L’an dernier, le centenaire de la Révolution russe a été l’occasion de commémorations et de publications. Il y a eu des livres et des articles de circonstances, des rééditions d’ouvrages classiques… mais pas de quoi ameuter les foules. Au fond, malgré l’ampleur du mouvement populaire à l’origine de la chute du tsarisme, malgré l’immense impact international de ces événements sur le « court XXe siècle »[1], il semble oiseux de fêter ce qui a débouché sur un désastre doublé d’une escroquerie. Il est déprimant de se rappeler qu’alors que les paysans, les ouvriers, les révolutionnaires… d’URSS étaient par millions les victimes d’une dictature sanglante, dans le reste du monde les « communistes » prenaient l’ascendant sur les autres organisations du mouvement ouvrier au nom de la glorieuse Révolution d’octobre !

Dans ce texte, notre ambition n’est pas de faire le bilan de la Révolution bolchévique et du régime dit « soviétique », mais de formuler des questions qui après quelques lectures – non exhaustives – nous sont venues à l’esprit. Certaines de ces interrogations ont reçu des réponses différentes selon les auteurs. Réponses qui ne sont pas toujours satisfaisantes et surtout pas définitives. En les énumérant, nous nous fixons des objectifs que nous savons trop ambitieux, mais qui, peut-être, inspireront aussi nos lectrices et lecteurs. Nous espérons pouvoir suivre certaines de ces pistes à l’avenir. Plusieurs de nos questions sont d’ores et déjà suivies par un commentaire ou un bref avis.

  • La question du marxisme : y a-t-il des liens, et si oui lesquels, entre ce qui s’est passé en Russie et dans les autres pays dont les régimes se réclamaient (ou se réclament encore) du marxisme et la pensée de Marx ?
    Le concept de dictature du prolétariat qui a servi à justifier le monopole du pouvoir bolchevique ; une vision dialectique selon laquelle l’histoire progresse par le mauvais côté des choses ; le mépris pour les paysans que Marx compare à des pommes de terre dans un sac, incapables de défendre leurs intérêts de classe… ont sans doute justifié bien des crimes.
    Il n’est pas faux de dire que Lénine a mis le marxisme cul par-dessus tête en « sautant » l’étape du développement capitaliste qui devait « naturellement » (selon Marx) enfanter du communisme, mais d’une part les pays capitalistes avancés n’ont pas vu naître en leur sein de système communiste et d’autre part le « communisme de guerre » que les bolchéviks imposent du sommet du pouvoir au lendemain de la Révolution n’a été qu’un moyen d’asservir la population au bénéfice d’une nouvelle classe dominante… Par quel côté qu’on la prenne, la prédiction marxiste ne s’est pas réalisée.
  • Une analyse marxiste permet-elle de comprendre le destin de l’URSS ?
    Certains auteurs ont essayé de sauver le marxisme en qualifiant l’URSS de « despotisme oriental » et en expliquant que son système économique reposait sur un « mode de production asiatique », des concepts trouvés chez Marx et aussi discutés par Trotski et Lénine. Très brièvement : la Russie – à l’image de civilisations comme l’Egypte des pharaons ou la Chine – aurait connu un type de société despotique, pratiquement immuable, et ne serait pas passée par tous les stades de développement de l’humanité définis par le marxisme : communisme primitif, esclavage, féodalité, capitalisme, pour aboutir au socialisme. Cela expliquerait le sort de l’URSS.
    Par la suite, des historiens staliniens (russes et chinois) ont au contraire essayé de prouver de façon dogmatique que leurs pays respectifs étaient passés par tous les stades de l’histoire universelle identifiés par Marx, quitte à imposer au réel des catégories qui lui sont extérieures. Nous n’irons pas plus loin dans ce débat
    [2] et nous pensons qu’il est temps de s’intéresser à d’autres approches moins économicistes et déterministes.
    Ce qu’on peut garder de Marx, c’est l’analyse en termes de classes sociales, mais en admettant que celles-ci ne sont pas nécessairement liées à la propriété des moyens de production. Comme en témoigne Ante Ciliga, durant les années 1920-1930, la formule suivante circulait en URSS dans les milieux populaires : « la terre est à « nous » et le blé à « eux », Bakou est à « nous » et le pétrole à « eux », les usines sont à « nous » et ce qu’elles produisent à « eux » »
    [3].
  • Pourquoi et comment le parti bolchevik est-il parvenu à assoir son pouvoir, éliminant les autres partis et organisations socialistes et anarchistes favorables à la révolution sociale ?
    Il faut sans doute chercher la réponse dans le mode d’organisation du parti de Lénine constitué de « révolutionnaires professionnels » et fortement centralisé en vue de l’insurrection ; dans la force de son idéologie qui, comme l’écrit Martin Malia, « justifiait [son] monopole du pouvoir par la transcendance de la cause socialiste »[4]; dans sa capacité à accueillir des masses de nouvelles recrues ; dans l’habileté stratégique du leader (un véritable acrobate disait Emma Goldman) pour qui la fin justifiait les moyens ; dans les divisions qui traversaient les autres groupes notamment à propos de la première guerre mondiale ; et surtout grâce au développement de forces répressives : Tcheka (police politique), armée rouge… La réussite bolchévique résulte en définitive de ses succès militaires.
  • Les soviets : pourquoi et comment ces organismes de base ont-ils été contrôlés puis utilisés par les bolcheviks ?
    La Révolution russe est aussi une défaite du communisme des conseils, puisque les soviets et autres conseils de fabrique, de quartier, de femmes, etc. furent rapidement vidés de leur contenu, réduits ou éliminés. Ce constat amène une autre question : la démocratie directe est-elle viable sur le long terme ?
  • La question de la transformation des syndicats qui ont abandonné la défense des ouvriers pour se mettre au service de l’Etat.
  • Famines, goulag et industrialisation à marche forcée… Peut-on dire que le « capitalisme d’Etat » (camouflé derrière le mot « socialisme ») a été un moyen pour les régimes qui l’ont développé de rattraper leur « retard » économique grâce au raccourci de la terreur ? L’URSS aurait-elle pu devenir la deuxième puissance mondiale sans son économie planifiée et sans la main-d’œuvre esclave constituée par les prisonniers du goulag ?
  • L’économie soviétique : son fonctionnement et les raisons de son effondrement. Que penser de la planification économique ?
    L’exemple russe a montré les effets pervers de l’économie planifiée. Cela ne signifie pas que le « tout marché » libéral soit l’alternative. Exposer et confronter nos visions d’une économie socialiste, de l’autogestion, d’une société fonctionnant sur le partage du travail et des richesses fait partie des défis à venir.
  • Que faut-il entendre par bureaucratie ? Sur quelle base sociale (ou clientèle) reposait le régime ?
  • Comment expliquer les succès et l’hégémonie des partis communistes dans le mouvement ouvrier international ? Pourquoi tant de gens ont-ils cru – malgré les témoignages des opposant-e-s et des victimes – que la prophétie se réalisait ? (A suivre)

Ariane

[1] L’historien marxiste britannique Eric Hobsbawm fait le découpage temporel suivant : il y aurait eu un long XIXe siècle de 1789 à 1914, qui aurait été une période de progrès, et un « âge des extrêmes » du début de la première guerre mondiale à l’effondrement de l’URSS en 1991.

[2] A propos de ce débat, voir Pierre Vidal-Naquet, Karl Wittfogel et la notion de mode de production asiatique in La démocratie grecque vue d’ailleurs, Paris, Flammarion, 1990.

[3] A. Ciliga, Dix ans derrière le rideau de fer – Sibérie terre de l’exil et de l’industrialisation, Paris, Plon, 1950, pp. 121-122.

[4] Martin Malia ajoute « Le paradoxe apparent de la politique communiste (…) était d’être anarchiste quand le Parti était dans l’opposition et totalitaire dès qu’il arrivait au pouvoir. Mais selon la logique bolchevique, il n’y avait pas de contradiction (…). Dans les deux phases, ils avaient le droit, mieux, l’obligation, d’aller jusqu’au bout de leur méthode politique, parce que, dans les deux cas, ils étaient le véhicule de la logique historique, l’avant-garde de la classe universelle. En somme, ce qui explique l’impitoyable talent des bolcheviks pour la désorganisation et la réorganisation est leur fanatisme idéologique. » La Tragédie soviétique, Paris, Seuil, 1995, pp. 169-170.