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Alors que nous travaillions à cet article, le Conseil fédéral (gouvernement suisse) a décidé du jour au lendemain d’interrompre toutes les mesures covid ou presque : plus de pass dans les bistrots, cinémas, bibliothèques… plus besoin de masques sauf dans les transports publics ou services de santé. Le président, Ignazio Cassis, a même demandé à la population d’être bienveillante et tolérante envers les personnes qui voudraient conserver le masque pour se protéger ! Si nous nous réjouissons de la levée de ces mesures, nous veillerons à ce que cette nouvelle politique – qui répond à certaines requêtes du monde économique – ne se fasse pas au détriment des personnes vulnérables ou particulièrement exposées, de la classe ouvrière et des plus démuni.es.

Les autorités ont-elles craint que le mouvement des camionneurs au Canada fasse tache d’huile ? Ce changement d’optique est-elle un moyen de freiner la conflictualité de manière préventive ? Est-ce lié aux caractéristiques du variant Omicron ? Ou alors nos autorités ont-elles vu la possibilité d’attirer nos voisins français, autrichiens, italiens ou allemands – bien corsetés dans leur pays respectif – pour les vacances de neige ? Les indices officiels (nombre de cas, hospitalisations, nombre de décès…) ne sont pas meilleurs qu’en septembre dernier, lorsque le « certificat covid » (pass) a été imposé. Comme nous le pensons depuis le début et comme l’a dit le président Cassis lors de la conférence de presse du 16 février, en dernier ressort, les décisions sont politiques, elles ne sont ni médicales, ni scientifiques.

Il est encore trop tôt pour faire un bilan de ce que la crise a montré et de ce à quoi elle a servi ; de voir comment les pays alentour vont se sortir du bourbier dans lequel ils maintiennent la population ; de voir quelles mesures coercitives et de contrôle seront pérennisées. Par contre, on peut déjà faire un petit inventaire – nécessairement incomplet – des dégâts que les politiques dites « sanitaires » ont provoqués dans la population et notamment dans nos milieux anars, libertaires et proches.

Depuis le début de la crise, de confinements en restrictions, l’élan vital de beaucoup d’entre nous s’est affaibli. Il y a les personnes endeuillées ou victimes de covid long. Et celles qui rencontrent des difficultés matérielles, des souffrances psychiques… Sur un plan militant, les mobilisations et activités n’ont certes pas cessé, mais bien des liens se sont distendus. De nouveaux clivages sont apparus, liés à la vaccination. Avec les proches on tente d’éviter d’en parler, pour ne pas se fâcher, mais on peut lire sur les réseaux sociaux – là où certain.es n’ont aucune retenue – des propos outranciers de gens qu’on ne regardera plus avec les mêmes yeux. Il y a eu aussi des partisan.es du tout vaccinal qui n’ont pas hésité à faire la promotion du vaccin au nom des anarchistes !(1), à brocarder les récalcitrant.es vu.es comme des demeuré.es qu’il faudrait gentiment convaincre(2), ou comme des égoïstes atteint par « l’individualisme du citoyen atomisé »(3). Ces antagonismes ont freiné une mobilisation massive des libertaires contre le pass sanitaire et le contrôle étatique généralisé qu’il implique(4), laissant une bonne partie de ce terrain à d’autres.

Les mouvements contre le pass sanitaire et les mesures autoritaires qui ont jalonné la crise du covid semblent dominés par la droite et l’extrême droite. Au Canada, avec le « convoi de la liberté », des suprématistes blancs et des personnalités connues pour leur positions d’extrême-droite ont su se mettre sur le devant de la scène. Nous sommes trop éloigné.es de cette réalité pour savoir si d’autres participant.es à cette mobilisation parviennent à se démarquer de la sphère « complotiste » (Quanon, trumpistes et compagnie).

En Suisse, du fait de notre démocratie semi-directe, l’opposition aux lois covid s’est exprimée lors de deux référendums qui ont été soumis au vote en juin et en novembre derniers. Lancés par un mouvement hétéroclite autour des « Amis de la Constitution », ces référendums ont reçu le soutien de l’UDC (parti du peuple suisse) la formation la plus à droite au sein du gouvernement fédéral de « concordance ». Bien que les partis socialiste et vert étaient favorables à la loi, des personnalités de gauche et écologistes y étaient opposées. Lors du vote, les référendaires ont été appuyés par respectivement 40% puis 38% de l’électorat. La méthode suisse est donc, une fois encore, parvenue à contenir le mécontentement, bien que des manifs qui contestent les mesures sanitaires et à la tête desquelles on trouve là-aussi des militant.es d’extrême droite ont continué à se produire, surtout en Suisse allemande, suscitant des contre-manifestations antifascistes, comme le 12 février à Zürich(5).

La politique du tout vaccinal est un échec

Alors que les vaccins sont depuis des mois présentés comme LA solution à la pandémie, ils ont montré leurs limites. Leurs promoteurs ont d’abord dit qu’ils empêchaient l’infection et la contamination pour finalement, face à l’évidence des faits, affirmer qu’au moins ils permettaient d’éviter les formes graves de la maladie. Ce qui semble de moins en moins vrai. Parmi les pays très vaccinés comme Israël ou le Danemark, les « cas » et le nombre des décès covid ont récemment atteint des niveaux inconnus jusqu’ici. En Suisse, selon les chiffres officiels, le nombre des décès quotidien parmi les vacciné.es (y compris avec trois doses) est en train de rejoindre celui des non-vacciné.es. Ainsi le pass-vaccinal est apparu de plus en plus comme un « permis » de contaminer, octroyé à ceux et celles qui ont acceptés de se soumettre à la piqure.

Loin de nous l’idée de dire aux gens ce qu’ils doivent faire, se vacciner ou non. Notons cependant que – parmi ce qu’a révélé cette crise – il y a la disparition d’une médecine où les patient.es, suivant les conseils de leur médecin, optaient pour un traitement en fonction des bienfaits que celui-ci pouvait leur apporter. Désormais le rapport avantages/inconvénients ne concerne plus la personne, mais le troupeau humain et sa préservation globale. Et tant pis s’il y a du « déchet » (les victimes d’effets indésirables graves de la vaccination – y compris décès – seraient surtout des jeunes peu ou pas menacé.es par la maladie).

Une vision simpliste de « La Science »

Contrairement à ce que croient beaucoup de gens – notamment à gauche et parmi les libertaires – la science réellement existante ne fonctionne pas selon des normes universelles de collaboration et de désintéressement. Les controverses scientifiques ont toujours existé et ce n’est pas parce qu’une majorité adhère à une théorie que celle-ci est vraie. Lorsque surviennent des anomalies (comme une épidémie qui perdure malgré une grande majorité de gens théoriquement immunisés), les scientifiques qui croient à la doctrine majoritaire essaient de la sauver grâce à de petites corrections ad hoc (troisième dose…). Mais, si les anomalies persistent et se multiplient, les tenants de théories minoritaires devraient finir par renverser la vapeur. Cela peut prendre du temps, car la majorité n’accepte guère de se remettre en question.

Et puis, il y a une autre donnée déterminante dans le cadre de cette crise : ce sont les conflits d’intérêts ; les tricheries ; la corruption… dus aux liens entre les industries pharmaceutiques, l’OMS, les dirigeants politiques, la presse et le monde de la recherche. Un exemple parmi bien d’autres : la présidente de la Commission européenne a maintenu de nombreux échanges officieux par SMS et par téléphone avec le PDG de Pfizer, avant d’aboutir à un contrat prévoyant la livraison de 1,8 milliards de doses de vaccin jusqu’en 2023. Or Ursula von der Leyen a un fils qui travaille pour le cabinet McKinsey (chargé de la stratégie des politiques sanitaires dans plusieurs pays) et un époux qui dirige une entreprise de biotechnologie…

De leur côté, les dirigeants de Pfizer, forts des succès de leurs négociations avec l’UE, ont su vendre leurs actions personnelles de l’entreprise au moment opportun et se sont mis des millions de dollars dans les poches. Il faut aussi savoir que Pfizer « est l’industriel pharmaceutique le plus lourdement condamné de l’histoire par la justice américaine pour ses multiples malversations : 42 condamnations et plus de 6,5 milliards de dollars d’amendes depuis 1995 »(6). Cela semble beaucoup d’argent, mais les dirigeants de Pfizer ne craignent guère les sanctions financières. Ils ont engrangé 36 milliards de dollars de bénéfices sur le vaccin anti-covid en une seule année.

Une vision angélique du monde capitaliste

Une revendication qui revient en boucle quand on lit les « pro-vax » de gauche, c’est celle de la mise à disposition des brevets et des techniques de fabrication aux pays qui n’ont pas les moyens d’acquérir les vaccins. Ces personnes partagent le credo de Bill Gates et de l’Alliance GAVI (Global Alliance for Vaccines and Immunization) qui préconisent la vaccination intégrale de l’humanité. Sinon, disent-elles, des foyers susceptibles de faire naître de nouveaux variants vont subsister… Cette idée est très discutable pour des raisons diverses relatives à la nature des coronavirus notamment. De plus, selon certaines sources, des pays qui recourent à des traitements précoces du covid s’en sortent plutôt mieux que les pays très vaccinés. Enfin, les pires conséquences de la pandémie sont dues aux confinements, à l’interruption des échanges et de nombreuses activités, qui entraînent l’aggravation de la pauvreté et l’apparition de famines dans les pays les plus pauvres. Quant aux réservoirs à virus, regardons plutôt du côté des clusters animaux (élevages de visons…).

Surtout, il faut être bien naïf pour imaginer que les pharmas vont faire cadeau de leur poule aux œufs d’or. Les vaccins, c’est pour les clients solvables et plus ils en consomment, mieux c’est. Les ventes miraculeuses n’ont pas seulement permis d’enrichir les industriels qui les produisent, le monde de la finance qui était à la peine à repris des couleurs, la bourse est montée en flèche… Bref les intérêts en jeu sont colossaux.

Bien sûr, si les pays riches veulent offrir des vaccins qu’ils ont achetés, les fabricants n’y voient pas d’inconvénient. Un mécanisme (programme Covax de l’OMS) a été mis en place pour fournir les pays démunis. Dans sa grande générosité, la Suisse a offert 4 millions de doses du vaccin AstraZeneca. Un produit qu’elle avait acquis, mais non autorisé dans notre pays parce jugé pas suffisamment fiable… Pas assez bon pour les Suisses, mais bien assez pour le Tiers-Monde !

Mécompréhension de la nature de l’Etat néo-libéral

Suivant une vision superficielle, répandue dans les milieux « progressistes », du fait que les libéraux seraient partisans du « moins d’Etat », il faudrait défendre l’expansion des pouvoirs publics pour assurer une redistribution des biens et services. Si l’on en croit Toby Green et Thomas Fazi, beaucoup de gens de gauche se seraient fourvoyés en interprétant « l’activisme du gouvernement tout au long de la pandémie comme un « retour de l’Etat » bienvenu ». Ils ne verraient pas que celui-ci « intervient maintenant presque exclusivement pour servir les intérêts du grand capital, pour faire la police dans les classes ouvrières, renflouer les grandes banques et les entreprises qui feraient autrement faillite »(7).

Il semble bien que toute une partie de la classe moyenne éduquée, dans laquelle se recrutent les partisan.es du « plus d’Etat » ait facilement accepté les mesures coercitives mises en œuvre par les gouvernements et rejeté les réfractaires, jugés obscurantistes. Cette soumission aux contraintes était, notons-le, moins pénible pour ceux et celles qui ne faisaient pas partie des services essentiels en première ligne, mais qui ont pu se consacrer au télétravail dans un logement suffisamment spacieux.

Cette crise a révélé que toute une partie de l’extrême-gauche et des libertaires ne mise plus sur la rupture, contrairement à l’extrême-droite qui a rapidement su trouver ses marques parmi les mécontent.es. D’autres groupes et individualités de droite, mais pas nécessairement fascistes, ont aussi pris parti contre la classe politique dominante. Certain.es parce leurs intérêts étaient menacés (petits patrons…), d’autres parce que leurs convictions conservatrices les tenaient à distance des décisions erratiques du pouvoir.

Stratégie de la peur

Ce ne sont pas seulement des raisons objectives qui ont entraîné l’obéissance. Les discours anxiogènes distillés par les autorités et amplifiés par la presse et les réseaux sociaux ont joué un rôle essentiel. Certes, même les gouvernants ont pu être effrayés dans un premier temps par une maladie inconnue, mais assez rapidement il était clair que celle-ci était relativement peu létale (en Suisse il y a eu environ 13’000 décès covid en deux ans, alors que, par exemple, 9’500 personnes meurent chaque année rien qu’à cause du tabac).

Le rabâchage quotidien, les mesures de confinement plus ou moins longues et sévères selon les pays… ont fait que beaucoup se sont soumis.es aux injonctions des autorités le plus souvent par conviction –se protéger et protéger les autres – mais aussi pour se simplifier la vie et retrouver la « vie d’avant ». Les discriminations de plus en plus sévères envers les non-vacciné.es en ont amené d’autres à se soumettre de gré ou de force. Et à partir du moment où on a mis un doigt dans l’engrenage, il est plus confortable de faire de nécessité vertu que de reconnaître qu’on a courbé l’échine peut-être pas à bon escient.

(à suivre)

 

Notes

1) https://www.msn.com/fr-ch/actualite/other/les-anarchistes-aussi-se-font-vacciner/ar-AANc9Dz?ocid=winp1taskbar

2) https://manif-est.info/Tentative-de-discussion-avec-des-camarades-non-vaccine-es-1948.html

3) https://liberteouvriere.com/2021/12/05/coronavirus-desobeissance-aveugle/

4) A ce propos, voir par exemple cet article provenant de France reproduit sur un site suisse. https://renverse.co/analyses/article/le-passe-sanitaire-a-la-lueur-de-naomi-klein-et-deleuze-strategie-du-choc-et-3391 ou cette nouvelle publication, française elle aussi, qui fait état de mobilisations contre le pass à Grenoble notamment. https://collectifruptures.wordpress.com/

5) https://renverse.co/infos-locales/article/zuri-nazifrei-retour-sur-la-mobilisation-antifasciste-3428

6) Les informations contenues dans ce paragraphe et dans le précédent proviennent de l’interview du sociologue Laurent Mucchielli dans les Cahiers de Psychologie Politique, n°40 – janvier 2022 https://cpp.numerev.com/articles/revue-40/2601-entretien-avec-laurent-mucchielli

7) Toby Green et Thomas Fazi, Le naufrage de la gauche face au Covid, Quartier général. https://qg.media/2021/11/30/le-naufrage-de-la-gauche-politique-face-au-covid-par-toby-green-et-thomas-fazi/