Nous avions commencé à rédiger cet article au moment de l’investiture de Quim Torra, le nouveau président de la Generalitat. Depuis la mise sous tutelle de la Catalogne par le gouvernement central, l’actualité ibérique a été frénétique : autodissolution de l’ETA ; condamnation du Parti populaire (PP) dans un maxi-procès de corruption (le réseau Gürtel) ; renversement du gouvernement de Mariano Rajoy par une motion de censure et arrivée au pouvoir de Pedro Sanchez du parti socialiste (PSOE). En parallèle et plus important à nos yeux, il y a eu la grève et les manifestations massives des femmes le 8 mars ; les manifestations massives des retraité-e-s… auxquelles il faut ajouter les nombreuses autres mobilisations sociales et féministes qui se déroulent régulièrement dans l’Etat espagnol. Par ailleurs, la répression et les incarcérations d’artistes critiques et d’autres militant-e-s se poursuivent…

Un régime en perte de légitimité

Avant les récents événements, une odeur de fin de règne flottait déjà sur Madrid. Ce ne sont pas que les manifestations d’hostilité entre reine mère et reine en fonction qui ont fait les délices de la presse. La démission de Juan Carlos et son remplacement par Philippe VI n’ont pas apaisé la crise de légitimité de la couronne. Les déclarations hostiles du roi actuel envers les indépendantistes catalans n’aident pas à renforcer l’image écornée de cette institution qui se veut garante de la Constitution et de l’unité de l’Espagne. Depuis quelques années, les instituts de sondages omettent systématiquement d’interroger les gens sur la monarchie. Installée par le dictateur Franco, celle-ci avait réussi jusque-là à naviguer en eaux troubles, échappant aux observateurs avec l’aide complaisante de la presse qui avait toujours ménagé le monarque émérite, prétendu sauveur de la démocratie et de la liberté. Comme souvent en Espagne, des épisodes scabreux mais pas essentiels ont été mis en avant pour expliquer son abdication, comme la chasse à l’éléphant et l’existence d’une maîtresse. Son départ était un ravalement de façade. La corruption financière au sein de sa famille (condamnation de son beau-fils Iñaki Urdangarin pour malversation de fonds publics) ainsi que ses propres affaires de « facilitateur » envers les monarchies du Golfe (Arabie saoudite…) étaient devenues impossibles à masquer.

Le pouvoir judiciaire est désormais très chatouilleux quant aux expressions d’hostilité envers le sommet de l’Etat. Dans ce domaine, la liberté d’expression n’existe pas. Récemment, le rappeur José Miguel Arenas Beltrán (Valtonyc) a vu sa condamnation à trois ans de prison, pour calomnie et injure à la couronne, confirmée par le tribunal suprême. Comme sous Staline, les blagueurs risquent de lourdes peines. Un simple tweet comparant la famille royale à des voleurs peut vous envoyer directement en prison… Situation ubuesque, quand on sait qu’Iñaki Urdangarin et l’infante Cristina, beau-frère et sœur du roi actuel, se promènent gaiement à Genève alors que le premier a été condamné à 6 ans de prison en 2017 pour détournement de fonds, fraude et trafic d’influence.[1]

La monarchie a occupé une place essentielle dans l’étayage mis en place lors de la transition de 1978. Ce compromis, accepté alors par une bonne partie de la gauche, a empêché toute véritable rupture avec l’ancien régime. Symbole de cet état de fait le Valle de los Caídos, monument construit grâce au travail forcé de prisonniers politiques, au nom de la réconciliation nationale proclamée par le dictateur dans les années 50. Dans ce mausolée reposent les dépouilles anonymes de plus de 30’000 combattants tués durant la Guerre civile, aussi bien républicains que du camp nationaliste, à côté des tombes du dictateur Franco et du chef de la phalange José Antonio Primo de Rivera. Alors qu’aujourd’hui des familles luttent pour pouvoir donner une sépulture décente à leurs disparus et qu’il a été question de retirer les cadavres du dictateur et du leader phalangiste, c’est toujours le statut quo. Sans doute parce que si Franco est enterré là, c’est du fait d’une décision du roi Juan Carlos… Autre témoin de la continuité entre dictature et monarchie, l’existence d’une fondation (subventionnée !) portant le nom du dictateur, qui a pignon sur rue et qui constitue un groupe de pression qui se porte partie civile pour entraver la loi de « la mémoire historique », par exemple pour empêcher que des mairies (comme celle de Madrid) rebaptisent des rues portant des noms de fascistes ou de criminels de guerre…

Corruption et spéculation

Le serpent de mer des interminables enquêtes sur le financement frauduleux du PP a abouti à de nombreuses condamnations dans l’affaire Gürtel saison une, qui a mis en lumière le système de versements systématiques de pots-de-vin par des entrepreneurs à des responsables de l’ancien parti gouvernemental, en échange de contrats publics, entre 1999 et 2005.[2] A cela il faut ajouter la récente mise en détention d’Eduardo Zaplana (ancien ministre du travail et porte-parole du gouvernement Aznar) dans une autre affaire de corruption, ainsi que la récente démission de la présidente de l’exécutif de la région madrilène, Cristina Cifuentes (PP) dont le « faux master »[3] a occupé les médias des semaines durant. Menteurs, corrompus, hypocrites, se souriant devant la caméra et se plantant des couteaux dans le dos, les hommes et femmes de pouvoir apparaissent de plus en plus comme de minables pantins. A côté des frasques qui lui ont fait perdre son poste, Cifuentes et son gouvernement régional sont surtout connus pour leur gestion lamentable du système de santé : listes d’attente interminables, saturation des urgences, plafonds qui s’effondrent à l’hôpital, cafards dans les salles d’opération, valse de privatisations et de renationalisations… Le même amateurisme dont la priorité est de servir les amis prévaut dans l’éducation et dans la gestion financière du canal Isabel II qui alimente la communauté madrilène en eau potable. Cette institution, dans laquelle les investisseurs publics sont majoritaires, a notamment perdu des millions d’euros dans des achats de sociétés pourries en Amérique latine…

Depuis le 19e siècle, selon certains observateurs, l’Espagne est soumise à des pratiques de corruption – pour l’essentiel dans les milieux politiques. L’objectif de cet article n’est pas de retourner si loin, mais cette observation a le mérite de préciser son rôle central et suggère que, s’agissant du pouvoir des élites, la corruption occupe une fonction structurante et fonctionnelle dans l’Espagne contemporaine. Nous n’avons pas confiance dans les lois censées régir les sociétés démocratiques. Cela dit, nous notons qu’en Espagne les politicien-ne-s ne s’encombrent guère de ces règles. La corruption agit comme un ciment qui tient ensemble des personnes prêtes à gérer les affaires publiques. Sans intéressement substantiel, la classe politique aurait de la peine à recruter le personnel nécessaire à l’encadrement étatique et partisan, voire syndical.

L’irruption de partis se proclamant de « la nouvelle politique » suivant laquelle les élus se doivent d’être exemplaires renforce le parti Ciudadanos (C’S). Formation dont la marque de fabrique (et la proximité avec le monde des affaires) est celle d’un parti recours, de remplacement du PP épuisé tant par les « affaires » que par sa politique anti-sociale et de défense de l’ancien régime franquiste. Y aura-t-il un effet Macron ? L’avenir le dira. En tout cas, l’autre parti outsider Podemos commence à avoir du plomb dans l’aile. Son image a récemment été écornée par la désinvolture dont fait preuve son secrétaire général quant à ses choix de vie.[4]

Nouvelle donne ?

L’arrivée au pouvoir de Pedro Sanchez, appuyé par une majorité de député-e-s qui a sanctionné la politique de Rajoy, n’a pu être réalisée que grâce à l’appui enthousiaste du groupe Unidos Podemos[5], ainsi que des partis catalans et basques. Nous n’allons pas faire ici de pronostic sur un gouvernement qui sera conditionné par les luttes internes au sein même du parti socialiste (dont un important secteur, lié au monde des affaires et des médias, a par le passé fait démissionner l’actuel président de la tête du parti). Il devra aussi compter avec les exigences des nationalismes périphériques. Ceux-ci se satisferont-t-ils d’une promesse de dialogue ? Quant à la droite, elle reste en embuscade : le tandem en compétition constitué par le PP et ciudadanos (C’S) s’auto-alimente en soufflant sur les tensions territoriales, principalement de la Catalogne et du Pays Basque. Cette rivalité électorale entre le vieux parti de droite clientéliste (PP) et le jeune parti de droite réactionnaire (C’S) repose sur le pari que l’unité de l’Espagne et une centralisation accrue seront gagnantes ; qu’elles leur permettront de récupérer le pouvoir ou d’y accéder.

Acteurs et observateurs ont désormais acté la fin du bipartisme et le fait que les nationalistes périphériques (dans le cas précis le parti nationaliste basque) sont faiseurs de rois. Quelques jours avant de soutenir la motion de censure du PSOE qui a fait tomber Rajoy, les conservateurs basques avaient voté le budget du gouvernement PP pour 2018. Pour cela, ils ont été récompensés par plus de 500 millions d’euros pour leur région.

Loin de la normalisation, la Catalogne a vécu pendant des mois dans une situation d’anomalie que lui imposait la tutelle du gouvernement central, en application de l’article 155 de la Constitution espagnole qui annulait son auto-gouvernement. La confrontation entre les nationalistes catalans et les partis constitutionalistes se poursuit, comme la répression qui maintient nombre de conseillé-ère-s et député-e-s en prison ou hors du territoire.

Après que les élections aient à nouveau donné la majorité aux nationalistes et suite à la formation par Quim Torra (choisi par Carles Puigdemont) d’un nouveau gouvernement dont les membres sont libres d’inculpation, la tutelle de Madrid va être partiellement levée. Ces nouveaux ministres catalan-e-s se sont engagé-e-s à restituer, dès que possible, leur charge à leurs prédécesseurs actuellement emprisonné-e-s ou réfugié-e-s à l’étranger. La Generalitat récupère ainsi certaines prérogatives, bien qu’une part importante du financement de la région reste entre les mains de l’administration centrale. Il semble bien que le projet d’indépendance de la Catalogne et la création d’une république, qui aurait été – comme le veut une vieille croyance – une première étape vers le socialisme, soit désormais de l’ordre de l’incantation (et à usage interne) et que l’on s’achemine vers de nouvelles déceptions.

Mobilisations et répression

La situation en Catalogne est symptomatique d’une déliquescence générale des institutions politico-judiciaires de l’Etat espagnol. Le pacte constitutionnel de 1978 qui avait mis en marge une large partie de l’opposition à la dictature se disloque. L’« impatience » pour le changement manifestée par une grande partie de la population catalane est partagée par de larges secteurs de la population du reste de la Péninsule. Cette contestation s’exprime différemment selon les régions et les questions. Les vastes mobilisations féministes du 8 mars qui intégraient sans ambiguïté les revendications sociales, en donnant une large place aux travailleuses, en sont la manifestation la plus remarquable. Quelques semaines plus tard, il y a aussi eu des manifestations féministes massives pour dénoncer le verdict du procès de « la meute » : cinq hommes (parmi lesquels des militaires) accusés de viol sur une femme de 18 ans, qui ont bénéficié d’une condamnation allégée pour « agression sexuelle ».[6]

Signalons aussi les mobilisations massives de retraité-e-s qui se voient bafoué-e-s dans leur dignité du fait de rentes insuffisantes ; des conflits plus locaux comme les protestations des habitants de Murcia contre des infrastructures ferroviaires dangereuses qui traversent la ville ; d’autres luttes concernant la précarisation des services de santé ; le logement (augmentation des loyers), etc.

Qui dit mobilisation, dit aussi répression. Beaucoup de syndicalistes et/ou de manifestant-e-s ont été arrêté-e-s ces derniers mois du fait du durcissement de la législation et d’une justice qui a la main de plus en plus lourde quand les accusé-e-s ne sont pas des puissant-e-s. Signalons par exemple l’arrestations et l’inculpations de trois militantes de la CNT de Gijon, suite à leur participation à des piquets de grève le 8 mars. Elles ont été dénoncées par le gérant du magasin Mango de cette ville.

Le nouveau gouvernement suscite des espoirs dans certains secteurs de la population, mais ces attentes sont loin d’être majoritaires. Les mobilisations des retraité-e-s continuent, afin d’obtenir une retraite digne qui serait au minimum de 1’080 euros mensuels. Cette revendication, qui s’oppose frontalement aux dictats de Bruxelles, ne sera certainement pas satisfaite. Les autres revendications d’ordre social ont, elles aussi, peu de chance d’aboutir sans un développement massif des mobilisations. Combien de temps faudrait-il à un gouvernement volontariste pour rattraper les pertes de pouvoir d’achat (et la précarisation accrue) qui ont débuté avec les mesures d’austérité du gouvernement socialiste de Zapatero et qui ont été aggravées par les politiques anti-sociales de Rajoy ? Et qui peut croire que le gouvernement qui vient de se mettre en place sera volontariste ? L’abîme creusé par dix ans d’attaques contre la classe ouvrière et ses militant-e-s ne sera pas comblé par des promesses. La responsabilité de Podemos est engagée. La dualité entre son activité parlementaire et l’appel à des mobilisations dans la rue a, jusqu’ici, abouti à une prépondérance du parti sur le mouvement social. L’autonomie des luttes et leur développement seront-t-elles en mesure d’échapper à la mainmise des directions politiques ? Les mobilisations maintiendront-elles la pression sur le patronat et le pouvoir, fût-t-il affublé d’une auréole de gauche ?

Errico Bonnetête

[1] Acquittée après avoir affirmé qu’elle ignorait tout des affaires de son époux, l’infante Cristina a cependant dû payer une amende 265’000 euros du fait de sa « responsabilité civile solidaire ».

[2] L’Audience nationale a infligé un total de 351 ans de prison à la trentaine de prévenu-e-s de la Gürtel, dont 33 ans à Luis Bárcenas, l’ancien caissier du PP. Le parti lui-même a été condamné à rembourser plus de 245’000 euros pour avoir participé « à titre lucratif » à ce système de corruption.

[3] Après que la presse ait révélé qu’elle avait obtenu son master en droit public de manière frauduleuse (une employée ayant reconnu avoir remplacé la mention « non présenté » par une note excellente dans le système informatique) Cristina Cifuentes avait reçu des marques de confiance de ses supérieurs, dont le président Rajoy. Ce n’est pas ce délit présumé qui l’a fait tomber ; on lui a ressorti, bien opportunément, une vieille affaire de cosmétiques dérobés dans un supermarché : une vidéo avait été gardée dans le placard pendant des années, vraisemblablement à toutes fins utiles.

[4] Pablo Iglesias et sa compagne Irene Montero, respectivement secrétaire général et porte-parole parlementaire de Podemos ont fait les gorges chaudes de la presse, suite à leur acquisition d’une villa de 600’000 euros dans une zone résidentielle située à 40 km de Madrid. Un choix de vie qui coïncide précisément avec celui de la « caste » privilégiée qu’ils dénoncent à longueur d’année, parce qu’elle vit dans le luxe, loin du peuple. Mis en cause, ils n’ont rien trouvé de mieux que d’organiser un référendum auprès des adhérents de leur formation pour savoir s’ils pouvaient conserver leur poste respectif.

[5] Le groupe parlementaire Unidos Podemos est constitué du parti Podemos et de groupes alliés comme les coalitions En Marea en Galice ou En Comú Podem en Catalogne.

[6] Dans leur sentence, les juges ont considéré que la jeune femme n’avait pas suffisamment résisté à ses agresseurs et était donc en partie consentante. C’est surtout à cause de ce déni de justice machiste que des centaines de milliers de personnes sont sorties dans la rue (et ont signé des pétitions) s’adressant à la victime avec le slogan : « moi je te crois ».