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Récits de la pandémie. La petite histoire dans la grande Histoire

A l’heure du déconfinement, la pandémie de Covid-19 n’a pas fini de faire parler d’elle. Elle a permis d’imposer une dictature « temporaire » à laquelle les gouvernants ont pris goût. Malgré des différences entre les pays, ils jouent les prolongations… Celles et ceux qui mettent en question le discours dominant quant à l’ampleur de la pandémie ; qui doutent de l’efficacité des mesures prises ; qui questionnent les soins et traitements prodigués (ou refusés) aux malades… sont volontiers traités de complotistes ou d’agents de l’étranger. Les contradictions et les mensonges des discours officiels sont déstabilisants. Nous sommes entrés dans l’ère de la post-vérité où l’essentiel est la forme du propos, son effet sur le public et non son contenu. Dans cet article, nous allons encore une fois centrer notre regard sur la France (et la Suisse) notamment en analysant la polémique autour de l’utilisation d’hydroxychloroquine contre le coronavirus.

Avec le meurtre de George Floyd à Minneapolis et les innombrables manifestations qui ont suivi aux Etats-Unis (les plus massives depuis des décennies), la question du racisme et des violences policières a refait irruption dans l’actualité. Revendiquant le respect et la dignité pour toutes et tous, ces mobilisations ne sont pas sans lien avec la pandémie. Elles sont surtout le fait de nouvelles générations qui savent qu’elles n’ont plus rien à perdre. Pour le pouvoir et les élites économiques (mais aussi pour les suprémacistes blancs et autres fascistes), il existe des populations « surnuméraires » que l’on peut mettre au rebus. La pandémie touche surtout les habitants les plus pauvres, et tout particulièrement les Afro-Américains, pour des raisons que l’on observe ailleurs : confinement dans des logements surpeuplés, mauvaises conditions de vie, emplois à risques, absence de couverture de santé…

Le Covid-19 met en lumière la fragilité d’un système qui ne tient pas ses promesses. La réduction de la consommation, le ralentissement de la production, la mise à l’arrêt de nombreuses activités provoquent un chômage de masse qui atteint déjà des niveaux inédits. Cette « crise » marginalise et jette dans la misère un grand nombre de personnes, y compris des gens qui depuis des années faisaient des « boulots de merde »[1] dans l’espoir d’améliorer leur condition et celle de leur famille. Face à l’adversité, une autre société mettrait à contribution l’ensemble de ses forces vives et de ses ressources, or sous le règne du capitalisme, c’est exactement l’inverse qui se produit. Plus on aurait besoin de la volonté, des idées et du travail de toutes et tous pour trouver des solutions aux problèmes et venir en aide aux personnes qui en ont besoin, plus on se retrouve en grand nombre sur le carreau, réduit-e-s à l’impuissance.

Récits

Le récit des gouvernants se veut infalsifiable. La répression aléatoire ou ciblée, la sécurité à géométrie variable, les consignes aberrantes… tout a été justifié par le virus. Anxiogènes et culpabilisants, les discours officiels et médiatiques laissent entendre que celles et ceux qui n’obéissent pas aux consignes (qui changent constamment, pensons à l’usage des masques…) sont des criminels en puissance qui vont provoquer une deuxième vague de la pandémie ou des irresponsables qui vont priver tout le monde de vacances cet été.

Aux personnes dites « vulnérables » on a répété qu’il n’existe aucun traitement et que le reste de la population a fait de gros sacrifices pour les protéger… Les médias ont soufflé le chaud et le froid pour maintenir la tension. Pensons aux gros titres sur une pathologie rare touchant des enfants alors que par ailleurs il est dit que, sauf exceptions, les enfants ne tombent pas malades du Covid-19 et ne transmettent pas le virus. Mais le reconnaître, c’est admettre qu’il n’était peut-être pas nécessaire de fermer les écoles et les crèches ; ce serait reconnaître des erreurs d’appréciation ; ce serait perdre la face. Mieux vaut donc affirmer tout et son contraire.

Propagande et arbitraire sont de mise : une manifestation de quelques dizaines de personnes (par exemple des Gilets jaunes) se tenant à une distance réglementaire les unes des autres peut être violemment réprimée, alors qu’à Paris, le 9 juin, 20’000 manifestant-e-s qui dénonçaient le racisme et les violences policières n’ont pas été inquiété-e-s « car l’émotion dépasse les règles juridiques ». S’agit-il de désamorcer la révolte des banlieues, afin d’éviter que ce qui se passe aux Etats-Unis ne fasse tache d’huile ? de diviser pour régner ? ou simplement de surprendre ; de reprendre l’initiative en suscitant les réactions attendues d’autres acteurs comme les flics à qui Castaner remonte les bretelles pour des propos racistes, alors que, pendant des mois, ils ont eu carte blanche pour tabasser et éborgner… ? Le gouvernement Macron voit-il d’un meilleur œil les revendications identitaires que les revendications sociales ? En appliquant l’adage « deux poids, deux mesure » évitera-t-il la convergence des luttes ?

Dans ce contexte, la polémique autour de l’utilisation de l’hydroxychloroquine (HCQ) est riche d’enseignements. Elle a tenu en haleine les médias mainstream pendant des semaines et, s’il s’avère qu’un traitement prophylactique contre le Covid-19 existe depuis plusieurs mois ; et qu’il était possible de soigner les personnes atteintes avant que certaines ne se retrouvent en détresse respiratoire. Si de nombreux décès auraient pu être évités ; s’il était possible de réduire la période de portage du virus et le risque de transmission ; d’éviter les séquelles…, alors on se trouverait face un énorme scandale sanitaire. Voyons comment le pouvoir essaie de noyer le poisson.

La petite histoire

Pour qui n’aurait pas suivi le feuilleton, nous allons brièvement résumer cette « petite histoire ». En France, après qu’une première étude chinoise ait relevé l’efficacité de l’HCQ, mi-février, le Pr Didier Raoult de l’IHU de Marseille et son équipe mettent en place un protocole associant cet antipaludéen à un antibiotique. Ils testent massivement et SOIGNENT les personnes touchées dès que l’infection virale est constatée, et pas seulement lorsqu’elles développent une forme sévère de la maladie, à la différence de ce que le préconisent les consignes officielles. D’autres hôpitaux – comme celui de Garches – adoptent la même méthode. Par contre, les médecins de ville se voient interdits d’utilisation de l’HCQ pour le traitement du Covid-19. Certains contournent la difficulté en prescrivant uniquement l’antibiotique du protocole marseillais.[2]

Si le recours à l’antipaludéen est un fait dans de nombreux pays du monde, la Suisse apparaît comme le bon élève du « grand frère » français, car les médecins généralistes s’y voient également privés du droit de prescrire de l’HCQ aux malades atteints par le virus. Ce médicament étant réservée aux hôpitaux. Ceux de Lausanne (CHUV) ou de Genève (HUG) l’utilisent pour 40% ou 50% de leurs patients Covid, tout en affirmant qu’il n’y a pas de preuve scientifique de l’efficacité du traitement !

Médecine empirique contre médecine « scientifique »

Deux conceptions s’opposent : une médecine empirique qui traite les malades avec les moyens du bord (d’anciennes molécules tombées dans le domaine public) et une médecine « scientifique » ou plutôt scientiste qui traite les patient-e-s en cobayes en réalisant des recherches « randomisées », c’est-à-dire en comparant les résultats de nouvelles substances – pour certaines pas encore sur le marché – avec ceux des « vieux médicaments » et/ou de placébos. Dans la pratique, il suffit qu’un de ces nouveaux remèdes ait un résultat similaire à celui d’une ancienne molécule pour qu’il soit homologué. Une grande part de la recherche pharmaceutique s’attelle ainsi à la création de ces nouveaux produits qui ont l’avantage, pour les fabricants, d’être sous brevet. L’inventeur en a le monopole et peut les vendre au prix qu’il veut. Pour convaincre les médecins d’essayer ces remèdes, les pharmas les invitent à des colloques, voyages tous frais payés ; financent des laboratoires de recherche ; soutiennent des étudiant-e-s « prometteurs » en publiant leur thèse et même en finançant leur pot de soutenance ! Ils organisent la formation continue des praticiens et vont jusqu’à proposer à des médecins universitaires plus ou moins renommés de signer des articles déjà rédigés…

Un marketing qui s’apparente à celui des industriels de boissons gazeuses qui offrent mobilier et vaisselle aux patrons de bistrot en échange de l’exclusivité. Sauf que l’industrie pharmaceutique est désormais l’un des plus grands secteurs industriels du monde et le plus rentable de tous.[3] Evidemment, un Raoult qui s’efforce de trouver de nouvelles utilisations aux molécules tombées dans le domaine public n’est pas leur copain. Il intéresserait plutôt ceux qui veulent faire des économies dans les dépenses de santé, mais qui ne font vraisemblablement pas le poids face aux grands groupes pharmaceutiques.

Traitement concurrent

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre l’offensive du groupe Gilead qui fait la promotion du Remdesivir, médicament standard contre le Covid-19 aux Etats-Unis, où il a été homologué en un temps record par la Food and Drug Association. Un empressement à mettre en rapport avec le fait que durant le premier trimestre 2020, plus de 2,5 millions de dollars ont été investis au titre de lobbying auprès des membres du Congrès américain.[4] Dès la mi-avril, débute en France une véritable campagne de presse favorable à ce remède… pourtant ses effets bénéfiques ne sont pas confirmés par toutes les études. Par contre, il est très intéressant pour les investisseurs – il est protégé par un brevet et son seuil de rentabilité serait de 4’500 dollars par traitement. Or Gilead est connu pour facturer des prix exagérément élevés, comme il le fait depuis 2014 avec son traitement « Sovaldi » contre l’hépatite C. Un remède dont le prix de revient se situerait entre 100 et 200 euros, mais qui est facturé bien plus cher : « En France le traitement sera vendu par Gilead jusqu’à 42’000 euros par patients. De sorte que, en moins de trois ans, il aura coûté plus de 700 millions d’euros à l’assurance maladie française »[5].

Pour en revenir à l’actualité, les fuites sur les études qui sont favorables (ou non) au Remdesivir font monter (et redescendre) l’action de Gilead à la Bourse. Pour qui sait se placer (et sortir) au bon moment, le profit est garanti. C’est ce que l’on appelle des prédictions autoréalisatrices.

Les « scientifiques » se tirent une balle dans le pied

Le 22 mai, la « prestigieuse revue scientifique » anglaise The Lancet publie un article qui affirme l’HCQ est une substance dangereuse qui augmente la mortalité du Covid-19. Et c’est l’hallali… journaux, radios, télévisions… pour tous ou presque, l’étude est accablante. Comme le synthétise un journaliste de Mediapart : elle « démontre (…) que le traitement vanté par Didier Raoult, de nombreux politiques français et Donald Trump est inefficace (…). La science contre la croyance »[6]. Dans la foulée, le ministre français de la santé Olivier Véran abolit le décret qui autorise les hôpitaux à prescrire l’HCQ dans le traitement du Covid-19. De son côté, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) exclut de ses essais cliniques les malades traités avec de l’HCQ.

En Suisse romande, le 23 mai, au TJ de 19h30, le présentateur commente l’étude du Lancet. La défaite de la chloroquine est entérinée et le Remdesivir porté aux nues. Sur le plateau, la Pr Alexandra Calmy qui mène l’essai sur le Remdesivir en Suisse. Les propos de cette responsable de l’unité VIH au service des maladies infectieuses des HUG sont lénifiants : pour la première fois, avec le Remdesivir « on a une molécule qui montre une supériorité par rapport au placébo », mais elle dit aussi que celui-ci « marche » chez les personnes pas trop malades et pas trop vulnérables, donc à première vue pas mieux que l’HCQ dont elle affirme pourtant que « l’étoile a pali ». Et ajoute que « pour les patients hospitalisés le pari [de l’HCQ] est probablement perdu ». Finalement, elle soutient qu’« on n’a pas d’intérêt, on ne reçoit pas d’argent parce qu’on fait un essai clinique ». La « Science » serait pure et neutre, elle ne rapporterait rien à personne !

Quelques jours plus tard, coup de théâtre, l’étude publiée par The Lancet est « biaisée ou inventée ». Dans la foulée, début juin, trois des quatre signataires de l’article, dont le « discret » Dr Frank Ruschitzka, chef de clinique de cardiologie à l’Hôpital universitaire de Zurich, retirent leur signature, parce que, disent-ils, ils n’ont pas pu vérifier les données sur lesquelles reposait leur travail ! Des liens avérés – impliquant des conflits d’intérêt – existent entre les auteurs de l’étude désormais reniée et le laboratoire Gilead… mais la Science est neutre, puisqu’on vous le dit. Et l’essentiel est d’avoir fait le buzz. Le démenti concernant l’étude du Lancet passe presque inaperçu et même, pour qui l’a vu, il reste l’idée que l’HCQ est néfaste : il n’y a pas de fumée sans feu…

Détourner l’attention

Les intérêts d’un grand groupe pharmaceutique et des investisseurs ainsi que le lobbying systémique auprès des chercheurs expliquent-ils, à eux seuls, le brouhaha autour du Pr. Raoult ? Les médias n’ont-ils pas aussi trouvé là un moyen d’amuser la galerie et d’éviter les questions qui fâchent. Didier Raoult y est présenté comme le « héraut des antisystèmes » à qui Macron aurait rendu visite pour redorer son blason à la faveur de l’« aura de thaumaturge » qui l’entoure. A la fois « porte-parole de ceux d’en bas » et « fermement soutenu par la droite marseillaise », Raoult « emprunte certains traits aux dynamiques populistes qui parcourent la France depuis des années »[7]. Dit d’une autre manière, il est de droite et « Gilet jaune » ! Si ça, ce n’est pas de l’enfumage pour cacher la gestion calamiteuse de la crise sanitaire…

On a déjà évoqué dans d’autres articles l’impréparation, le manque de matériel, l’abandon des pensionnaires des maison de retraite… A cela, il faut aussi ajouter la décision de ne pas prendre en charge les interventions et consultations « non urgentes ». De ce fait, de nombreuses autres pathologies – notamment les cancers – ont été oubliées et de nombreux services des hôpitaux et des cliniques privées sont restés vides dans la vaine attente des malades Covid. En France des personnels sanitaires ont perdu leur emploi. En Suisse, les directions des établissements hospitaliers exigent maintenant des soignant-e-s le rattrapage des heures non travaillées pour cause manque de patient-e-s. Certain-e-s auraient jusqu’à 150 heures « négatives ».

Bilan du confinement

Le confinement n’a pas sauvé plus de 3 millions de vies en Europe de l’Ouest, comme l’affirme une étude britannique. Sinon comment expliquer que c’est dans les pays où le « confinement policier aveugle » à la française a été appliqué qu’il y a eu le plus de décès. Depuis le début de cette affaire, des mathématiciens (surtout britanniques) élaborent des modèles qui annoncent l’apocalypse. Ils le font en partant de l’hypothèse que les humains sont des moutons, alors que dans la vie réelle, si on nous explique les risques, on prend des précautions. Selon d’autres analyses, des mesures moins drastiques auraient eu de meilleurs résultats que la pratique moyenâgeuse d’enfermer les gens. « Dans toute l’histoire de l’humanité la lutte contre les épidémies repose sur l’hygiène, la compréhension des modes de propagation des maladies infectieuses, la mise en place de mesures efficaces de désinfection et la séparation des porteurs de germes de la population saine »[8].

Afin de ne pas payer le prix de leur gestion déplorable, pour les gens au pouvoir l’essentiel est de conserver l’initiative. Nous ne savons pas si les dominants espéraient que le choc pandémique étourdirait pour longtemps la société. Si c’était le cas, ils ont dû déchanter. Le recours permanent à des moyens coercitifs et violents ne suffit pas. Il leur faut aussi un minimum de légitimité. La démagogie, la propagande, l’inattendu… tous les moyens sont bons pour diviser les secteurs de la société qui leur résistent ; pour dissocier la question sociale des autres discriminations ; pour éviter que les questions économiques (répartition des ressources) soient centrales dans les tensions qui traversent la société. En France, afin d’endiguer l’incendie qui a pris outre-Atlantique, le gouvernement « révise » sa stratégie. Il a commencé à prendre des initiatives là où on ne l’attendait pas, comme d’accuser les exécutants (policiers…) pour disculper les donneurs d’ordre. Pourtant, il lui sera difficile de renouer avec le cours interrompu du cirque politique. Aux exploité-e-s de ne pas tomber dans le panneau, de ne pas se faire déposséder de leur force.

 

[1] Julien Brygo, Olivier Cyran, Boulots de merde ! Enquête sur l’utilité et la nuisance sociale des métiers. Paris, La Découverte, 2016.

[2] Voir l’article du Dr Claude Escarguel « Un traitement contre le Covid-19 existe », publié dans Le Quotidien du médecin.fr du 07.05.2020 (et repris sur un blog de Médiapart) qui signale une étude réalisée par des médecins généralistes dans le Grand Est ayant prescrit de l’azithromycine, l’antibiotique utilisé à l’IHU de Marseille à une cohorte de 700 malades. Cette approche était déjà signalée dans un texte intitulé « Coronavirus : trois médecins généralistes pensent avoir trouvé un possible remède » paru dans Le Parisien du 13.04.2020.

[3] Olivier Petitjean, 1000 milliards d’euros de profit en vingt ans : comment les labos sont devenus des monstres financiers, Mirador, observatoire critique des multinationales. http://www.mirador-multinationales.be/divers/a-la-une/article/1000-milliards-d-euros-de-profits-en-vingt-ans-comment-les-labos-sont-devenus

[4] Voir sur le blog de Laurent Mucchielli « Comment le Remdesivir a traversé l’Atlantique : un efficace traitement médiatique ».
https://blogs.mediapart.fr/laurent-mucchielli/blog/080520/comment-le-remdesivir-traverse-l-atlantique-un-efficace-traitement-mediatique

[5] Laurent Mucchielli « Le Remdesivir, l’industrie pharmaceutique et la crise du Covid ». https://blogs.mediapart.fr/laurent-mucchielli/blog/060520/le-remdesivir-l-industrie-pharmaceutique-et-la-crise-du-covid

[6] Fabrice Arfi, cité par Laurent Mucchielli dans « Fin de partie » pour l’hydroxychloroquine? Une escroquerie intellectuelle ».

https://blogs.mediapart.fr/laurent-mucchielli/blog/260520/fin-de-partie-pour-l-hydroxychloroquine-une-escroquerie-intellectuelle

[7] Extraits de « Tout le monde veut récupérer son aura : Didier Raoult, infectiologue courtisé et héraut des antisystème », Le Monde, 24.05.2020, ainsi que de l’« Editorial » du même journal du 01.06.2020.

[8] Voir l’article du Dr Gerard Delépine et de Xavier Azalbert, « Le confinement, tout ce que l’on ne vous a pas dit : aberration humaine, sanitaire, économique », France Soir, 05.06.2020.

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  1. G. R.

    En effet, la tendance générale a été à la privation de liberté, notamment de déplacement, selon des modalités qui ont différé selon les pays. La France s’est signalée par l’imposition d’un état d’exception authentiquement policier traduisant le pli pris par le gouvernement de ce pays qui consiste à traiter toutes les questions sociales rencontrées sur le mode sécuritaire : grèves, gilets jaunes, racisme, banlieues, santé, etc. A l’occasion de cette crise, on peut dire qu’un cap a été franchi avec une police omniprésente et, très étrangement, en charge de faire respecter des mesures de santé publique ! Ce lien établi par l’État français entre santé et police peut surprendre dans une prétendue démocratie.
    Comme dans tout régime autoritaire, l’absurde et le ridicule n’étaient pas loin et ils ont été atteints avec ces papiers auto-remplis à présenter aux flics pour avoir le droit d’aller promener un chien, aller au travail ou sortir ses poubelles. Comme il est dit dans l’article, expliquer les mesures n’était visiblement pas une option pour un état français qui considère ses citoyens comme des sujets, par définition, réfractaires. Peut-être peut-on y voir aussi le signe d’une fébrilité particulière qui a gagné un pouvoir ayant intégré son absence de légitimité réelle depuis maintenant deux ans qu’il est contesté sur plusieurs fronts. Mais c’est aussi une des facettes de la réaction panique d’un pouvoir qui n’a rien vu venir et rien anticiper… et il n’est pas le seul.
    Ici, en Suisse, les procès-verbaux des différentes cellules de crise fédérales qui sont parus dans la presse ces jours-ci confirment tout ce que l’on avait compris de l’incompétence du pouvoir fédéral. Tout y passe : sous-estimation abyssale, qui confine à l’aveuglement, du problème jusqu’à une date avancée ; ignorance des moyens réels à disposition masquée par des propos rassurants tenus à l’interne en contradiction radicale avec la situation réelle ; panique à bord devant la réalité italienne et adoption des scénarios les plus catastrophiques sans évaluation sérieuse ; mensonge comme en France sur l’utilité des masques, etc. Pour faire passer le tout, le pouvoir a lui aussi appliqué des recettes martiales notamment en matière de communication : choix des journalistes accrédités, sélection à l’avance des questions jugées acceptables, pas d’échange avec la presse, recours à des représentants de l’armée. Dans la si parfaite démocratie suisse, la santé a aussi rimé avec abus d’autorité. Pour au final, comme en France, nous permettre d’assister au spectacle d’un pouvoir qui s’auto-congratule et fête son monsieur covid pourtant tout sauf brillant dans l’affaire.
    C’est qu’en matière de bobards gouvernementaux, Trump n’est pas l’exception. Le mensonge par rafales est devenu la norme pour des gouvernements qui ont compris que l’important c’est de toujours dire quelque chose, quitte à se contredire, quitte à raconter des bobards. Il faut occuper le terrain, relayé par des médias complaisants. Ils ont compris que le flux d’informations à haut débit charrie au loin les propos aussitôt ceux-ci tenus. Certes, les réseaux sociaux offrent un espace de contre-information mais ils sont eux aussi soumis au même tempo forcené et ils oublient vite. Ce flot permanent empêche la sédimentation nécessaire à la constitution de forces qui ne soient pas que réactives.
    Pour le pouvoir, la réalité est accessoire et contingente, un ailleurs perdu de vue que n’importe quel discours opportuniste se charge d’emballer à la manière d’un Christo, emballage jetable qu’il suffira de changer en fonction des circonstances. En France, le pouvoir peut dire que les masques et le matériel de protection élémentaire n’ont jamais manqué alors que le personnel hospitalier se couvrait de sacs poubelles et promettre des moyens à l’hôpital tout en envoyant la police aux travailleurs qui manifestent pour ces moyens.
    La pandémie n’a pas initié cette phase mais elle a accéléré le divorce entre la réalité et la parole politique à un point inquiétant. Que n’a-t-on entendu sur la nécessité d’un « monde d’après » qui se devait d’être plus solidaire, plus écologique… Il aura suffit que la menace s’éloigne un peu pour que le livre de contes pour les enfants soit rangé au rayon des accessoires (par contre, pas les panoplies de flics) et que la litanie capitaliste reprenne de plus belle : investir du pognon public dans les grandes industries destructrices, travailler plus, économies nécessaires, etc. Prétendre que l’on va tout changer pour s’assurer qu’il n’en sera rien. Et puis, de toute façon, tout l’attirail du gouvernement par la peur (flicage, traçage, chantage économique, etc.) est prêt pour la prochaine crise économique, sociale, sanitaire ou environnementale (ou les quatre à la fois).
    Dans votre article, on peut lire ce passage limpide : « Face à l’adversité, une autre société mettrait à contribution l’ensemble de ses forces vives et de ses ressources, or sous le règne du capitalisme, c’est exactement l’inverse qui se produit. Plus on aurait besoin de la volonté, des idées et du travail de toutes et tous pour trouver des solutions aux problèmes et venir en aide aux personnes qui en ont besoin, plus on se retrouve en grand nombre sur le carreau, réduit-e-s à l’impuissance.  » Cette réaction face à la pandémie contient le programme capitaliste face à toutes les échéances absolument dramatiques qui se présentent à une humanité dans un état d’extrême vulnérabilité (c’est la question de la possibilité de continuer à habiter la planète qui se pose aujourd’hui) : aller jusqu’au bout de la logique d’exploitation des hommes et du monde pour assurer la viabilité du système. A terme, c’est suicidaire. Mais nous avons à faire à des dirigeants politiques et économiques chez qui la recherche de pouvoir et la volonté de maintenir leurs privilèges a depuis longtemps étouffé toute lucidité et, pire, toute envie d’être lucide.
    Mais la puissance que représentent les forces qui nous dominent ne doit pas nous faire oublier que nous sommes le très grand nombre, nous qui savons encore, même si parfois confusément tant la merde environnante peut nous éloigner de nos sensations saines, ce que peuvent être des relations humaines authentiques dans un commun partagé. Si nous ne voulons pas nous faire traiter, comme cela a été le cas dans cet épisode épidémique, comme des quantités négligeables, nous devons nous rappeler que sans nous ce système n’est rien.
    Sans les travailleurs de base qui dans l’agriculture, la logistique, les magasins, les hôpitaux, etc. ont été au front (puisqu’il paraît que guerre il y a eu !) tous les jours pendant ces derniers mois, la ruine était certaine. Que les exploités retiennent et méditent cette leçon : au contraire de tout ce que raconte la propagande libérale depuis quarante ans, cette pandémie a remis en lumière cette vérité : ils ne sont rien et nous sommes tout.

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