Le mouvement des gilets jaunes qui a lieu en France en ce moment récapitule l’ensemble d’une époque et donne des indications sur ce qui pourrait la clore.

Il faut d’abord dire qu’il a surpris tout le monde et, au premier chef, les militants anticapitalistes « traditionnels ». Au début du mouvement, ces derniers ont même souvent été méfiants devant cette contestation dont le contenu était terriblement limité (le refus d’une nouvelle taxe sur les carburants) et qui semblait en partie trouver sa source dans les milieux d’extrême-droite. Notons aussi que chaque fois que l’occasion s’est présentée, des personnes et des groupes d’extrême-droite ont été mis en scène. Les médias ont essayé de jouer sur les peurs, comme cela se passe quand on invite l’électorat à voter utile.

En fait, on ne connaît toujours pas très bien l’origine de ce mouvement et sa nature politique première mais il apparaît qu’aujourd’hui, après déjà quatre semaines de mobilisation, cela n’a plus vraiment d’importance. Tout d’abord, parce que la raison première de la mobilisation a très vite été largement dépassée avec une longue liste de revendications et parce que la composition idéologique du mouvement n’est plus la question principale.

Cela ne veut pas dire que les gilets jaunes ont dépassés les contradictions d’un mouvement composite. Mais la dynamique qu’a enclenché le mouvement dépasse largement la somme de ce qu’il contenait au début et de ce qu’il en restera si le mouvement s’essoufle, s’éteint ou est récupéré. Nous avons vu un gouvernement autoritaire, arrogant, totalement acquis aux forces les plus puissantes du capitalisme, mis en difficulté, contraint de recourir à une répression sans commune mesure depuis des décennies, obligé de bricoler une sortie de crise foireuse. Et ce n’est pas rien d’avoir à nouveau la preuve dans les faits que le pouvoir n’est pas tout puissant et peut s’avérer même vite très fragile.

La période de plusieurs décennies que ce mouvement résume est celle qui a vu le système capitaliste et étatique s’attaquer toujours plus aux conditions de vie de la majorité des gens en France, mais aussi dans toute l’Europe. Nous sommes face à un système qui ne promet que précarisation, paupérisation et relégation à la majorité. Pour le pouvoir et les élites, il y a un pays utile, celui qui rapporte et des perdants dont on préférerait se débarrasser. Comme le déclarait récemment l’ancien directeur de rédaction de l’Express Christophe Barbier sur BFM TV : Macron n’a pas à craindre un vote sanction des retraités, « car en 2022 beaucoup seront morts » !

Disparition des services publics ; fermeture et éloignement des hôpitaux, des maternités, des lignes ferroviaires ; système de santé à plusieurs vitesses, etc. Voilà, entre autres, les raisons de la colère. Et voilà aussi pourquoi elle a été entendue et partagée par beaucoup, parce qu’elle s’ancre dans la réalité sociale et économique vécue loin des luttes trop souvent symboliques des dernières décennies.

Et, d’un coup, c’est comme un trop de réel qui s’engouffre. Pas étonnant alors, que les revendications aillent tous azimuts balayant, même si elles ne sont pas maximalistes, les poussives promesses électorales des uns et des autres et les calculs à la petite semaine des directions syndicales. Car c’est là une nouveauté de ce mouvement, c’est d’être parvenu à fixer son propre agenda en dehors des cérémonies politiques et syndicales classiques. Il est notable que les réactions des directions syndicales aient été encore plus poussives que celles des politiques, allant à l’encontre d’une bonne partie de leurs bases. Il est clair que les syndicats tels qu’ils sont, bouffés par le corporatisme, la bureaucratie interne et les manœuvres politiques, n’ont rien vu venir et n’ont pas de prise sur un tel mouvement dont la particularité indéniable est d’être un mouvement à la base, qui se crée au fur et à mesure qu’il se développe et qui a su maintenir, depuis un mois, une véritable horizontalité et se rendre insaisissable.

Les impensés du mouvement

Il est à noter qu’au moins trois tabous ont été adoptés par les gilets jaunes : celui de l’immigration, celui des plus pauvres et celui des cités. Si ces questions ne sont pas, ou de façon très peu visibles, présentes dans les discours des gilets jaunes, c’est que ceux-ci ont compris qu’elles étaient clivantes en leur sein.

La présence de membres du RN sur les ronds points est une chose qui ne fait aucun doute, mais ces militants n’ont pas entonné leur refrain anti-immigré habituel. On voit là que les considérations tactiques de certains traversent le mouvement et que ce mouvement a des impensés de taille.

Autre impensé, celui des plus pauvres, des gens qui vivent des minimas sociaux. Dans la liste des revendications, on s’arrête à l’augmentation de SMIC, mais on ignore ceux qui sont au-dessous, largement au-dessous. Comme si cette population-là n’étaient pas légitime, ne faisait pas partie de cette « France qui bosse » ; comme si le fait d’avoir un emploi rapprochait plus du patron moyen ou petit qui le fournit que de celui qui n’en a pas. On peut penser que l’on retrouve là une tendance, hélas assez commune dans le peuple, de mal considérer ceux qui ont été sortis du jeu économique. En France, il est fréquent de râler sur les « assistés » ou les « casos », ces mots horribles qui stigmatisent celles et ceux qui se trouvent encore en dessous du dessous.

Enfin, pas un mot sur les populations des quartiers, les grands invisibles de ces journées. Certes quelques collectifs ont tenté la jonction, surtout à Paris, mais tout cela a été très timide et suivi de peu d’effet dans les cités elles-mêmes et dans les questions qui agitent les gilets jaunes.

Immigration, pauvres et cités sont la face sombre de ce mouvement jaune. Macron ne s’y est d’ailleurs pas trompé, qui, au cours de son allocution, a ressorti de sa boîte où Sarkozy l’avait laissée la question identitaire et n’a pas évoqué une seule fois la question des minimas sociaux : il y aura 100 euros bidons pour le SMIC mais il n’y aura même pas dix centimes bidons pour le RSA. Pas un mot non plus sur les gens qui vivent à la rue. Macron s’appuie sur les failles d’un mouvement qui s’est montré capable de construire des solidarités inédites mais en les contenant dans une sorte de périmètre social limité. On a donc bien vu la question sociale faire son retour mais incomplète.

C’est un peu comme si ce mouvement renouait avec une forme de lutte populaire historique mais en faisant l’impasse sur ce qu’a été le mouvement ouvrier du 20e siècle, sans rien garder en mémoire de cette longue culture de lutte et des leçons qu’elle peut encore donner. En effet, ce mouvement, s’il s’est montré très créatif formellement et organisationnellement est aussi marqué, à bien des égards, par une certaine naïveté et aussi une certaine myopie. On demande la démission de Macron, on fustige les riches, mais on ne voit pas que les logiques qui existent entre les élites et la population sont aussi à l’œuvre au niveau des échelons inférieurs de la société. La question de la répartition des richesses est clairement posée, celle de l’exploitation ne l’est qu’en creux.

Il est notable que cette lutte se tienne en dehors des lieux de travail et en dehors des heures de boulot. Nous ne sommes pas face à un mouvement qui va jusqu’à vouloir, ne serait-ce que dans le discours, se réapproprier l’outil de travail. Le cadre de l’exploitation salariale n’est pas contesté. La colère s’adresse aux très puissants, à ceux qui sont loin du quotidien : les politiques, les très riches, les multinationales, comme à des entités presque abstraites.

Mais cette absence de lutte sur les lieux de travail est aussi le constat d’un travail toujours plus atomisé, souvent dans de petites boîtes qui permettent difficilement de s’organiser et de contester. On peut aussi voir l’apparition de la lutte sociale sur les lieux inédits que sont les ronds-points ou les autoroutes, comme une adaptation des modes de lutte à la destruction d’un monde du travail plus homogène et plus mobilisable. En occupant un rond-point, on ne risque pas la répression patronale, la perte de son emploi. En tout cas, s’attaquer à la mobilité est un des traits de génie de ce mouvement dans un système qui, privé de ses flux, s’asphyxie très vite.

Ce qui est ici démontré, c’est que l’action directe de blocage peut se mener partout et que cela fonctionne à merveille dans un monde qui ne peut se permettre l’immobilité, les temps morts. C’est dans le mode d’intervention que réside l’autre coup de génie de ce mouvement qui s’est d’emblée positionné sur le terrain de l’action et pas de la seule revendication sur le mode de la manifestation. Si les gilets jaunes ont tenu des semaines, c’est qu’ils se sont tout de suite mis en condition d’avoir un effet sur la réalité. En bloquant, en filtrant, en occupant, ils ont agi directement, sans médiation. Les rond-points ont été des prises de territoire. Une manifestation de deux millions de personnes n’aurait jamais eu cet effet. Cette stratégie spontanée d’action directe s’est ensuite développée, affinée, elle a été métabolisée par les participants, elle a rencontré la sympathie de beaucoup qui se sentaient aussi agissant par le simple soutien à de véritables actions.

On peut voir dans ce choix de l’action directe une des raisons qui ont fait que la violence n’a pas, cette fois-ci, été clivante alors qu’elle l’est très souvent pour le mouvement social. Tout le monde n’a pas participé aux affrontements avec la police, mais très nombreux ont été les gilets jaunes à dire qu’ils comprenaient cette violence et même qu’ils y adhéraient. Elle était perçue comme la poursuite par d’autres moyens des autres actions entreprises, aussi comme une sorte de nécessité face à un pouvoir inflexible. Cela ne veut pas dire que certains des émeutiers n’avaient pas un agenda idéologique très différent de celui des gilets jaunes, mais le mouvement a pu assimiler ces pratiques sans se faire contaminer par les agendas extérieurs. Cette résilience n’a été possible que parce que les gilets jaunes sont un mouvement d’action directe.

La question des médias

A quelques exceptions près et qui ne se trouvent pas dans les médias de masse (TV, Radio, grands journaux), le boulot de la presse a été d’être un supplétif du pouvoir, reprennant ses éléments de langage, présentant la situation de son point de vue. Rien que de normal de la part des médias d’Etat et de celle de médias privés qui sont possédés par ceux dont Macron représente les intérêts. Le cas du Monde, propriété des affairistes Pigasse et Niel, dont la tâche a été depuis la dernière campagne électorale française de sculpter et dresser la statue du « grand homme » est on ne peut plus emblématique. Mercredi 12 décembre, Le Monde prenait d’ailleurs ouvertement et avec peu de finesse la défense de son chouchou dans un édito qui revenait à dire que toute contestation était de l’ordre du délire face à la largesse présidentielle. Le même journal étalait en une de ses colonnes si peu indépendantes en énormes caractères « 10 milliards d’euros », censés représenter le montant des mesures présentées par Macron, comme l’évidence de l’extrême et désormais incontestable générosité présidentielle. Que dire devant tant de servilité ?

En fait, l’immense majorité des commentateurs médiatiques travaillent à garantir que le monde dans lequel ils se réveilleront demain sera bel et bien le même que celui qui aujourd’hui, brutalement inégalitaire et injuste, dur à ceux qui ont peu et doux aux puissants, leur assure leur place et leur part de privilèges. Mais ce faisant, ils ne parlent de plus en plus qu’aux puissants, dont ils assurent la promotion et le service après vente, et à eux-mêmes. Comme ces commentateurs affolés, sidérés et qui, en boucle, caquettent de concert le même lamento méprisant et apeuré devant ces foules inédites à leurs yeux dressés à ne contempler que ce qui les domine. Car la majorité des gens n’écoutent plus, ne croient plus, ne gobent plus. Beaucoup sont d’ailleurs partis depuis des années sur les réseaux sociaux, sur le net. Peut-être qu’ils s’y nourrissent, en partie, pour certains, de belles conneries, voire de vraies saloperies, mais au final les gens se forgent une opinion, opèrent un tri, font des choix, loin des anciens médias prescripteurs en tout. Ces derniers soliloquent en bande mais ne convainquent plus grand monde en dehors du monde de ceux qui profitent du système tel qu’il est : les « élites », les électeurs du président, les intellectuels aux ordres. C’est d’ailleurs une des raisons de leur hargne et de leur haine de ces « petits » qui ne leur obéissent plus aussi bien. Aussi faut-il décrédibiliser toute parole dissidente aussitôt taxée de complotiste, de fake news. Bien sûr, complotistes, menteurs et nuisibles conscients existent, mais la grande presse a littéralement hystéricisé son prétendu combat pour la « vérité » étendant ces catégories à tout ce qui n’est pas sa vérité, la vérité du capital.

S’il fallait encore des preuves, la couverture sécuritaire du mouvement par ces médias démontre qu’ils ne font pas que couvrir les évènements dans un sens qui intéresse le pouvoir, mais qu’ils font partie de l’appareil de communication et de répression du pouvoir.

Un seul exemple suffit. Au lendemain de la manifestation du 8 décembre qui a conduit à des milliers d’interpellations et à des centaines de gardes-à-vue AVANT la manifestation, il est concluant de noter que les médias reprennent en chœur, sans jamais le questionner, le concept policier « d’interpellation préventive ». Alors que la première formule qui viendrait à des défenseurs des libertés démocratiques, qu’ils prétendent pourtant si souvent être, serait interpellation abusive, non ? Ainsi, ils choisissent de faire leur le langage et les pratiques de la police, installant dans les têtes l’idée que l’on peut être arrêté, sans avoir rien fait de répréhensible, au seul motif que l’on pourrait commettre quelque « méfait ». Non seulement, la pratique est actée comme légitime sans la moindre intérrogation mais, en plus, elle l’est selon les mots euphémisants de la police : la prévention, n’est-ce pas quelque chose de positif, quelque chose de bienveillant ? Au fond, la police ne protège-t-elle pas ainsi les « biens et personnes » mais aussi, contre lui-même, l’interpellé ?

Encore, on constate que les médias reprennent les chiffres de la police sans préciser qu’ils émanent de la police elle-même et sans même faire remarquer que ces chiffres sont, a minima, susceptibles, d’être questionnés quant à leur véracité. Au contraire de ce que ces mêmes médias faisaient lors des mobilisations contre la loi travail ou contre la réforme de la SNCF, à propos des chiffres communiqués par les organisateurs des manifestations. Au nom de la liberté d’informer, ils avaient bidouillé leur propre indicateur : que ne l’utilisent-ils pas ces jours-ci ?

Et que dire encore des heures d’antennes offertes à la police, à ses syndicats, à ses représentants, à ses gradés, à ses communiquants pour tartiner à longueur d’antenne soit sur la tactique à suivre, soit à pleurnicher sur leurs conditions de travail et à se poser en victimes. Par contre, peu ou pas de commentaires sur la répression féroce, les abus de pouvoir, les libertés piétinées, la violence de flics en roue libre, les humiliations. Si seulement le président qui a ordonné ces agissements portait un nom exotique comme Erdogan ou Poutine…

Une répréssion virulente

Car la grande affaire de ces mobilisations aura été l’ampleur de la répression. Pour la journée du 8 décembre, ce seront plus de 80’000 flics qui auront été déployés dans toute la France, 8’000 pour la seule ville de Paris, ceux-là équipés pour l’occasion de blindés. Les témoignages sont innombrables de la brutalité policière généralisée et d’un état de suspension des droits élémentaires en France qui conduit en prison quiconque a du sérum physiologique sur lui. Près de 2’000 personnes placées en garde à vue pour une seule journée de manifestation ! Et la comparution immédiate, et les peines de prison distribuées à la louche en tout hâte par une justice expéditive complice de la police. Farce de la séparation des pouvoirs ! Comme tous les organes du pouvoir se cohalisent vite et bien quand la menace rôde ! Mais dans quel état est donc le pouvoir pour ne devoir sa survie qu’à sa police ?

La stratégie du gouvernement, après avoir joué le pourrissement, a été de tenter, très classiquement, de le diviser en opposant les « violents » aux pacifiques et en tentant de se dénicher des interlocuteurs bien comme il faut, voire de les créer. On ne peut qu’être dubitatif quant à l’apparition miraculeuse des « gilets jaunes libres » animés par d’évidents ambitieux, prompts à toutes les discussions surtout les plus compromettantes. C’est que, tout soudain, les directions syndicales aguerries au marchandage social, hier encore méprisées, manquent cruellement à un gouvernement seul face à « l’informel ». Et le chœur des commentateurs officiels, politiciens de tout poil, « experts » stipendiés de se lamenter sur ce vide, cette fatale absence des syndicats comme corps intermédiaires efficaces dont la fonction se résumerait donc à mettre de l’huile dans les rouages ! Ainsi avons-nous entendu le clown cacochyme Cohn-Bendit regretter le bon vieux temps de 68 et les accords de Grenelle signés par des syndicats s’entendant avec le pouvoir politique pour signer la fin de partie !

Le piège écologique

Il est tout à fait révélateur que ce moment ait été initié par la question de la taxe sur le diesel, tant la question écologique est devenue le nouveau récit du capitalisme pour se maintenir et se présenter, une fois de plus, comme la seule solution. Nous voilà donc tous, à l’échelle planétaire, embarqués dans un bateau en surchauffe et en voie de détérioration rapide et, comme tels, nous devons tous faire des efforts. La politique de Macron s’inscrit totalement dans ce cadre et, au nom de l’intérêt supérieur de tous et de la « planéte », on s’en va taxer tout le monde en dehors de tout souci de répartition égalitaire de l’effort. C’est qu’il n’est plus temps de se plaindre de sa condition. Même si elle est misérable, elle ne fait pas le poids face à l’urgence de la question climatique.

Non seulement, on veut faire porter le poids du désastre écologique en cours sur les pauvres mais, en plus, les « élites » s’exonèrent de toute responsabilité. Jamais dans leurs paroles ou leurs actes, le système prédateur qu’ils défendent et grâce auxquels ils prospérent toujours plus (nul besoin de souligner à nouveau l’enrichissement répugnant des plus riches) n’est critiqué. Au contraire, il faut continuer, en modifiant peut-être certaines modalités à la marge pour donner corps à la fiction que quelque chose est entrepris, de bousiller ce qu’il reste à bousiller dans les conditions de vie quotidiennes des gens. Non seulement d’un point de vue économique et social mais aussi environnemental, car les principales victimes de la « crise » écologique ne sont évidemment pas les riches.