C’était quoi l’URSS ? Communiste et totalitaire : ces deux termes viennent souvent à l’esprit quand on essaie de définir cet Etat. Dans ce texte, nous allons montrer que l’URSS ne fût certes pas communiste. Quant au terme « totalitaire », il ne fait pas l’unanimité et nous donnerons un aperçu des questions que son utilisation soulève. A quoi bon exhumer cette histoire ? Il est banal de dire qu’il faut connaître le passé pour ne pas le revivre. Et surtout, si nous nous considérons comme des révolutionnaires, il n’est pas inutile de se pencher sur la monstrueuse faillite de cette Révolution russe à laquelle tant de gens ont cru.

Communiste ?

Le régime dit « soviétique » a discrédité et pour longtemps un idéal d’égalité que portait en lui le mouvement ouvrier depuis ses origines. Ce système n’avait rien à voir avec ce que l’on entend par communisme si l’on désigne par ce mot une société d’égaux, ne serait-ce que parce que l’URSS fut une société profondément inégalitaire, plus encore que la plupart des sociétés capitalistes de son temps. Les témoignages de deux ouvriers occidentaux qui y ont vécu et travaillé dans les années 1920-1930 – et qui pouvaient comparer la situation avec celle qu’ils avaient connue dans leur pays – nous en donnent un aperçu.

Alors qu’il travaille à la construction d’une grande usine sidérurgique dans l’Oural, l’ouvrier américain John Scott donne les chiffres suivants : « En 1933, l’échelle des traitements à Magnitogorsk était la suivante : un simple manœuvre recevait 100 roubles à peu près ; l’aide d’un ouvrier qualifié touchait 200 roubles ; l’ouvrier qualifié en avait 300 ; un ingénieur débutant 400 à 500 ; quant aux administrateurs, directeurs, etc., leurs appointements allaient de 800 à 3000 roubles. »[1].
Plus encore que les salaires, c’est l’accès aux ressources de première nécessité et au logement qui façonne les hiérarchies sociales en URSS. Entre 1931 et 1935, un système de cartes de rationnement est mis en place dans les villes. Il donne accès à des produits à des prix contrôlés. Les rations ne sont pas les mêmes suivant la catégorie à laquelle on appartient. Par exemple, les ouvriers des grandes industries sont mieux lotis que ceux d’autres secteurs, mais cette situation « privilégiée » ne leur permet même pas de nourrir leur famille convenablement. M. Yvon (Robert Guiheneuf) qui a vécu et travaillé en URSS de 1923 à 1933 résume la situation alimentaire de la classe ouvrière par une formule lapidaire : « on peut dire que toute une population est en fait réduite au pain et à l’eau »[2].
Il existe des magasins différents pour chaque catégorie (les travailleurs ordinaires, les « ouvriers de choc », les contremaîtres, les ingénieurs, les membre du parti… ont chacun les leurs), même chose pour les cantines d’entreprise. Les grandes villes (Moscou, Léningrad) sont un peu mieux approvisionnées que les autres localités. Surtout, les hauts dirigeants de l’Etat et du parti disposent de magasins spéciaux où l’on trouve des produits de luxe (caviar, vins fins, vêtement convenables…) à des prix raisonnables.
La priorité ayant été donnée à l’industrie lourde, la situation de l’immobilier est désastreuse. La surface moyenne du logement par habitant est de 4 m2 (2 m2 dans certaines régions), soit une famille par chambre[3] dans des appartements collectifs (dans les « villes nouvelles » les gens sont souvent logés dans des baraques ou des taudis). Par contre, les membres de l’élite ont accès à des appartements de plusieurs pièces, à des résidences secondaires « datcha payée par l’Etat, à des séjours dans des maisons de repos et des résidences en bord de mer… »[4].

Totalitaire ?

Dans le sens que lui a donné Hannah Arendt[5], le totalitarisme est un phénomène historique nouveau qui va plus loin en termes d’oppression et de domination que ce que l’on désignait jusque-là par tyrannie ou par dictature. Il implique un parti unique, le culte du chef, l’usage permanent de la terreur par l’élimination (ou la réduction en esclavage) d’une partie de la population. A quoi il faut ajouter le rôle déterminant joué par l’idéologie, grâce à laquelle le pouvoir s’efforce de mobiliser les masses au moyen d’une intense propagande. Un régime totalitaire cherche à anéantir les liens horizontaux entre les individus, par l’interdiction ou le contrôle de toutes les formes d’association. « L’Etat devient le régulateur, et parfois même le remplaçant, de toutes les liaisons sociales, jusqu’aux plus intimes »[6].

Pour Hannah Arendt, seuls le nazisme et le stalinisme auraient véritablement été des régimes totalitaires… Notre but ici n’est pas d’établir un palmarès de l’horreur. Le racisme biologique (l’idée de races inférieures à exterminer) reste un trait spécifique du nazisme[7] que l’on ne retrouve pas sous cette forme en URSS, même si, comme nous le verrons dans un prochain texte, des gens furent assassinés du seul fait de leur origine « nationale ».

Nous pouvons aussi recourir à la notion de « fascisme rouge » telle qu’elle a été définie par l’anarchiste russe Voline en 1934. Selon lui, tant le fascisme brun que le fascisme rouge reposent sur des forces militaires et policières, l’absence de toute liberté et des persécutions arbitraires et impitoyables, à cela s’ajoute une conviction « psychologique ou idéologique » suivant laquelle « les masses travailleuses doivent être guidées, conduites par une «élite», par une «minorité éclairée», par des hommes «conscients» et supérieurs… »[8].
Il y a donc d’importantes similitudes entre les deux types de régime, mais il y a aussi des différences. En Allemagne, Hitler jouissait d’une grande popularité parmi les masses et les classes dominantes, ce qui n’était pas le cas de Staline, dont le culte a été laborieusement construit. « Appliqué à Hitler, le modèle de l’« autorité charismatique » semble incontestablement pertinent. En URSS, on pourrait dire que c’était le parti communiste, en tant que dépositaire de la doctrine marxiste-léniniste, qui était investi d’une « mission » »[9]. Très schématiquement : Hitler a produit son système, Staline est le produit du sien. Placé au cœur du pouvoir par le parti, il a su habilement éliminer ses concurrents (réels ou imaginaires).

Débats d’historiens

Dans l’approche totalitaire, la société n’est pas un objet d’étude : « les répressions et les grandes purges de 1937-1938 sont analysées comme la conséquence de la seule décision d’un tyran »[10]. Or un despote ou un groupe de dirigeants cruels ne peuvent agir seuls. Leur action s’appuie nécessairement sur une base sociale. Dès les années 1970, des historiennes et historiens, qualifiés de « révisionnistes », se sont efforcés de mettre en lumière les contradictions, conflits et luttes qui parcouraient la société. Elles-ils se sont efforcés d’inscrire l’histoire de l’URSS dans la longue durée de l’histoire russe. Cette approche est complémentaire de celle du « totalitarisme » ; elle est aussi plus douloureuse car, sans nécessairement diluer la responsabilité d’un Staline et de ses sbires, elle implique de nombreux autres acteurs et oblige la société à réfléchir à ses vieux démons, ce que la majorité n’a certainement pas envie de faire. Toutefois, si nous ne voulons pas que l’histoire se répète – et elle s’est répétée en Chine, au Cambodge, en Corée du Nord, etc. – il est important d’essayer de comprendre comment ça marche : quels sont les mécanismes de la terreur d’Etat.

L’ouverture des archives, suite à l’effondrement de l’URSS en 1991, a permis de rapprocher les écoles « totalitariste » et « révisionniste » et de se poser de nouvelles questions sur la place du dictateur dans le processus de décision et sur la marge d’action laissée aux autres acteurs ; sur l’importance du projet politique à long terme et la part d’improvisation du pouvoir central qui réagissait aux résistances et autres aléas de la conjoncture. Nicolas Werth a résumé ces nouvelles perspectives historiographiques[11]. Il mentionne l’existence – durant les années 1930 – d’une importante résistance de la société (par exemple celle des paysans contre la collectivisation forcée qui préféraient abattre leur bétail ou détruire leur récolte plutôt que de les livrer à l’Etat ; ou l’insubordination de beaucoup de personnes, y compris des fonctionnaires…). Incapable de maîtriser cette société indocile, le pouvoir central redoublait de violence. Citant Moshe Lewin, Werth parle à ce propos de « paranoïa institutionnelle » soit d’« un sentiment d’impuissance, qui se développe dans le cercle étroit des plus hauts dirigeants »[12]. Munis de la science du devenir social : le marxisme et de l’outil qui devait l’appliquer : le parti (représentant et substitut de la classe ouvrière), ils constataient que la réalité n’était pas à la hauteur de leurs attentes. Cela ne pouvait s’expliquer que par l’existence de saboteurs, d’ennemis qui torpillaient leurs directives.

Justifications idéologiques

Certains considèrent que l’interprétation léniniste ou stalinienne du marxisme est dévoyée et que la Russie était un pays trop arriéré économiquement pour accéder au socialisme. Au plan théorique, Lénine avait résolu cette équation dès 1902 dans son Que faire ? Il y explique qu’en Russie, les différentes classes sociales sont entravées dans leur développement par le régime autocratique. Mais une fois le Tsar renversé, elles allaient vivre dans un très bref délai le long cycle parcouru par leurs sœurs occidentales. Ainsi, la bourgeoisie, mais aussi la paysannerie étaient « destinées à disparaître à court terme »[13] et cela malgré le fait que le monde agricole représentait alors 85% de la population. Lénine imaginait que si les revendications paysannes (partage des grands domaines fonciers) étaient satisfaites, la paysannerie se diviserait entre une petite minorité « bourgeoise » et une masse prolétarisée qui n’aurait d’autre choix que d’adopter le point de vue du prolétariat industriel (du parti en réalité) de gré ou de force… Ainsi, il ne faut pas s’étonner des virages opérés par les bolchéviks au pouvoir. Après le communisme de guerre et ses réquisitions des récoltes qui entrainent des famines durant la guerre civile, la nouvelle politique économique (NEP) encourage, dès 1921, les paysans à s’enrichir en leur permettant de vendre librement leurs surplus. Mais à partir de 1928, avec la collectivisation forcée, les koulaks (paysans riches ou prétendus tels) sont violemment réprimés (déportés ou fusillés), ce qui provoque à nouveau de terribles famines. Staline prétend alors que plus on s’approche du socialisme, plus la lutte des classes est exacerbée, justifiant ainsi la violence inouïe des forces armées contre le monde paysan. C’est du marxisme que les dirigeants « communistes » retiennent l’idée que le développement industriel à marche forcée et la disparition des paysans indépendants sont nécessaires au progrès, à l’avènement d’une société sans classes. La fuite en avant qu’ils imposent ainsi à la société va causer d’énormes dégâts, mais aussi fasciner une partie de la population (notamment parmi la jeunesse) qui y verra la possibilité de sortir du monde immobile des campagnes. Ainsi les nouvelles croyances idéologiques et les possibilités de mobilité sociale ascendante accompagnent la répression et la violence. Par contre, l’auto-organisation que les « soviets » avaient laissé entrevoir, l’autogestion dans les usines, la solidarité au sein des communautés paysannes traditionnelles[14]… sont passées à la trappe.

Double pouvoir

Depuis le « Grand Tournant » de 1929-1930, on observe un véritable double pouvoir en URSS. D’une part, dans chaque région régnaient de « petits Staline » entourés d’une cour de privilégiés : « une administration proliférante d’un appareil d’Etat de plus en plus complexe, diversifié, hétérogène, hypertrophié »[15] d’autre part, le pouvoir central despotique de la police politique était entre les mains de Staline et du petit groupe des dirigeants qui l’entourait. Ces deux types d’autorité semblent complémentaires. Le premier que Werth qualifie de « bureaucratie douce » pouvait privilégier la compétence plutôt que la fidélité politique, être à l’écoute de certaines demandes de la population, tenter de donner une image rassurante du régime… C’était le « gentil flic » si on veut. De leur côté, Staline et le bureau politique jouaient le rôle du « méchant flic » qui se chargeait de traquer les ennemis, de déjouer les complots, etc. A la recherche de boucs émissaires, la « bureaucratie dure » du pouvoir central accusera de trahison les pouvoirs locaux et régionaux, des managers et d’autres responsables de terrain et en fera disparaître une bonne partie lors de la Grande Terreur de 1937-1938… Notons que le discours violemment antibureaucratique de Staline, qui va s’en prendre à la corruption et au clientélisme des administrations locales, trouve sa source dans celui des bolcheviks des années 20, Lénine et Trotski en tête, qui dénonçaient l’évolution bureaucratique de l’Etat soviétique qui se mettait en place. (A suivre).

Ariane

[1] John Scott, Au-delà de l’Oural, Ed. Marguerat, Lausanne, 1945, p. 55.

[2] M. Yvon, Ce qu’est devenue la Révolution russe, Brochure de la Révolution prolétarienne n°2, Paris [1936], p. 20.

[3] M. Yvon précise : « Certaines pièces sont parfois occupées non par une famille, mais par plusieurs célibataires ou même plusieurs familles. Une annonce fréquente des journaux est : « je cherche un angle », c’est-à-dire un coin dans une de ses chambres communes », ibid, p. 11.
Sur M. Yvon : Hervé Guiheneuf, « Voir plutôt que croire. L’expérience du travail d’Yvon en Union soviétique et les récits de ses désillusions », Le Mouvement Social 2003/4 (no 205), pp. 21-42.

[4] Osokina Elena A., Obolensky Lydia. Une hiérarchie de la pauvreté [Approvisionnement d’État et stratification sociale en URSS pendant la période du rationnement, 1931-1935]. In: Cahiers du monde russe, vol. 39, n°1-2, janvier-juin 1998, pp. 81-97.

[5] Hannah Arendt, Les origines du totalitarisme (1e édition 1951).

[6] V.V. Dam’e, Ja.S. Drabkin, Le phénomène totalitaire. In : Marc Ferro (dir.), Nazisme et communisme. Deux régimes dans le siècle, Paris, Hachette, 1999, p. 170.

[7] Certains nationalistes allemands, à la suite de l’historien Ernst Nolte, essaient de relativiser le nazisme en situant les racines du totalitarisme dans la « révolte des masses » et présentant le régime hitlérien « comme un phénomène imitatif, secondaire par rapport au bolchevisme », ibid, p. 177.
De leur côté, des historiens russes mettent désormais la responsabilité entière du stalinisme sur un Lénine vendu aux allemands et inspiré par l’Allemand Karl Marx… Tels sont les enjeux politiques (et nationalistes) de représentations simplistes du passé.

[8] Voline, « Le fascisme rouge », Ce qu’il faut dire n° 2, juillet 1934.
L’expression de « fascisme rouge » se trouve déjà, dès 1922, dans des écrits de l’anarchiste italien Luigi Fabbri.

[9] Ian Kershaw, « Se rapprocher du Führer » : réflexions sur la nature de la dictature de Hitler, in : Marc Ferro (dir.), op. cit., p. 80.

[10] Alain Blum, Martine Mespoulet, L’anarchie bureaucratique. Pouvoir et statistique sous Staline, Paris, La Découverte, 2003, p. 6.

[11] Nicolas Werth, « Le stalinisme au pouvoir. Mise en perspective historiographique », Vingtième Siècle., janvier-mars 2001, pp 125-135.

[12] Ibid, p. 129.

[13] Claude Sergio Ingerflom, Le citoyen impossible. Les racines russes du léninisme, Paris, Payot, 1988, p. 233.

[14] Dans de nombreuses régions subsistait le système traditionnel du mir qui impliquait un partage des terres arables entre les familles paysannes, en fonction du nombre de bouches à nourrir.

[15] Nicolas Werth, « Le stalinisme au pouvoir… », art. cit., p.129.