Sommes-nous devenus « complotistes » ?

Celles et ceux qui fréquentent les « réseaux sociaux » auront remarqué que face à la covid-19 des querelles, altercations, propos haineux se répandent entre des gens qui jusqu’ici étaient plus ou moins du même bord. On observe un vrai clivage : d’un côté il y a des personnes qui sont convaincues par les mesures préconisées par les autorités et de l’autre celles qui ont des doutes et qui se renseignent auprès de figures dissidentes. Les secondes sont désormais traitées de « complotistes », ce qui constitue un moyen bien pratique de faire taire toute critique, questionnement, réserve quant à ce que nous font vivre actuellement les responsables politiques.

Depuis longtemps nous essayons de déconstruire les discours dominants (la doxa) pour voir ce qui se cache derrière certaines décisions politiques, militaires, économiques… Et cela fait bien 20 ou 30 ans qu’une « gauche » qui a renoncé à la rupture nous rétorque que d’imaginer que les dominants puissent avoir des stratégies secrètes et recourir à des méthodes non-conventionnelles – notamment pour neutraliser leurs adversaires – c’est croire aux « théories du complot ».

Face à la covid-19, nous avons exprimé nos doutes quant à la gestion sanitaire. Nous avons imaginé que la « guerre » contre le virus était une occasion pour toute sorte de profiteurs de guerre de s’en mettre plein les poches. Nous estimons que certains secteurs particulièrement rentables, comme les pharmas ont développé une telle puissance qu’ils ont les moyens d’influencer et/ou de corrompre les chercheurs, le milieu médical et les politiques. Ainsi, la corruption (ou l’incompétence) des gouvernants nous est apparue, quand nous avons vu que des traitements bon marchés étaient discrédités voire interdits, alors que des médicaments chers (pas plus efficaces, mais plus dangereux) ou aujourd’hui les vaccins étaient couverts d’éloges et achetés par tonnes par la Commission européenne et le Gouvernement suisse.

Pire, nous avons pensé que la communication anxiogène et culpabilisante des gouvernants et les mesures liberticides qu’ils prennent poursuivent aussi d’autres buts que la préservation de la santé ; que toute cette affaire constitue une aubaine politique pour les apprentis dictateurs à la Macron. Nous sommes allés jusqu’à imaginer que – sous prétexte de tournant « vert » – les autorités profitent de l’occasion pour mener à bien des politiques et des projets qui étaient depuis longtemps dans les tuyaux : destruction d’emplois, ubérisation massive, vente en ligne, télé-enseignement, télétravail, télémédecine, activités « sociales » et culturelles virtuelles, surveillance hitech de la population… Que le traitement qui est fait de la pandémie participe d’une thérapie de choc élaborée au cœur même du système capitaliste.

Dans un monde où les « affaires », les fraudes et scandales se suivent et se ressemblent, avoir de telles pensées nous fait-il passer dans le camp des obscurantistes ? de l’extrême-droite ? Pour échapper à un tel destin, devrions-nous croire tout ce qui se raconte au téléjournal ? Même si les présentateurs et autres « journalistes » ne s’encombrent pas des contradictions, des incohérences, de la vacuité des « informations » qu’ils distillent ?

S’interroger, réfléchir… c’est aujourd’hui risquer d’avoir des idées sales, c’est suspect. Tel est le message qui tourne en boucle dans les médias mainstream. Pour les tenants du système et celles et ceux qu’ils entraînent, notamment parmi la classe éduquée, le simple fait de prononcer les noms de Didier Raoult ou de Christian Perronne ; mais aussi de se méfier des nouveaux vaccins ou de penser que Bill Gates n’est pas un bienfaiteur de l’humanité constituent des « marqueurs » complotistes. Dans le camp adverse, il faudrait aussi acheter toute la panoplie. Car face au discours dominant, se déploie une « contre-doxa » aussi infalsifiable qu’orientée, qui arrange bien le système.

Hold-up

On a pu l’observer avec un récent film-documentaire intitulé « Hold-up » visible sur les réseaux sociaux. Son auteur Pierre Barnérias-Desplas est coutumier des documentaires sur des sujets ésotériques du genre secrets du Vatican, de la Franc-Maçonnerie… et autres expériences de mort imminente. Après avoir interviewé toute une série de spécialistes parfaitement raisonnables qui portent des objections sérieuses à la politique sanitaire à l’œuvre en France et ailleurs, une série de faits sans liens établis avec ce qui précède sont mis en avant. Sont évoqués pêle-mêle le gouvernement mondial, les crypto-monnaies, la 5G, le transhumanisme, le Reset de Davos… à partir d’extraits d’interventions datant d’époques différentes et dont on ignore le contexte. Par le montage, la magie du cinéma fait naître du sens qui n’est pas contenu dans les images qui sont associées. De plus, des mensonges se glissent dans la démonstration[1] …Cette manipulation vise à prouver que derrière tout ce qui se passe actuellement, il y aurait un petit groupe de super-riches et superpuissants qui tirent les ficelles. C’est une sorte de remake du « complot judéo-maçonnique mondial », une vieille légende périodiquement remise au goût du jour par les fascistes et autres nazis. Force est de constater qu’aujourd’hui comme hier, la fachosphère n’a pas son pareil pour récupérer et instrumentaliser les paroles dissidentes en les assaisonnant à sa sauce.

Evidemment, cette vision du monde n’est pas la nôtre. Notre ennemi n’est pas un petit groupe de dirigeants occultes, mais le système capitaliste en tant que tel, qui transforme tout en marchandise, en expectative boursière… et qui fait régner la logique du profit y compris dans les hôpitaux soumis au new public management, qui fonctionnent désormais à flux tendus et ne sont plus en mesure d’accueillir un afflux de malades. On voit aujourd’hui le prix des « mesures d’économie » réalisées ces dernières années.

Nous rejetons les rapports de domination à quelque niveau que ce soit. Nous sommes pour l’auto-organisation, l’autogestion, les échanges de proximité, la solidarité, une organisation sociale et économique qui soit au service des gens et non l’inverse, l’internationalisme… Partant de cette optique, nous constatons que les anti-complotistes et les complotistes sont les deux faces de la même monnaie. Ces gens-là ne veulent pas changer le monde, ou en tout cas pas dans le sens de l’émancipation humaine. C’est un peu comme si on rejouait une sorte de « guerre froide » entre deux camps : d’un côté le camp « libéral » qui se revendique de la raison, de la puissance de la science, mais qui a le fil à la patte, puisque qu’il est soumis à la logique du profit… de l’autre, celui des outsiders qui font commerce des critiques et des contre-discours (justifiés ou fallacieux) pour les entraîner vers la pente fatale de l’irrationalisme. Quant à la gauche, elle n’a pas grand-chose à dire et se retrouve pour l’essentiel dans le camp « libéral » qui est de plus en plus autoritaire.

Face au pouvoir qui surfe sur la peur et face à ceux qui proposent des explications simplistes et stériles, nous avons besoin d’une pensée critique accessible et en phase avec les mouvements sociaux. Est-il encore possible de réfléchir sans tabou et sans œillères ? A-t-on encore le droit de prendre des risques intellectuels ? Peut-on encore sortir des sentiers battus sans être immédiatement frappés d’anathème ? La crise du coronavirus apportera peut-être une réponse à ces questions.

 

[1] Cette partie de l’article s’inspire du texte de Laurent Mucchielli, Le complotisme pour les nuls (à l’occasion d’un récent documentaire), publié sur son blog de Mediapart : https://blogs.mediapart.fr/laurent-mucchielli/blog/161120/le-complotisme-pour-les-nuls-l-occasion-d-un-recent-documentaire

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