Pendant longtemps, la « Grande Terreur » ou « 1937 », comme disent les Russes, évoquait la « purge » sanguinaire de la nomenklatura qui fut dénoncée par Khrouchtchev lors du XXe congrès du PCUS en 1956 et sur laquelle existent des témoignages écrits et traduits[1]. Avec l’ouverture des archives, les historiens ont renouvelé leur approche et l’on sait désormais que la grande majorité des personnes assassinées par le pouvoir durant cette période étaient des gens ordinaires, considérés comme des éléments « contre-révolutionnaires », « nuisibles »[2] ou « ethniquement suspects ».

La « purge » des élites

En mai-juin 1937, Staline déclencha une vaste opération policière contre les dirigeants régionaux du Parti, les cadres de la grande industrie, de l’armée, des intellectuels, des savants, des communistes étrangers établis en URSS… Cette « purge » de la nomenklatura concerne moins de 10% de l’ensemble des victimes de la période. Elle vise principalement à remplacer une élite par une autre.

A partir du 1er plan quinquennal (1928) la direction du Parti-Etat entreprit de développer un vaste programme de formation professionnelle. Les enfants d’ouvriers et de paysans, surtout les jeunes communistes, bénéficièrent d’une discrimination positive visant à leur faciliter l’accès aux études supérieures. « Ce grand élan visant à « prolétariser » l’intelligentsia ne dura que quelques années, mais eut un impact durable »[3]. En 1936-1937, une nouvelle génération de spécialistes industriels et administratifs était opérationnelle. A la différence de leurs aînés dont le parcours était plus hétérodoxe (certains s’étaient formés sous l’Ancien Régime, d’autres avaient acquis leurs compétences sur le tas, pendant la Révolution et la guerre civile), les nouveaux responsables devaient tout au régime. Ils avaient aussi été formatés sur le plan idéologique, la formation politique dans une optique purement stalinienne occupant une place importante dans les cours suivis.

L’épuration des cadres constitue également une manifestation du populisme stalinien. Il s’agissait d’expliquer les dysfonctionnements du système. Si le socialisme était advenu, comme l’affirmait la tête du Parti, les pénuries et autres problèmes (transports, logement…) ne pouvaient être dus qu’à une volonté adverse : une conspiration organisée par les ennemis du peuple. Dans un discours prononcé au plénum du Comité central en février-mars 1937, Staline expliqua que le pays était victime «de sabotage, d’espionnage et de diversion ». Il s’en prit aux dirigeants régionaux du Parti, ces « grands seigneurs » toujours satisfaits d’eux-mêmes.

Depuis des années, pour ne pas déplaire au « Patron », les responsables régionaux, les directeurs d’entreprises et autres dirigeants, incapables de satisfaire aux exigences irréalistes du plan, commettaient toutes sortes d’irrégularités pour camoufler les piètres résultats de la production et des services. Ils faisaient parvenir à Moscou des rapports mensongers sur leurs prétendus succès. En 1937, ces stratagèmes vont être considérés comme des complots et leurs auteurs traités de saboteurs, de « diversionnistes trotsko-droitiers »… au service de puissances étrangères. Ces hommes et ces femmes seront arrêtés et exécutés par dizaines de milliers. Officiellement, c’était le Collège militaire de la Cour suprême qui les condamnait. En fait, les verdicts étaient décidés d’avance. Les dossiers à charge, fabriqués dans chaque région par le NKVD, donnaient lieu à des listes de personnes à condamner qui étaient transmises à Staline. « Entre février 1937 et novembre 1938, Staline et ses principaux collaborateurs, Molotov, Kaganovitch, Vorochilov, Jdanov, apposèrent leur signature – qui valait approbation – sur pas moins de 383 listes de responsables du Parti, de l’armée, de la police politique, des soviets, du komsomol, des syndicats et de cadres de l’économie (…). Ces 383 listes comprenaient plus de 44’000 noms – sur ce nombre, près de 39’000 furent condamnés à la peine de mort »[4]. Procédures expéditives à huis clos et sans défense, condamnations sans appel et immédiatement exécutoires, les chiffres ci-dessus ne reflètent qu’une partie des cadres disparus durant la Grande Terreur, estimés à 60’000 environ[5].

Les opérations de masse

Les succès rencontrés par Staline dans l’épuration de la nomenklatura l’encouragèrent à développer la répression à l’échelle du pays tout entier. L’une de ses motivations était liée à la menace de guerre mondiale, qui se précisait avec la Guerre d’Espagne. Staline qui avait retenu une leçon politique donnée par Lénine sur « le rôle profondément déstabilisateur de toute guerre pour un régime politique quel qu’il soit »[6] craignait qu’en cas d’attaque de l’URSS par une puissance étrangère, une partie de la population se rallie à l’ennemi ou profite de sa présence pour renverser le régime. Il concevait l’existence d’une « cinquième colonne »[7] de traîtres en puissance, qu’il fallait éliminer d’avance.

La Grande Terreur proprement dite débuta simultanément dans la plupart des régions, dans la nuit du 5 au 6 août 1937, suite à une résolution secrète du Bureau politique, l’ordre 00447 qui visait les « ex-koulaks, éléments criminels et autres éléments contre-révolutionnaires ». Elle prit fin le 17 novembre 1938. Durant ces seize mois, 1’600’000 personnes furent arrêtées et plus de 750’000 exécutées, soit environ 1’500 par jour, auxquelles il faut ajouter un nombre indéterminé de victimes qui périrent sous la torture durant les interrogatoires. Environ un soviétique sur 100 fut condamné et un sur 200 fusillé (plus précisément abattu d’une balle dans la nuque). « Ce paroxysme exterminatoire [est] unique dans l’histoire soviétique (puisqu’il concerne 70% de l’ensemble des condamnations à mort prononcées par une juridiction d’exception entre 1921 et 1953) »[8].

Pour mener à bien cette opération, Staline avait adressé au nom du Comité central, début juillet 1937, une directive qui indiquait qu’une partie des gens déportés au début des années 30 en qualité de « koulaks et autres éléments criminels », revenus dans leur région d’origine à l’issue de leur peine (ou après avoir fui leur lieu d’exil) commettaient des crimes antisoviétiques. Il demandait aux responsables du Parti et du NKVD des différentes régions de ficher ces personnes afin que les plus hostiles puissent être immédiatement arrêtées et fusillées, les moins actives devaient être déportées dans les camps du Goulag. Les responsables régionaux disposaient d’un délai de cinq jours pour indiquer le nombre des personnes fichées de la 1re catégorie (à exécuter) et de la 2e catégorie (à condamner à dix ans de camps). La directive indiquait que les prévenus seraient soumis à une procédure administrative simplifiée établie par une troïka (groupe de trois) présidée par le chef régional du NKVD, assisté du procureur et du premier secrétaire régional du Parti. Les sentences seraient prononcées à huis clos, en l’absence des accusés. Pour les condamnations à mort, l’ordre 00447 précisait que l’exécution devait avoir lieu « dans le plus grand secret concernant tant le lieu que la date »[9].

Des données chiffrées furent transmises dans l’urgence à Moscou, qui octroya les quotas de condamnés correspondant à chaque régions et républiques. Pour trouver ces ennemis potentiels, le NKVD comptabilisa dans un premier temps les « suspects habituels », soit tous les gens sur lesquels existaient des dossiers (ex-koulaks, anciens membres des différents partis d’opposition ; anciens dissidents bolchéviks de toute tendance ; « gens du passé » soit des anciens nobles, gardes blancs, membres du clergé, délinquants, etc.).

Dynamique sanguinaire

Les policiers avaient l’ordre de s’en prendre en priorité aux « organisations contre-révolutionnaires » plutôt qu’aux individus isolés. Ainsi, quand une personne était arrêtée, on s’en prenait aussi à ses proches et relations. La responsabilité collective, qui était déjà à l’œuvre lors des épisodes répressifs antérieurs, jouait à plein.

A l’époque le NKVD était dirigé par Nicolas Iejov, un exécutant particulièrement zélé, qui avait remplacé Iagoda, « purgé » en 1936 et condamné à mort lors du dernier procès de Moscou en mars 1938. Avec Iagoda, un certain nombre de fonctionnaires de la police politique (7,5% de l’ensemble) passèrent à la trappe. Encouragés par Iejov, leur nouveau chef, à faire du chiffre et à mettre à jour des complots, aussi bien les anciens policiers déstabilisés que les nouveaux promus ne se dérobèrent pas. Il y eut une véritable émulation entre les différents groupes sur le terrain. C’était à quelle région obtenait les meilleurs résultats.

Evidemment pour faire du chiffre, il fallait mener les enquêtes à la va-vite et produire des procès-verbaux à la chaîne. Les agents recourraient systématiquement à la torture pour faire signer aux prévenus des aveux imaginaires et désigner des complices tout aussi improbables. Ils employaient des « témoins officiels » (indicateurs…) disposés à confirmer n’importe quelle accusation. Les agents faisaient preuve d’imagination, un exemple : une section du NKVD avait trouvé l’astuce de faire passer une visite médicale aux détenus, auxquels on présentait ensuite, sans le leur faire lire, un procès-verbal d’interrogatoire à signer, en disant qu’il s’agissait d’un certificat médical. La troïka qui travaillait sur dossier, sans rencontrer les prévenus, n’y voyait que du feu… d’autant qu’il arrivait à ces tribunaux d’exception de traiter plusieurs centaines de dossiers par jour.

Tout au long de l’opération, les antennes du NKVD vont régulièrement demander de nouveaux quotas à Moscou, suite à la « découverte » de nouveaux ennemis. Sauf vers la fin de la Terreur, Staline acceptait régulièrement les demandes de quotas supplémentaires qui lui étaient adressées (beaucoup de documents portent sa signature). S’il lui arrivait de laisser la décision à Iejov dont c’était la prérogative, les recherches sur les archives montrent l’implication quotidienne de Staline dans le processus terroriste. Non seulement, il annotait les procès-verbaux des interrogatoires des membres en vue de la nomenklatura, conseillant par exemple de tabasser l’un ou l’autre, mais il définissait les grandes orientations des « opérations de masse » avec Iejov, qu’il reçut plus de 300 fois en 1937-1938, pour 900 heures d’entretien.[10]

La Terreur va aussi toucher les gens qui sont déjà condamnés à des peines de travaux forcés : étaient particulièrement visés les détenus politiques. Les directeurs des camps se virent attribuer des quotas – peine capitale uniquement – ce qui leur permettaient de faire de la place pour les nouveaux condamnés en 2e catégorie qui arrivaient en masse. D’une manière générale, le souci de désengorger les prisons favorisa l’augmentation des quotas de gens inscrits en « 1re catégorie ».

Les opérations nationales

En parallèle avec la ligne répressive visant les « ex-koulaks… » le NKVD lança, sur ordre de Staline, les opérations dites « nationales », véritable politique d’épuration ethnique qui visait les personnes d’origine ou de nationalité étrangère établies en URSS – parfois depuis plusieurs générations. Leur faute : être potentiellement au service de puissances étrangères. Les personnes vivant dans les zones frontalières couraient les plus grands risques. Seules différences avec l’ordre 00447, leurs dossiers passaient devant une dvoïka (deux fonctionnaires) et le nombre des personnes à arrêter ou le pourcentage de condamnation à mort n’étaient pas limités par des quotas, ce qui laissait une plus grande marge de manœuvre aux responsables locaux du NKVD. La communauté qui eut le plus à souffrir de ces opérations est celle des Polonais[11], suivis par les Allemands. D’autres « nationalités » furent aussi durement touchées : Finlandais de Carélie et de la région de Léningrad, Lettons, « Harbiniens »[12], Grecs, Roumains, Estoniens…

Le pourquoi et le comment

Ces deux questions nous ont accompagnées tout au long de nos lectures sur « 1937 » et nous ne pensons pas qu’il soit possible, dans l’état actuel de nos connaissances, d’y répondre définitivement. Staline était apparemment un grand pervers narcissique et non un paranoïaque[13] comme le pensaient certains de ses contemporains, ce qui implique qu’il ne croyait pas à ses théories complotistes, mais qu’il prenait plaisir à faire assassiner les gens. En 1923, il aurait prononcé devant Kamenev et Dzerjinski la phrase suivante : « Choisir la victime, préparer minutieusement le coup, assouvir une vengeance implacable et ensuite aller se coucher… Il n’y a rien de plus doux au monde »[14]. Staline exerçait aussi une incontestable emprise sur ses camarades et sur une partie de la population. La personnalité du tyran n’explique pas, cependant, ce qui motivait ses subordonnés. Iejov par exemple, selon son biographe, « croyait vraiment à l’existence de multitudes d’ennemis du peuple (…). Pour penser autrement, il aurait fallu remettre en question les théories de Staline sur l’exacerbation de la lutte des classes au fur et à mesure que se construisait le socialisme… », mais Iejov savait aussi que ceux et celles à qui il arrachait des aveux « n’avaient en réalité rien à voir avec l’espionnage, le terrorisme, le sabotage, etc. (…) Mais Staline savait mieux que lui ce qu’il fallait faire… »[15]. La « loyauté fanatique »[16] envers le Guide et le Parti était sans doute partagée par un certain nombre. Il semble pourtant que bien des agents du NKVD aient eu des motivations plus prosaïques. Nous avons déjà évoqué l’insécurité dans laquelle se trouvaient ceux qui avaient œuvré sous Iagoda. Un certain nombre d’agents avaient aussi de « mauvaises origines » : certains avaient appartenu à d’autres partis, d’autres étaient d’origine étrangère, ils tuaient et torturaient avec d’autant plus de zèle qu’ils devaient prouver leur loyauté.

Denis Karagodine est un chercheur russe qui essaie de faire condamner – à titre posthume – les assassins de son arrière-grand-père : un paysan exécuté par le NKVD à Tomsk, en janvier 1938. Sur son blog (en russe), ainsi que sur le diaporama qui accompagne l’article que « Libération » lui a consacré,[17] on peut voir les photos des tueurs et de leurs complices. Des types (une femme aussi) bien propres sur eux, jeunes pour la plupart, au visage lisse. Citant les Mémoires d’un tchékiste de Mikhail Shreider, l’un des rares agents à avoir témoigné de son expérience, Nicolas Werth décrit les principaux codes et comportements de ce milieu « à la fois fruste et violent, fortement contaminé par sa proximité avec le monde criminel »[18] : crainte et dévotion envers le chef ; « code d’honneur » ; rituel du partage du butin (volé aux victimes) ; alcoolisme invétéré ; propension à la course au records…, on est dans ce qu’Hannah Arendt a appelé la banalité du mal. A cela, il faut ajouter la grande tolérance des bolcheviks vis-à-vis de la violence et de la cruauté, qu’ils considéraient comme inévitables dans le processus révolutionnaire.

Et la société dans tout cela ?

« 1937 » ne se résume pas à la terreur. Cette année-là, la moisson fut excellente, la meilleure des années 30. Pour les paysans, la collectivisation forcée, la dékoulakisation et la grande famine de 1932-1933 étaient derrière, il fallait vivre et construire l’avenir. Beaucoup de personnes qui n’étaient pas directement touchées par la répression ne s’en préoccupaient pas. Se rappelant l’année 1937, Soljenitsyne a écrit : « Comment aurions-nous eu connaissance des arrestations et pourquoi y aurions-nous pensé ? […] On avait bien coffré deux ou trois professeurs, mais ce n’est pas avec eux que nous allions au bal et les examens n’en seraient que plus faciles. Nous avions vingt ans ; nous marchions dans les rangs de la jeunesse née en même temps qu’Octobre et, à ce titre, c’est l’avenir le plus radieux qui nous attendait »[19].

Nombreux furent les citoyens soviétiques qui connurent une mobilité sociale pendant cette période : des paysans émigraient vers les villes et devenaient ouvriers ; des ouvriers suivaient des cours du soir pour devenir techniciens ; les jeunes paysannes qui voulaient quitter les kolkhozes se faisaient embaucher comme domestiques par des couples de citadins.[20] Le mouvement stakhanoviste fut aussi un puissant moyen de promotion. Après quelques années d’hyperproductivité, les stakhanovistes réclamaient leur récompense, soit de faire des études pour devenir cadres.

Dans ce contexte, la Grande Terreur fut perçue de diverses manières. Auparavant, les victimes potentielles de la répression (koulaks, bourgeois…) étaient qualifiés d’ennemis de classe, ceux et celles qui n’appartenaient pas à ces catégories se sentaient à l’abri. Désormais les « ennemis du peuple » pouvaient être n’importe qui. Les élites occidentalisées cherchaient des explications rationnelles, mais ne les trouvaient pas, ou alors croyaient à la culpabilité des personnes arrêtées.

Parmi les gens simples, beaucoup ne croyaient pas à la culpabilité des dirigeants communistes condamnés. Certains pensaient qu’ils méritaient leur sort ou étaient indifférents, d’autres étaient heureux de constater que tant de gens s’opposaient à Staline. Le sentiment le plus partagé était certainement le fatalisme. La majorité de population considérait que « c’était une de ces grandes catastrophes qui frappent de temps à autre l’humanité, comme les guerres, les famines, les inondations et les épidémies. Il fallait tout simplement la supporter »[21], pour les croyants, c’était une punition divine.

A la différence des révoltes et insurrections qui avaient accompagné la collectivisation forcée, là c’était surtout des personnes déjà marginalisées qui étaient prises dans la nasse. Rares étaient les réactions de soutien. Et quand elles se produisaient, les protestataires étaient arrêtés à leur tour. Cela amenait les gens à éviter les contacts avec les familles dont des membres étaient réprimés. La crainte s’installait : et si un voisin de l’appartement collectif nous dénonçait pour récupérer notre chambre ? On rasait les murs, on se taisait, c’était chacun pour soi, d’autant plus dans ce contexte où les possibilités d’ascension sociale étaient réelles. La société soviétique de la fin des années 30 n’était peut-être pas capitaliste, au sens strict du terme, mais l’atomisation qui s’y produisit ressemble à celle qu’on impute au capitalisme du XXIe siècle.

La fin de la Grande Terreur[22]

Staline décida d’arrêter la Grande Terreur quand il se rendit compte qu’elle désorganisait le système. L’élimination des prétendus « saboteurs » n’empêchait pas les catastrophes et accidents industriels, bien au contraire ! Le NKVD acquérait un pouvoir excessif et menaçait les nouveaux dirigeants du Parti, promus en remplacement de ceux qui avaient été supprimés. Comme à son habitude Staline fit porter le chapeau des « excès » à d’autres, dans ce cas à Iejov et son équipe. Remplacé à la tête du NKVD par Beria, puis arrêté, Iejov fut accusé, ainsi que ses adjoints et tous leurs proches, d’avoir été des « membres actifs d’une organisation contre-révolutionnaire et d’espionnage droitière-trotskystes ». Iejov et ses coaccusés furent exécutés discrètement. En parallèle, plus d’un millier d’officiers de la Sécurité d’Etat furent arrêtés sous prétexte d’avoir « comploté » avec la « bande de Iejov ». 6’400 agents subalternes furent limogés, sans poursuites judiciaires. La grande majorité des bourreaux et tortionnaires échappa aux poursuites. Dans le même temps, plus de 14’000 nouveaux agents et officiers étaient embauchés par le NKVD. Ces nouvelles recrues provenaient notamment des jeunesses communistes et du Parti. Une fois encore, une « purge » permit à de nouvelles personnes de s’élever dans la hiérarchie. La répression contre les « éléments nuisibles » ne disparut pas, elle reprit simplement son cours habituel.

La seconde guerre mondiale durant laquelle périrent plus de 20 millions de soviétiques enfouit sous les décombres les victimes de la Grande Terreur. Comme l’a écrit Dimitri Chostakovitch dans ses Mémoires, « La guerre apporta des souffrances indicibles (…). Mais avant la guerre, c’était encore plus dur, car chacun était seul avec sa souffrance. Déjà avant la guerre, il n’existait sans doute à Leningrad pas une famille qui n’ait perdu un proche dans la Grande Terreur. Chacun devait pleurer un proche, mais il fallait pleurer en cachette. Personne ne devait être au courant. Chacun avait peur. L’homme était devenu un loup pour l’homme… »[23]

Ariane

[1] Voir par exemple le récit d’Evguenia S. Guinzbourg, Le vertige, Paris, Seuil, 1967 ou le journal de Ioulia Piatnitskaïa, Chronique d’une déraison. Moscou (1937-1938), Paris, Seuil, 1992.

[2] Les personnes dites « nuisibles » étaient les vagabonds, prostituées, petits délinquants et autres enfants des rues qui avaient fui les campagnes après la « collectivisation » et la famine qui avaient profondément déstructuré les familles. Pour s’établir en ville et notamment à Moscou et Léningrad qui constituaient les vitrines du régime, il fallait disposer d’un passeport intérieur (depuis 1932). Celles et ceux qui n’en avaient pas, sans-papiers dans leur propre pays, étaient victimes de rafles et déportés dans les « zones poubelles » de Sibérie et du Grand Nord. Ces personnes revenaient dans les grandes villes dès qu’elles en avaient l’occasion. La Grande Terreur, en s’en prenant à elles, résolut le problème de manière radicale… D’autant que depuis avril 1935, la peine capitale était applicable aux enfants dès l’âge de douze ans.

[3] Sheila Fitzpatrick, Le stalinisme au quotidien. La Russie soviétique dans les années 30, Paris, Flammarion, 2002, p. 20.

[4] Nicolas Werth, L’ivrogne et la marchande de fleurs. Autopsie d’un meurtre de masse 1937-1938. Paris, Tallendier, 2009, p. 45.

[5] Ibid, p. 47.

[6] Ibid, p. 68.

[7] L’expression espagnole « quinta columna » avait été employée par le général franquiste Mola en 1936. Alors que quatre colonnes armées se dirigeaient sur Madrid, il avait affirmé qu’au sein même de la capitale, existait une cinquième colonne de factieux prêts à se soulever contre la République.

[8] Nicolas Werth, Alain Blum, « La Grande Terreur des années 1937-1938. Un profond renouveau historiographique », Vingtième Siècle. Revue d’histoire 2010/3 (n° 107), p. 5.

[9] Cité par Nicolas Werth, L’ivrogne… » op. cit., p. 92. Les condamnés à mort eux-mêmes n’étaient jamais informés de la sentence. Quant à la famille, les fonctionnaires avaient pour consigne de lui dire que la personne avait été condamnée à dix ans de camps avec interdiction de correspondance. Quand des gens commencèrent à revenir du Goulag, notamment après la mort de Staline, beaucoup espéraient le retour de leurs proches. Malgré le « dégel » en 1956, les autorités continuèrent à mentir, donnant une cause et une date fictives de décès. Dans la plupart des cas, le sort des victimes ne fut connu qu’après la chute de l’URSS.

[10] Nicolas Werth, Alain Blum, art. cit., p. 12.

[11] Les probabilités pour un citoyen d’origine polonaise ou un Polonais résidant en URSS d’être condamné durant la Grande Terreur étaient près de vingt fois supérieures à la « moyenne » (20% de la communauté). Les probabilités d’être exécuté étaient bien plus fortes encore. Près de 80% des personnes passant par la « ligne polonaise » (110’000 sur 140’000) furent condamnées à mort.

[12] Les « Harbiniens » étaient des ex-employés de la Compagnie des chemins de fer de Chine orientale, basée à Harbin, et qui, après la cession de la ligne au Japon avaient été rapatriés en URSS comme citoyens soviétiques, ainsi que d’autres personnes ayant vécu en Mandchourie. Le NKVD les accusait d’espionnage en faveur du Japon.

[13] C’est la thèse défendue de manière convaincante par le médecin et psychanalyste Paul Fuks, Staline, pervers narcissique, Paris, L’âge d’homme, 2014.
Fuks précise que les observateurs de l’époque ne pouvaient pas porter ce diagnostic, car la perversion narcissique n’a été décrite qu’en 1986 par le psychanalyste français Paul-Claude Racamier. La démonstration de Fuks s’appuie sur de nombreux éléments tirés de la vie privée et publique de Staline. Contentons-nous d’évoquer une scène qu’il reprend de l’historien Robert Conquest. En décembre 1936, à l’occasion d’un petit banquet en l’honneur de la police secrète, Pauker l’un des chefs du NKVD joua le rôle de Zinoviev traîné sur le lieu de son exécution, suppliant les gardiens d’appeler Staline. La scène provoqua l’hilarité du tyran. Pauker recommença son numéro et Staline rit de plus belle. A la troisième reprise, Pauker introduisit une variante dans laquelle le condamné implorait Dieu : « Staline, plié en deux, suffoquait tellement qu’il dut faire signe d’interrompre ce spectacle. » (p. 91)

[14] Cette déclaration est citée par de nombreux auteurs. Elle est reprise ici de Victor Serge, Portrait de Staline, Paris, Grasset, 1940, p. 177.

[15] Alexeï Pavlioukov, Le Fonctionnaire de la Grande Terreur. Nikolaï Iejov, Paris, Gallimard, 2017, pp. 356-357

[16] Expression empruntée à Victor Serge, op.cit., p. 82.

[17] Veronika Dorman, URSS : Denis Karagodine aux trousses des tueurs de son aïeul, « Libération », 8 décembre 2016.

[18] Nicolas Werth, L’ivrogne… » op. cit., p. 156. Sur les truands et leur mœurs voir Varlam Chalamov, Récit de la Kolyma, Lagrasse, Ed. Verdier, 2003, notamment ses Essais sur le monde du crime, pp. 869-989.

[19] Alexandre Soljénitsyne, L’Archipel du Goulag, t.1, Paris Seuil, 1974, p. 122.
Intéressant aussi le sentiment de la veuve de Boukharine quand elle raconte son transfert, en septembre 1938, dans un wagon avec des gardiens et de leur famille qui rejoignaient leur nouvelle affectation. Après avoir mangé et bu, hommes et femmes se mirent à danser au son des accordéons. Anna vit « soudain combien [son] monde de derrière les barreaux, ce monde d’humiliés, de blessés, de fusillés était petit – une goutte d’eau dans cette mer qu’était la vie ! ». Anna Larina Boukharina, Boukharine ma passion, Paris, Gallimard, 1989, p. 152.

[20] Du fait de la crise du logement, la plupart des domestiques vivaient dans des conditions déplorables. Elles n’avaient pas de de chambre, ni de lit (qu’on ne savait où mettre), elles dormaient dans la salle de bain, la cuisine, sous la table… Officiellement on en comptait 500’000 en 1939. Chiffre inférieur probablement à la réalité, car étant employées par des privés, elles étaient souvent non déclarées. Sheila Fitzpatrick, op. cit., p. 152 et p. 361 n. 46.

[21] Ibid., p. 289.

[22] Eléments tirés du chapitre « Sortir de la grande Terreur », Nicolas Werth, L’ivrogne… op.cit., pp. 291-314.

[23] Cité par Nicolas Werth, ibid., p. 315.