Après que Carles Puigdemont, le président déchu de la Generalitat, ait annoncé depuis Bruxelles que l’indépendance n’était pas la seule solution à la crise catalane et qu’il était prêt à accepter « une autre relation avec l’Espagne » ; alors que la présidente du parlement catalan Carme Forcadell a affirmé que la déclaration unilatérale d’indépendance avait un caractère symbolique ; quand ERC (la gauche républicaine catalane) reconnaît que les conditions n’étaient pas remplies pour établir la République… que reste-t-il du projet soutenu par les CUP[1] et par certains libertaires et anticapitalistes qui voient dans le procés catalan un moyen de renverser le régime politique issu de la Transition (1978). La République catalane étant la première étape d’une remise en question du statu quo postfranquiste.

Plusieurs questions se posent : les rapports de forces internes à la Catalogne ont-ils été pris en compte par les indépendantistes ? Jusqu’à la déclaration unilatérale d’indépendance, les partis comme le PDeCAT (conservateur) et ERC annonçaient que, non seulement les entreprises ne quitteraient pas une Catalogne indépendante, mais qu’elles y accourraient en masse pour s’y installer. Or un mouvement inverse s’est amorcé, avec le départ d’un certain nombre de sièges d’entreprises et de banques. La décision politique du gouvernement Rajoy qui, par des mesures urgentes, a permis aux entreprises de déplacer leur siège du jour au lendemain a certes déclenché le mouvement de fuite et a encouragé les menaces de délocalisation de la production, mais n’a-t-on pas surestimé le patriotisme du patronat catalan ?

Sur le plan international, les indépendantistes se sont-ils fourvoyés en espérant que l’Europe allait leur offrir un traitement similaire à celui qu’ont pu recevoir l’Ukraine ou le Kosovo ? L’Espagne n’est ni la Russie, ni la Serbie, elle fait partie du club. Il existe une légende, largement partagée dans la péninsule ibérique, suivant laquelle l’Europe est beaucoup plus démocratique que l’Espagne, où il resterait de grands progrès à faire dans ce sens avec l’appui des autres membres de l’UE. Croire à ce mythe, c’est se bercer d’illusions sur la nature de l’État (dit démocratique) qui n’hésite pas, où qu’il soit, à écraser ses adversaires, par tous les moyens (légaux ou illégaux).

Est-ce que la stratégie des tenants du procés était d’amener le gouvernement central à commettre fautes sur fautes ? Il est vrai que les événements du 1er octobre, où l’État espagnol a fait preuve d’une violence « spectaculaire », auraient pu faire croire qu’un basculement favorable à l’indépendance catalane pouvait s’enclencher au niveau européen et international, ainsi que dans le reste de l’Espagne. Celui-ci ne s’est pas produit.

Si l’on revient à ce qui se passe sur le terrain, nous observons deux dynamiques parallèles de nature différente. L’une parcourant le chemin constitutionnel et législatif qui aurait dû mener à une république indépendante. D’autre part, une mobilisation en appui au procés qui se déroule dans le champ social, au travers de manifestations massives, de grèves, de blocages et d’autres initiatives, qui rassemblent un mouvement hétérogène et divers, constitué de forces qui vont d’un nationalisme étroit, voire chauvin, à des anarchistes et anticapitalistes qui cherchent appui sur cet espoir pour parvenir à un dépassement.

En étant le fer de lance du mouvement social, en investissant les « Comités de défense de la République »[2], en appelant à des grèves en solidarité avec les prisonniers politiques et le « gouvernement légitime de la Catalogne », les activistes se soumettent à un agenda qui, selon nous, n’est pas le leur. L’idée suivant laquelle une République indépendante, une « révolution bourgeoise » constituait une étape en direction d’une société plus égalitaire paraît plus que jamais chimérique et hors de propos. Désormais ce sont leurs pires ennemis qui mènent la danse. Les événements renforcent un nationalisme espagnol rance et puant, assez semblable – soit dit en passant – à celui qui existe aujourd’hui dans de nombreux pays européens.

Le gouvernement du parti populaire à Madrid gagne en légitimité en se faisant le champion de la démocratie, de la séparation des pouvoirs, du respect de la Constitution et de l’indépendance de la justice, alors que les manipulations policières et judiciaires auxquelles ses dirigeants sont mêlés sont bien connues[3]. Son discours est rodé. Après que des juges à sa solde aient incarcérés (ou fait fuir) les principaux dirigeants catalans, il se fait le champion de l’ordre et de la stabilité et rend les indépendantistes responsables de la sortie de Catalogne des sièges de nombreuses entreprises. Une manière facile de leur faire porter la responsabilité du chômage à venir.

Bien sûr que la mobilisation autour du référendum « illégal » a été d’une ampleur impressionnante, mais à l’heure où les différents partis politiques indépendantistes sont contraints de revenir à la normalité, en préparant leurs listes pour les prochaines élections catalanes convoquées par le pouvoir central – grâce à l’article 155 de la Constitution de 1978 qui permet de mettre au pas une communauté autonome qui porterait « gravement atteinte à l’intérêt général de l’Espagne » – on est en droit de penser que les centaines de milliers de personnes toujours mobilisées sont train de se faire rouler dans la farine, encouragées à se rendre massivement aux urnes le 21 décembre prochain, se soumettant ainsi au dictat de Madrid. Tout ce passe comme si – dans une région ou les luttes ouvrières et sociales étaient importantes avant les derniers événements – les bourgeoisies aussi bien espagnolistes que catalanistes auraient voulu, chacune à sa manière, canaliser et diviser les militant-e-s des mouvements sociaux. Nous ne prétendons pas que la bourgeoisie ne soit pas divisée elle aussi, ni que les capitalistes et les politiciens ne se tirent pas dans les jambes quand leur terrain se réduit, mais dans certains contextes, ils sont souvent capables de se mettre d’accord pour sauvegarder l’essentiel. L’avenir nous dira si ce sera le cas en Catalogne. Par contre, il est clair que la division de la classe ouvrière, des exploité-e-s et des mouvements sociaux que produit le nationalisme ne peut faire que des perdant-e-s.

Errico Bonnetête

[1] Sur les « Candidatures d’unité populaires » (CUP) voir notre article sur ce blog
http://laffranchi.info/catalogne-cup-pleines-ou-vides/

[2] S’agit-il d’une référence à peine voilée aux Comités de défense confédérale de la CNT durant les années 1930.

[3] Voir par exemple, sur ce thème, le reportage des journalistes Carlos Enrique Bayo et Patricia López intitulé Las cloacas de interior qui dévoile les manipulations réalisées par des policiers corrompus au service du ministère de l’intérieur espagnol, pour compromettre des politiciens catalans.
https://www.youtube.com/watch?v=nK5b1W9OPok