2011. Est-ce que la défense des intérêts économiques et de la position politique de la bourgeoisie catalane n’était plus possible dans le cadre institutionnel de l’Etat espagnol ? Ou voulait-elle seulement montrer les dents en orientant la rancœur de la « chienlit » contre le gouvernement central ? Rappelons qu’en juin 2011, des milliers de manifestant-e-s ont bloqué le parlement catalan pour dénoncer l’oligarchie, la corruption et l’absence d’une véritable démocratie. Le président de la Generalitat de l’époque Artur Mas n’avait pu rejoindre l’enceinte du bâtiment qu’en hélicoptère. Voyant l’ampleur et la force du mécontentement populaire, sans doute les dirigeants catalans se sont dits qu’il valait mieux l’orienter contre Madrid.

Aujourd’hui, en Catalogne, la question indépendantiste occupe l’essentiel du champ social et politique. Des militant-e-s de sensibilité libertaire se sont lancé-e-s dans ce combat, ou l’encouragent, accusant celles et ceux qui expriment des critiques de s’enfermer dans leur tour d’ivoire, d’être des « anarcho-puristes », etc. Nous avons aussi été surpris par des proclamations provenant d’organisations libertaires qui appellent – de l’extérieur – à soutenir le « peuple catalan » et qui se gardent bien d’évoquer les intérêts contradictoires qui existent au sein de la société catalane, en laissant croire que le mouvement est véritablement autonome, alors que les dés sont pipés.

Loin de nous l’idée de blâmer les manifestant-e-s qui sortent dans la rue et qui s’en prennent au mobilier urbain, aux containers ou aux vitrines… pour dénoncer l’injustice et la répression. Même si beaucoup ne luttent pas seulement pour l’indépendance, mais rejettent aussi le système capitaliste et autoritaire dans son ensemble, il nous semble regrettable que des gens sincères puissent être instrumentalisés par des politiciens et servent de chair à canon dans le processus en cours.

Il y avait, semble-t-il, une feuille de route

Les militant-e-s de la CUP et d’une partie de la CGT catalane qui revendiquent l’indépendance, prétendent que le passage par la sécession et l’établissement d’une république constituent un préalable à une révolution socialiste, autogestionnaire… Cela rappelle une vieille rengaine suivant laquelle la révolution bourgeoise constitue une étape nécessaire sur le chemin de la révolution prolétarienne. A notre avis, ces militant-e-s s’imaginent peut-être qu’ils-elles pourraient obtenir des droits sociaux et syndicaux supplémentaires dans un cadre de cogestion syndicale et politique. En définitive un système « scandinave » en Méditerranée.

Il existe tout un courant marxiste ou libertaire (ou les deux) qui a fait le pari d’un « nouveau compromis fordiste » et qui a cru qu’il pourrait s’appuyer sur l’Etat pour améliorer les conditions de vie et de travail des salarié-e-s. Nous nous rappelons qu’en 1990 déjà, le secrétaire de la CGT espagnole, Emilio Lindosa déclarait : « Qui va crier « à bas l’Etat ! » quand l’Etat c’est les retraites, la sécurité sociale, l’enseignement gratuit ?  (…). L’unique alternative est de préserver, de donner des réponses concrètes avec les moyens disponibles à chaque moment »[4]. Ces moyens disponibles, ce sont les élections syndicales avec les heures de délégation payées par les employeurs, les subventions aux syndicats, etc. Le problème, c’est qu’il n’y a plus guère de grain à moudre : les retraites se réduisent, la santé, l’éducation, les transports publics se privatisent…, les syndicats sont décrédibilisés. Ces gens de la CGT catalane (et de la CUP) espéraient-ils être mieux servis qu’ils ne le sont aujourd’hui ? Ont-ils parié sur un remake du « compromis fordiste » à une petite échelle ? La « Révolution dans un seul pays » attendue pour la Catalogne, n’est-elle pas une fable pour mobiliser les troupes ?

Il y a beaucoup d’approximations dans le récit catalan. Par exemple, il est dit que cette région serait une colonie espagnole que Madrid exploiterait et volerait au travers de l’impôt. En Espagne, en moyenne, 50% des impôts sur le revenu vont à l’Etat central, qui établit sa propre péréquation, et 50% à la région (la proportion est un peu plus élevée pour la Catalogne). Si les Catalans paient plus d’impôts que dans d’autres régions, c’est surtout parce que les revenus moyens des contribuables sont plus élevés qu’ailleurs. Certes, si l’ensemble de ses recettes fiscales revenaient à la Catalogne, le nouvel Etat aurait vraisemblablement plus à redistribuer à ses concitoyens (rien ne garantit qu’il le ferait) et n’aurait surtout plus à être « solidaire » avec les régions plus pauvres. Il pourrait aussi devenir un paradis fiscal qui attirerait les grandes fortunes… Les avantages d’un Etat indépendant sont multiples. Tous ne sont pas révolutionnaires.

Quoi qu’il en soit, le fait que les dirigeants indépendantistes, de la droite bourgeoise à la gauche de la gauche, aient pu se monter le bourrichon au point d’imaginer que la quatrième puissance européenne allait se laisser amputer sans combattre d’une de ses zones les plus prospères et que l’Union européenne accueillerait le nouveau pays les bras ouverts – avec le risque de créer un précédent – laisse songeur.

La suite…

Revenons au contexte post-électoral espagnol. L’investiture du nouveau gouvernement semble perdue d’avance au premier tour où la majorité absolue de la chambre est nécessaire. Au second tour, une majorité relative suffit. Et là, Pedro Sanchez devrait, en plus du soutien de Podemos, obtenir ceux des principaux partis périphériques. Le parti nationaliste basque serait acquis. Le seul autre appui nécessaire est celui de la gauche républicaine catalane (ERC) qui dispose de 13 député-e-s au Cortès. Il suffirait qu’ERC s’abstienne, mais si ce parti vote « non » avec la droite, l’Espagne irait, encore une fois, vers de nouvelles élections législatives, avec le risque de voir Vox gagner encore du terrain. Nous ne sommes pas devins, peut-être qu’un autre scénario est possible, mais peut-être aussi que l’extrême-centre qui se pare de l’étiquette PSOE parviendra finalement à ses fins grâce à l’étayage apporté par Podemos et l’ERC, l’épouvantail de l’extrême-droite ramenant à la « raison » aussi bien la gauche de la gauche que de l’irrédentisme catalan…

Face à la menace fasciste, nous ne croyons guère aux aventures nationalistes ou électorales. L’auto-organisation et la solidarité entre les exploité-e-s n’a pas de frontières et ne passe pas par la délégation du pouvoir.

Errico Bonnetête

[1] Voir notre article : http://laffranchi.info/la-loi-du-baillon/

[2] Podemos (nous pouvons) est un parti fondé en 2014 qui est souvent présenté comme l’héritier du mouvement du 15M (Indignés) qui avait rassemblé des centaines de milliers de manifestant-e-s en 2011 contre la politique d’austérité et la corruption de la classe politique au pouvoir. Depuis 2016, Podemos a constitué une coalition électorale avec Izquierda Unida (gauche unie) une autre coalition fondée en 1986, dont la principale composante est le parti communiste d’Espagne. Depuis avril 2019, cette alliance électorale a adopté le nom d’Unidas Podemos (UP). Quand nous parlons de Podemos, nous nous référons aussi la coalition UP.

[3] Voir à ce propos notre article de janvier 2016 sur ce blog : http://laffranchi.info/catalogne-cup-pleines-ou-vides/

[4] El País, 13 novembre 1990.