Notre blog, l’affranchi, affiche comme sous-titre : Pour la sociale ! Aussi, suivons-nous depuis le début avec une grande attention le mouvement des Gilets Jaunes (GJ). Nous n’en sommes pas partie prenante car nous vivons en Suisse, un pays où la question sociale peine à s’inviter dans les débats et la réalité. Ce texte se veut une réflexion faite à distance à partir de ce que nous avons pu voir ou lire, à partir des contacts que nous avons en France, etc. Ce n’est en aucun cas une tentative de théorisation. Nous nous contentons d’exposer ce que nous pensons avoir compris. Nous sommes pourtant certains que se joue là un épisode de la guerre ouverte que font les puissants aux gens ordinaires. Face à l’épuisement d’un système qui fonce dans le mur et au vu des tensions internationales, les élites « libérales » s’encombrent de moins en moins des libertés formelles. Ayant décrété qu’il n’y a plus assez de ressources pour tout le monde, elles sont décidées à écraser celles et ceux qui, à leurs yeux, n’appartiennent pas au pays utile. C’est dans ce contexte que nous plaçons le mouvement des GJ. Nous l’accueillons aussi comme une question directe posée à toute personne, groupe ou organisation qui prétend vouloir un changement social radical.

Nous faisons le pari que la situation que connaît la France nous renseigne sur l’actualité de la société capitaliste au-delà de la réalité de ce seul pays. Tout d’abord parce que la France est l’un des pays majeurs au sein de l’Union-européenne et ce qui s’y passe est fondamental pour le continent tout entier. Nous savons que ce mouvement a parlé à beaucoup d’individus en Europe et le GJ a été porté dans de nombreux pays lors de mouvement sociaux. Certes, il n’y a pas eu contagion mais l’aventure des GJ a marqué les esprits et a indiqué que si la révolte était possible en France, elle devait pouvoir l’être dans des sociétés européennes[1] qui, au-delà de leurs particularismes nationaux, sont logées à la même enseigne.

D’ailleurs l’agenda de Macron est clair : terminer le boulot de normalisation libérale de la France à coup de démontages des acquis sociaux, de démantèlement des services publics et selon le dogme budgétaire de la zone euro. Jusqu’au mois de novembre 2018, il suivait son agenda sans faillir et l’échec du mouvement social contre la loi travail marquait le succès de sa méthode : des syndicats HS, une opposition politique anecdotique. Rien ne semblait à même d’enrayer la machine. Six mois après, Macron a dû s’assoir sur l’orthodoxie budgétaire, mettre un frein à ses réformes, improviser le coup d’esbroufe du grand débat et déchaîner une répression sans précédent avec ses centaines de personnes blessées, mutilées ; ces milliers de gardes à vue « préventives » ; une « justice » expéditive aux ordres avec son lot de lourdes condamnations (pour les manifestant-e-s, jamais pour les forces de police).

Ce qui est remarquable au premier chef, c’est que le mur sur lequel le mythe du Macron-tout-puissant s’est fracassé a été érigé en dehors de toutes les structures politiques, syndicales et sociales habituelles. Une social-démocratie gestionnaire convertie au capitalisme, une gauche radicale qui gesticule dans l’opposition mais se soumet une fois au pouvoir (Syriza) et des syndicats bureaucratisés qui oscillent entre cogestion poussive, magouille d’appareils et opposition symbolique ont montré qu’ils étaient à bout de souffle. Face à la nouvelle salve d’attaques contre les conditions d’existence des classes populaires, c’est logiquement loin de ces organisations qui historiquement portaient les revendications, qu’a dû s’organiser la résistance.

Il nous semble qu’il s’agit avant tout de cela : le refus des « gens ordinaires » de se voir encore plus précarisés et méprisés. La coupe était pleine. Ce ras-le-bol s’est très vite étoffé de revendications appelant à une justice sociale élémentaire : faire payer les riches, protéger les plus faibles, assurer un service public pour tous… Dans les premiers temps, il ne s’agissait au fond que de l’appel au respect d’un certain pacte social. Au départ, les GJ sont un mouvement qui s’adresse directement au président français en lui rappelant les devoirs supposés de sa charge : assurer une vie décente à la population. On peut y voir une naïveté politique, comme si ce peuple croyait que le pouvoir pouvait les entendre et comprendre l’appel à une politique économique qui soit au moins décente.

Cette naïveté à fait long feu. Voilà des gens qui se révoltent parce qu’ils vivent au quotidien les ravages de la logique économique inique et aberrante d’un président au service du patronat. La réponse de ce dernier ? Du mépris, du cynisme, des discours mensongers dont personne n’est dupe et la police qui frappe de plus en plus fort. Les GJ ont compris le message : ce pouvoir ne fait pas de compromis et considère la population comme une « chose » dont on attend seulement qu’elle soit docile. La radicalisation est d’abord le fait d’un pouvoir d’État qui n’entend plus rien aménager de sa politique. Les GJ n’ont eu d’autre choix qu’une confrontation qui n’était pas préméditée. Macron les a traités comme il a traité toutes les oppositions sociales depuis son élection. Seulement, il est tombé sur os avec un mouvement que la répression et le mépris de classe affichés par le pouvoir comme par les médias a dopé. De l’adresse faite au Président les GJ sont passés à la prise conscience claire et formulée de l’existence d’un « eux » et d’un « nous » irréconciliables et le mot d’ordre général est devenu « Macron démission ».

Il y a désormais deux camps : celui de celles et ceux qui soutiennent les GJ et les gens qui s’aveuglent en minorant le mouvement et la répression qui l’accompagne. Celle-ci constitue une dimension essentielle des évènements. Non pas parce que rien de semblable ne se produisait avant, mais les flashballs et autres grenades étaient généralement utilisés contre les jeunes des cités ou les occupant-e-s des ZAD. On sait maintenant que n’importe qui peut en être victime (comme Zineb Redouane décédée après avoir été atteinte en plein visage par une grenade à Marseille, alors qu’elle fermait ses volets). Sur ce plan, nous vivons un retour aux fondamentaux qui dévoile crument le rôle coercitif de l’Etat.

Ce mouvement a élaboré son programme en avançant, rien n’était écrit avant le début des actions. C’est là une profonde originalité. Pour autant, les GJ n’ont pas inventé la poudre : la justice et l’égalité qu’ils réclament sont au cœur de tous les programmes ou doctrines des organisations qui depuis un siècle et demi constituent le mouvement ouvrier. Mais, pour des raisons sur lesquelles il serait essentiel de revenir, il semble qu’une frontière étanche se soit élevée entre une grande partie des classes populaires et les organisations de la « gauche historique »[2]. Toutefois, la parenté entre le substrat de base du mouvement ouvrier et ce que sont devenus les GJ est évidente. Pour preuve, de très nombreux militants syndicaux, de gauche et révolutionnaires se sont trouvés à la maison dans ce mouvement et y ont apporté leur culture politique et leurs modes de lutte, notamment dans les manifs. Mais cela s’est fait à la base, hors des appareils partisans, autour de revendications partagées et face à un ennemi commun clairement identifié : Macron et sa police.

Car si les GJ sont un mouvement infiniment divers et qui résiste à toute cartographie partisane, ils ont tenu, car ils ont su conserver une unité. Non pas une unité de façade masquant les désaccords, mais une unité capable de les intégrer. C’est en partie pour cela que l’émergence de leaders ou de porte-paroles s’est avérée impossible, car aucun discours ne pouvait contenir toutes les sensibilités. Par contre, dans l’action, sur le terrain, autour des ronds-points, il était possible de s’entendre sur des actes communs et autour d’échanges sur une réalité quotidienne largement partagée. Cet ancrage dans la quotidienneté est fondamental. Il explique la durée du mouvement fruit de la force des liens qui se sont tissés entre les participant-e-s. Nul doute qu’une fraternité GJ est née et va continuer à exister !

Pour autant, Macron est toujours au pouvoir et même si, comme nous l’avons écrit au début de ce texte, son élan a été coupé, il va reprendre sa politique de casse de la vie quotidienne dès que les circonstances le lui permettront. Pour mettre vraiment en péril sa politique libérale, il faut plus que le mouvement des GJ. Et cela, on ne peut pas l’exiger de ce mouvement. Pourtant, au mois de décembre 2018, le pouvoir a tremblé, les GJ étaient aux portes de l’Elysée. Que ce serait-il passé si des GJ avaient pu pénétrer un des lieux du pouvoir ? Quelles conséquences en cas de vacance du pouvoir ? A ces questions, on ne peut apporter de réponse. Mais elles se sont posées d’elles-mêmes dans le feu de l’action, par la seule dynamique des évènements. Et c’est une possibilité qui est apparue : mettre à bas dans une lutte sociale un gouvernement européen. C’est-à-dire le début d’une rupture avec un ordre « démocratico-capitaliste » qui absorbe et digère toutes les oppositions. L’Europe a connu, depuis la crise de 2008, des mouvements sociaux très importants mais où toujours une traduction politique acceptable par le système a vu le jour, avec pour résultat la pacification sociale : création de l’offre électorale de Podemos en Espagne, victoire et trahison de Syriza en Grèce. Dans le cas des GJ il n’y a, pour l’instant, rien eu de tel et ce mouvement n’a pas pu être domestiqué et c’est ce qui constitue sa nouveauté et le principal danger pour le système.

Peut-être comprend-on là pourquoi les organisations de gauche et syndicales institutionnelles n’ont pas poussé à la roue des GJ. C’était là partir un peu trop à l’aventure loin du « business a usual« . On comprend aussi que pour empêcher que la casse de la vie de la majorité continue et s’amplifie, il n’y a plus vraiment d’autres options véritables que la confrontation directe aux pouvoirs en place. Il est très instructif que cette démonstration ait été le fait d’un mouvement qui jamais ne l’a théorisé, ni même vraiment articulé. C’est cette vérité sociale brute qui s’exprime au travers du mouvement des GJ.

[1] Nous parlons de l’Europe car, en dehors de l’Algérie où les mouvements populaires résonnent avec ce qui se passe en France, nous ne savons pas grand-chose de l’écho du mouvement ailleurs.

[2] Nous employons le terme fourre-tout de « gauche historique » faute de mieux et parce que le présent texte n’a pas l’ambition d’entrer dans les détails.