George Arnald ( 1763 – 1841)

Les organisations qui se réclament du mouvement ouvrier et de la révolution sociale sont plongées dans une profonde crise d’identité. Notre courant subit la tempête de plein fouet. Le processus s’est accéléré ces derniers mois, tant au niveau international qu’en Espagne ou en France. Nous nous abstiendrons ici de décrire les « faits » et vous épargnerons les derniers épisodes. Partant de l’hypothèse que ces divisions ne se limitent pas à des conflits de personnes, à des tentatives de prise de pouvoir et d’accaparement du patrimoine matériel et/ou symbolique, nous proposons ici une analyse des divergences qui nous semblent importantes. Il faut noter que les caractéristiques que nous distinguons ne recoupent pas exactement les organisations en conflit : elles constituent des tendances plus ou moins représentées au sein de celles-ci.

Historiquement l’anarcho-syndicalisme a pu faire tenir ensemble anarchisme et syndicalisme, mais ce n’est plus le cas aujourd’hui et les scissions et autres expulsions ont pour toile de fond l’opposition entre deux conceptions de l’organisation que l’on peut distinguer schématiquement.

La première est celle d’une organisation de militant-e-s avant tout, même si celle-ci peut compter des personnes moins actives. Ses membres mènent des actions sur les lieux de travail et s’engagent aussi dans des activités sociales et culturelles. Elles/ils s’impliquent dans des mobilisations en solidarité avec d’autres luttes : féministes, contre les prisons et la répression, contre les expulsions de logements, pour la défense de lieux occupés, etc. La devise c’est : « aujourd’hui pour toi, demain pour moi ». La volonté de réaliser d’ores et déjà la plus grande égalité possible entre toutes et tous entraîne une rotation des tâches, la circulation de l’information et le respect du mandat impératif. Dans ce modèle, l’engagement passe avant le nombre des cotisants.
Au sein de l’entreprise, il s’agit de conserver l’autonomie du syndicat en refusant la collaboration paritaire et en constituant une organisation indépendante des influences patronales et étatiques (section syndicale).

La deuxième conception qualifiée de « moderne » par ses partisans et de « réformiste » par ses détracteurs est celle d’une organisation des gens par les militant-e-s. Il s’agit de se mettre au service des salarié-e-s en leur offrant infrastructure et expertise pour mener à bien la lutte. Dans ce modèle, le syndicat a vocation à devenir une organisation de masse : le nombre des adhérents (cotisants) est la priorité. Les partisans de cette approche reprochent à l’AIT, par exemple, d’être groupusculaire et de les empêcher de s’épanouir. Il leur arrive de se définir comme « syndicalistes révolutionnaires ». Au nom du « pragmatisme », ils/elles participent aux élections syndicales et aux comités d’entreprise. Dans ce modèle, il est difficile d’échapper à un avant-gardisme qui entraîne une professionnalisation de certains membres de l’organisation ou associés (cabinet juridico-social en Espagne).

Certes, il existe des variantes et des contradictions non seulement entre les deux modèles, mais aussi au sein même de ceux-ci. Par exemple, la CNT-française dite « Vignoles », qui participe aux élections syndicales, a récemment scissionné autour du refus (ou de l’acceptation pour la nouvelle CNT-SO) des permanents syndicaux.

Parmi les personnes qui défendent la première conception, on rencontre des syndicalistes qui mènent régulièrement des luttes sur le terrain et qui parviennent à créer des rapports de force victorieux, mais aussi des collectifs plus restreints dont la principale activité est propagandiste. Ces derniers servent de contre-modèles aux « modernistes » qui refusent le statut de syndicat aux collectifs ayant un nombre de cotisant-e-s limité, ce qui est aberrant dans une situation économique où bien des militant-e-s et des sympathisant-e-s actifs ne peuvent tout simplement pas payer régulièrement une cotisation.

Ces disputes se produisent dans le contexte de crise sociale et politique que nous connaissons : chômage de masse et précarisation du travail (CDD, « ubérisation »…) ; effondrement des valeurs « de gauche » comme la laïcité, les droits des femmes et des LGBT ; montée du racisme et de l’extrême-droite… A cela, il faut ajouter les nombreuses défaites et la perte de crédibilité des syndicats « majoritaires » qui font apparaître un « désert syndical » dans les secteurs économiques qui ont été cassés ou ceux où il n’existe pas de tradition. Nous pensons au secteur du nettoyage ; à l’hôtellerie/restauration ; au télémarketing ; aux précaires de la fonction publique ; aux autoentrepreneurs (autónomos) toujours plus nombreux dans le transport/livraison, la construction…, mais aussi aux intermittents du spectacle, à la prostitution, etc.

C’est notamment dans ces « marges » délaissées par les syndicats « majoritaires » que les syndicats « alternatifs » et les anarcho-syndicalistes parviennent à s’implanter. Dans la première des conceptions que nous avons décrite, les militant-e-s s’investissent dans ces secteurs, parce c’est leur lieu de travail ou celui de l’un-e de leurs camarades. Ce n’est pas nécessairement le cas des partisans de la deuxième conception qui essaient de conquérir des secteurs entiers de précaires pour leur offrir des prestations. Ainsi, sur le plan épistémologique, nous sommes confrontés à deux approches distinctes : pour la première conception, il s’agit d’une logique de l’engagement qui essaie de mettre en pratique nos valeurs et nos acquis là où l’on se trouve ; pour la seconde, d’une logique instrumentale qui part d’une analyse qui se veut rationnelle de la place que l’on espère occuper dans le monde social. Privilégier le nombre au détriment du contenu a déjà, par le passé, émoussé la résistance ouvrière. De plus, rien ne garantit que le nombre soit au rendez-vous si l’on propose le même type de services que les autres syndicats qui sont désormais largement discrédités. Innover, ce n’est donc pas toujours être « moderne ». (A suivre)