Shlomo Sand_livre

Ce texte fait suite à la conférence donnée par Shlomo Sand sur Les intellectuels français qui ont flirté avec le fascisme, dans le cadre des 8e journées libertaires de Pau, le 12 avril dernier. Nous nous sommes aussi référés à son dernier ouvrage La fin de l’intellectuel français ? De Zola à Houellebecq, Paris, La Découverte, 2016. Les citations proviennent de ce livre.

Shlomo Sand est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Tel-Aviv. Auteur d’une thèse sur Georges Sorel et plus récemment d’ouvrages qui s’en prennent aux mythes du sionisme, il s’est fait connaître, dans les années 1980, pour avoir critiqué le livre de l’un de ses compatriotes, l’historien Zeev Sternhell qui prétendait que la France avait été le berceau du fascisme avant la première guerre mondiale. A l’époque, il reprochait à Sternhell sa définition imprécise du fascisme et son anachronisme.

Aujourd’hui encore, c’est un souci de clarté et de précision qui anime Shlomo Sand. Ainsi, il considère que l’on ne peut pas mettre dans le même sac le fascisme et le nazisme. Si ces mouvements ont la même conception des rapports entre le capital et le travail (soit la volonté de supprimer la lutte des classes), ils se distinguent sur la question du racisme. Le fascisme italien n’était pas hostile aux Juifs ou aux Croates, il s’appuyait sur une idéologie nationaliste inclusive, alors que celle des nazis était exclusive, rejetant ceux qui n’appartenaient pas à la « race » élue. Cet exclusivisme ne se retrouve pas à l’origine dans l’extrême-droite française, à cause de l’Alsace-Loraine dont les habitants n’étaient pas de « race française ». Cela dit, en France, il existait de longue date une importante judéophobie (un terme qu’il préfère à celui d’antisémitisme) qu’avait mis en lumière l’Affaire Dreyfus. A partir du début du XXe siècle, on doit « compter avec une droite monarchiste populaire, une droite de tempérament antidémocratique, antiparlementaire et judéophobe qui a su canaliser vers elle les mécontents conservateurs et nationalistes ». S’agit-il de fascisme ? Non car contrairement à ce que connaîtront l’Italie et l’Allemagne, ce courant n’est pas accompagné d’un mouvement révolutionnaire et la « grâce historique » qu’il connaîtra, il la devra à la défaite militaire.

Le Parti populaire français (PPF) fondé en 1936 par Jaques Doriot attire à lui des intellectuels issus de différents courants politiques : des ex-communistes comme lui, des philosophes modernistes comme Bertrand de Jouvenel, des écrivains comme Pierre Drieu La Rochelle, etc. Nationalistes, ils voient « la France comme une puissance sur le déclin. [Ils sont] hantés par l’idée de décadence ». Dans un premier temps, au PPF, les commentaires sur les juifs et les étrangers ne vont « guère au-delà des stéréotypes négatifs répandus dans les milieux culturels ». Certains vont progressivement se radicaliser. Une nazification qui avait déjà prospéré auparavant dans un autre groupe directement issu de l’extrême-droite (surtout de l’Action française) qui gravitait autour de Robert Brasillach, directeur de l’hebdomadaire Je suis partout dont « la teneur laisse présager la future législation antijuive du régime de Vichy ».

Shlomo Sand relève le paradoxe qui va transformer des nationalistes fervents en des collaborateurs dans une France coupée en deux. « Un fasciste authentique peut-il essuyer une telle humiliation nationale et continuer d’être appelé fasciste ? Un national-socialiste peut-il avoir une autre raison d’être que de préserver la grande patrie dans sa totalité et même d’élargir son « espace vital » ? » Cette évolution n’a pas qu’une origine idéologique, il s’explique aussi par des motivations plus prosaïques. Nous avons souvent affaire à des outsiders avides de pouvoir. Au PC, Jacques Doriot avait été évincé par Maurice Thorez, préféré par le Kominterm. Marcel Déat, chef du courant « néosocialiste » à la SFIO était entré en conflit avec les dirigeants de son parti… « Cette règle vaut aussi pour Gaston Bergery, jeune dirigeant prometteur du Parti radical qui se ralliera au régime de Vichy et peut-être aussi pour René Belin, secrétaire confédéral-adjoint de la CGT, qui sera nommé ministre du Travail dans le gouvernement de Vichy. »

Au plan socio-culturel, il s’agissait d’une jeune génération d’intellectuels à la recherche d’une place au soleil. Ils s’affrontaient à la culture dominante de gauche et pacifiste de l’entre-deux guerres. Cette réaction mènera ainsi une partie de l’intelligentsia parisienne du fascisme au nazisme et à la collaboration active avec l’occupant. Pour Shlomo Sand, ce processus s’apparente plus à « un flirt passager » qu’à une tendance de fond. On ne peut pas en dire autant de la judéophobie traditionnelle « profondément et durablement [ancrée] dans le paysage culturel français ».

Dans son livre, Shlomo Sand met en parallèle la judéophobie exacerbée des années 30 et l’islamophobie actuelle. Au passage, il éreinte Charlie Hebdo en rappelant, après d’autres, que si l’hebdomadaire satirique se moquait « des juifs et des chrétiens, de façon retenue et raisonnable », quand il s’agissait des musulmans et de l’islam « tous les freins [étaient] levés ». Un anticléricalisme à deux vitesses qui fit le buzz en 2006, avec la publication des caricatures de Mahomet qui assimilaient le prophète au terrorisme…

Autre exemple de l’islamophobie ambiante : Michel Houellebecq avec son livre Soumission, qui fait l’ouverture du journal de 20 heures à la veille de sa sortie en librairie. La fable que raconte Houellebecq n’aurait évidemment pas été reçue avec le même enthousiasme si, au lieu de décrire la transformation de la France en un Etat islamique, elle avait raconté l’histoire – tout autant absurde – de la transformation du pays de Voltaire en un Etat juif ! Car, en ce début de XXIe siècle, pour les intellectuels parisiens, ce n’est pas la même chose de s’attaquer aux musulmans que de s’en prendre aux juifs. Dans le premier cas on rejette l’intégrisme religieux, dans le second cas on est raciste ! Seul problème, il n’y a pas de « race juive » et les préjugés contre les juifs sont aussi à l’origine d’ordre religieux et xénophobes : « ils procèdent d’une vision du judaïsme comme religion du veau d’or et étrangère ».

Aujourd’hui comme dans les années 30, c’est une minorité religieuse dominée qui est mise au pilori, une population issue de l’immigration. Le conférencier a rappelé qu’entre 1880 et 1924, 2,7 millions de migrants juifs ont rejoint l’Europe de l’Ouest, victimes des pogroms en Russie et dans d’autres pays de l’Europe orientale. Dans les zones des grandes villes où ce « peuple yiddish » se concentrait, comme dans le quartier du Marais à Paris, il faisait désordre dans le paysage, car tout le distinguait de ses voisins. « Ils parlaient une langue étrange, portaient des vêtements bizarres, beaucoup restaient attachés à la tradition religieuse : ils faisaient circoncire leurs enfants, les femmes dissimulaient leur chevelure, ils mangeaient une nourriture casher et, lors de leurs fêtes religieuses, leur culte se manifestait aussi dans la rue. » On les jugeait inassimilables, comme les musulmans aujourd’hui.

Le dernier chapitre du livre de Shlomo Sand s’intitule « De Finkielkraut à Zemmour. Décadence ou xénophobie ? ». L’une des premières questions qu’il y traite est celle de l’émergence du terrorisme islamiste. Celle-ci est relativement récente. Auparavant, que ce soit durant la décolonisation, dans le cadre du conflit israélo-palestinien ou dans l’après mai 68, les terroristes étaient pour l’essentiel des laïques (OLP, RAF, Brigades Rouges, Armée rouge japonaise, ETA, etc.). « L’effondrement total de l’alternative socialiste laïque » et la corruption des gouvernements issus de la décolonisation constituent des éléments déclenchants de ce nouveau phénomène. Autre facteur propice à cette émergence : l’occupation de l’Afghanistan par l’URSS en 1979, qui favorisera le premier « mouvement de résistance islamique national, qui influera plus tard sur la création des talibans et la naissance d’Al-Qaida ».

Et puis, il y a eu le 11 septembre 2001, suivi de l’occupation de l’Afghanistan par l’armée américaine avec le soutien de l’OTAN. En mars 2003, c’est au tour de l’Irak d’être attaqué sous le fallacieux prétexte de détenir des armes de destruction massives… Shlomo Sand évoque les prises de position des intellectuels parisiens à la mode qui soutiennent ces invasions, accusent le gouvernement français de défaitisme et stigmatisent les anti-guerres. Des intellectuels médiatiques qui sont passé « du col mao au rotary » !

Lors des émeutes de novembre 2005 dans les banlieues françaises, c’est à nouveau l’islam qui est accusé, Alain Finkielkraut écrit : « Le problème, c’est que la plupart de ces jeunes sont des noirs ou des Arabes avec une identité musulmane […]. Donc, il est clair qu’il s’agit d’une révolte avec un caractère ethnico-religieux […] ». Je pense que nous en sommes au stade du pogrom antirépublicain… ». Pour Finkielkraut, c’est l’école qui est responsable de l’affaiblissement national ; elle donnerait une image trop négative du passé colonial français : « Nous n’enseignons plus que le projet colonial cherchait aussi à éduquer, à apporter la civilisation aux sauvages » !

Pour des Finkielkraut, des Bernard-Henri Lévy, des Philippe Val, des Caroline Fourest et bien d’autres, l’islamisme est devenu le nouveau totalitarisme (après le fascisme, le nazisme et le stalinisme). Et qui amène cet islamisme ? L’immigration « massive » ! Comme dans les années 30, ces nouveaux maîtres à penser sont en train d’imposer leurs valeurs à la place de celles de la génération précédente des gauchistes vieillissants, des libertaires, des pacifistes… Pour Shlomo Sand, « ce n’est pas encore du fascisme », mais c’est déjà une conception étatiste, autoritaire, uniformisée et centralisatrice de l’identité française et on ne sait pas où la désignation du bouc émissaire peut nous mener.

L’avenir n’est pas écrit et c’est pourquoi il nous appartient de lutter contre les imposteurs de la pensée que les médias nous vendent à longueur d’année. Et la première chose à faire est de décortiquer leurs discours pour pouvoir les contrer, comme le fait Shlomo Sand. Bien que nous ne partagions pas tous ses présupposés et que nous n’ayons pas, par exemple, été convaincus par sa vision « sorélienne/conflictualiste » suivant laquelle la lutte des classes aurait favorisé la survie du capitalisme, nous avons eu la chance de faire la connaissance d’une personnalité courageuse et passionnante et nous ne pouvons que féliciter la CNT-AIT de Pau d’avoir eu l’excellente idée de l’inviter à ses journées libertaires.