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Le conflit catalan

Au moment où nous écrivons ces lignes, les résultats du référendum sur l’indépendance de la Catalogne ne font aucun doute. Ce ne sont pas les arguments du président Rajoy et de la vice-présidente Sáenz de Santamaría – qui expliquent que ce scrutin n’offrait aucune garantie – qui y changeront quelque-chose. Avec les centaines de blessé-e-s laissés sur le carreau par les forces de police, les indépendantistes ont déjà gagné une première bataille. Face à des gens qui ne demandaient qu’à voter et qui se sont faits matraquer et tirer dessus des balles en caoutchouc, les chefs du gouvernement espagnol ressemblent à des robots aux discours monocordes et répétitifs. Dans ce contexte, le mouvement libertaire et les anarchistes sont confrontés à un dilemme : ils-elles défendent les gens de leur quartier victimes de la violence policière et sont déterminés à lutter contre la chape de plomb qui est en train de couvrir la Catalogne, où les mouvements sociaux souffrait déjà – comme dans le reste de l’Etat espagnol – de lois scélérates de plus en plus répressives. Sans vouloir faire les donneurs de leçon et avec la distance géographique qui nous sépare, il ne nous est pas interdit de réfléchir aux prises de position dont nous prenons connaissance. Ainsi, nous ne pensons pas qu’il faille apporter un appui au nouvel Etat qui se dessine et qui n’offre aucune garantie d’être moins corrompu ou moins autoritaire que le précédent.

Une fuite en avant

Durant la semaine précédant la votation, la tension était plus que palpable tout comme, pour l’observateur extérieur, le sentiment d’une fuite en avant imparable avec une montée en puissance des mobilisations en faveur « de la démocratie », « de la liberté », « de l’indépendance », mais aussi déjà de la répression et des menaces contre les personnes susceptibles de prêter leur concours au vote : les scrutateurs ont été menacés d’amendes allant jusqu’à 600’000 euros ; quelques 900 maires susceptibles de mettre des locaux à disposition pour le scrutin ont été convoqués par la « justice » ; des forces répressives provenant de tout le territoire espagnol se sont déployées ; l’espace aérien a été restreint ; le système informatique de la Generalitat a été bloqué pour empêcher le vote par correspondance… Alors que lycéen-ne-s et étudiant-e-s se mobilisaient, le corps enseignant était informé qu’il serait tenu pour responsable des élèves participant à des manifestations pendant l’horaire scolaire. Le Tribunal des mineurs a aussi demandé aux chefs d’établissements d’établir des « dossiers de risques » sur les élèves en question.

La campagne des chaînes de télévision et de radio nationales mérite le détour. On a pu voir et entendre en boucle, des jours durant, les représentants du gouvernement central répéter que le référendum n’aurait pas lieu, car illégal et qu’ils n’avaient pas d’autre option que de faire respecter la loi. Pas la moindre réflexion, pas la moindre analyse, rien que des discours creux. La confiscation des urnes et des bulletins de vote par la police était traitée par les « journalistes » de la même manière que s’il s’était agi de saisies de drogue. Pour redorer le blason de la monarchie espagnole et délégitimer le projet de République catalane, des reportages sur les têtes couronnées européennes et sur l’amour que les sujets des Etats concernés porteraient à leurs monarques respectifs ont occupé le petit écran… Cette campagne médiatique acharnée et inquiétante a été suivie de réactions funestes dans certaines villes espagnoles où se sont produites des manifestations « spontanées » de « citoyens » – évidemment relayées par les mêmes médias – encourageant les policiers et gardes civils mobilisés à aller casser du Catalan.

Cette crise a mis en lumière des vieux démons du passé. Le parti populaire (PP) au pouvoir à Madrid a dévoilé son vrai visage d’héritier du régime franquiste, tout comme le roi d’ailleurs, et nombre de politiciens présentés comme « nouveaux » ou alternatifs, ceux du parti « citoyen » et un certain nombre de « socialistes » du PSOE, comme la gouverneure d’Andalousie Susana Díaz, ont montré combien ils-elles étaient proches du PP, en appuyant sa politique sans sourciller. Ce dernier n’a cessé de mettre de l’huile sur le feu, comme un père fouettard, sans jamais tenter de négocier avec le gouvernement catalan.

Mobilisation de la classe ouvrière

La culture de solidarité de la classe ouvrière catalane lui interdit de se mettre en retrait dans ce conflit inégal et nous avons pu observer que les travailleurs les plus combatifs, comme les dockers qui viennent de sortir d’un dur conflit, se sont positionnés, avec la CNT du Port de Barcelone, à ne pas servir les paquebots qui logent les forces de police et les gardes civils arrivés du reste de l’Etat espagnol. Cet épisode mériterait un récit à part. Il rappelle – avec noblesse – la culture de solidarité de la classe ouvrière de Barcelone.

Un peu d’histoire

Pour mieux comprendre ce qui se passe, un retour en arrière est nécessaire. La coercition exercée par l’Etat central s’appuie sur la Constitution espagnole de 1978, imposée par une partie de l’oligarchie franquiste, avec la complicité de la gauche, pressées de sortir l’Espagne des nations imprésentables et de permettre, par la suite, l’adhésion du pays à la Communauté européenne (en 1986). Par un référendum national, on refermait une parenthèse d’illégitimité de 40 ans (guerre sanglante contre le peuple en 1936-39, puis dictature franquiste) avec une nouvelle anomalie à prendre ou à laisser : le retour au pouvoir d’une monarchie renversée en 1931, lors de la proclamation de la Seconde République. Outre le fait que cette Constitution fait l’impasse sur les crimes du franquisme, elle garantit l’unité de l’Espagne – par le biais de la monarchie et des forces armées.

Le conflit s’est aussi aggravé suite aux péripéties de l’actuelle loi d’autonomie (Estatut) de la Catalogne promulguée en 2006 sous le gouvernement Zapatero, acceptée alors par le Congrès des députés et par un référendum en Catalogne. Jugés inconstitutionnels en 2010, suite à un recours du PP, quatorze de ses articles, notamment celui qui faisait du catalan la langue de références des administrations, ont été annulés.

Tout se passe comme si, après l’arrêt unilatéral de la lutte armée de l’ETA au Pays basque, le PP qui ne bénéficie que d’une majorité relative au parlement (rendue possible par la division de la gauche) avait absolument besoin d’un nouvel abcès de fixation pour détourner l’attention de l’opinion de ses turpitudes, soit des affaires de corruption dans lequel il est impliqué. Sur ce plan, le Parti démocrate européen catalan (PDeCAT)*, principal parti au pouvoir en Catalogne n’est pas en reste. Plusieurs de ses anciens dirigeants ont été condamnés pour des faits de corruption.

Dans un article antérieur, nous avions exposé une critique du nationalisme catalan et de son contenu interclassiste, en montrant que le Govern de la Generalitat et les forces qui l’appuient sont constitués de courants idéologiques et de classes antagonistes. La Catalogne, qui est donnée en exemple comme l’une des régions les plus dynamiques d’Europe sur le plan économique et touristique, n’est pas en train de sortir du système capitaliste, loin s’en faut, et l’on voudrait faire avaler le fait que, face à un ennemi commun : l’Etat espagnol, l’avènement d’une République catalane indépendante signifierait un dépassement des inégalités économiques. Une dose de sentiment de supériorité vis-à-vis du reste de la péninsule doublée de la croyance qu’une nouvelle nation constituerait un progrès face à l’obscurantisme espagnol sont des ingrédients de ce nouvel espoir. La répression brutale de ce 1er octobre va nécessairement renforcer ces illusions. La dégradation des conditions de vie et de travail, le chômage, l’émigration des jeunes, la pression touristique qui rend les locations inaccessibles… constituent aussi des combustibles que l’indépendantisme a su récupérer. Il est frappant d’observer que certain-e-s contestataires, qui en 2011 entouraient le parlement catalan empêchant le président et les député-e-s d’y pénétrer, sont désormais assis à l’intérieur et font partie de la majorité gouvernementale.

La question nationale est toujours complexe pour les anarchistes puisqu’elle les met face à une contradiction impossible : celle de la constitution d’un Etat-nation avec toutes les prérogatives d’un système oppresseur qui va, à son tour, perpétuer les intérêts de la classe capitaliste qui, en Catalogne, n’est pas moins corrompue et affairiste que dans le reste de l’Etat espagnol. Il n’y a pas un nationalisme vertueux et périphérique qui, en s’opposant au nationalisme central, libérerait des forces allant dans le sens de l’émancipation de tous. La classe ouvrière est désormais prise en otage entre deux pays, elle va devoir résister à la tentation nationale et essayer de maintenir et de développer ses valeurs internationalistes.

Errico Bonnetête

* Le PDeCAT qui a pris la succession de Convergence démocratique de Catalogne (CDC) est un parti nationaliste bourgeois. Seul ou à la tête de diverses coalition et alliances, ce parti a gouverné la Catalogne de 1980 à 2003. De retour au pouvoir en 2015 avec la liste Junts pel Sí à laquelle sont associés d’autres partis, notamment ERC (Gauche républicaine de Catalogne). Cette liste a remporté 62 sièges sur les 135 que compte le parlement catalan et 39,6% des voix. Sa majorité gouvernementale a été obtenue grâce à l’appui des CUP (Candidatures d’unité populaire). Voir à ce propos notre article sur ce blog :http://laffranchi.info/catalogne-cup-pleines-ou-vides/

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  1. Lauro

    Il faudrait rappeler aux indépendantistes catalans qui se désolidarisent des régions pauvres pour lesquelles ils ne veulent plus payer, que c’est en grande partie les travailleurs de ces mêmes régions qui sont venus en grand nombre travailler en Catalogne et ont fait la richesse de cette région.

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