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(source image : http://dominique-mathis.eu)

Dans le Manifeste du Parti communiste, en 1848, Marx et Engels expliquent que dans le système capitaliste, les antagonismes de classes tendent à se simplifier, car la société se divise « en deux vastes camps ennemis, en deux grandes classes diamétralement opposées : la bourgeoisie et le prolétariat »(1). Dans leur démonstration, ils affirment que la petite bourgeoisie (classe moyenne) victime de la concurrence des grandes entreprises va s’appauvrir et rejoindre les rangs du prolétariat. Le 20e siècle a contredit cette prédiction : la classe moyenne n’a pas disparu… Certes, la crise actuelle et la concentration des richesses qui l’accompagne semblent remettre au goût du jour la prédiction marxiste, mais n’allons pas trop vite.

Poursuivons notre voyage dans le passé et observons les vicissitudes des rapports de classes à Douarnenez, à la fin du 19° siècle. Dans ce cas, nous voyons que le développement d’une industrie moderne, loin d’entraîner une prolétarisation générale, permet à certains de se mettre à leur compte et de devenir patrons-pêcheurs.

Avant l’invention de la sardine en boîte, en haut de la hiérarchie sociale, on trouvait les négociants-armateurs qui possédaient des navires de pêche. Ils embauchaient des équipages et dominaient le marché avec leur antique système de conservation des sardines pressées. Avec le développement des usines modernes, les usiniers entrent en concurrence avec eux. Des négociants-armateurs se reconvertissent dans la conserve et vendent leurs bateaux, les autres connaissent un déclin rapide.

Les usines offrent alors un débouché important à la pêche locale. Conséquence : les prises augmentent et la vie des marins s’améliore. Ils sont nombreux à se mettre à leur compte. «Sur 786 chaloupes armées à Douarnenez, 595 appartiennent encore à des négociants-armateurs en 1865, 191 seulement à des patrons-pêcheurs. Dix ans plus tard, ils sont 552 patrons à être propriétaires de leur bateau. »(2) Mais comme la ressource est aléatoire (1886, 1906 et 1907 sont des années de crise de la sardine), il leur faudra diversifier les pêches. Certains partons entreprenants et audacieux développeront la pêche au thon, puis à la langouste sur les côtes de Mauritanie et parviendrons à s’enrichir. « On les considérait d’ailleurs comme étant presque des bourgeois, des gens qui sortaient presque de la classe ouvrière. (…) Au fur et à mesure que les bateaux s’équipent, que les techniques de pêche s’améliorent, les tonnages augmentent ainsi que les gains. »(3)

Les riches pêcheurs sont minoritaires. Les sardiniers sont plus nombreux : de petits patrons propriétaires de chaloupe, dont la condition sociale se situe juste au-dessus de celle de leurs matelots. En nous appuyant sur une étude, de Paul Jorion sur l’île d’Houat(5) des années 1970, on peut imaginer que cette pêche artisanale s’insérait dans une « économie familiale marchande » (à Houat, le patron est souvent le père ou le frère aîné de l’équipage).

A Douarnenez comme à Houat, les pêcheurs sont rétribués à la part. La moitié du produit de la marée revient au patron. L’autre moitié est répartie de manière égalitaire entre les hommes d’équipage, sauf le mousse qui n’a droit qu’à une demi-part. Ainsi le salaire dépend du résultat de la vente. Si la pêche est mauvaise ou si les clients refusent la marchandise, il en va de leur poche.

Dans l’imaginaire, le patron est son propre maître et il est vrai que son succès dépend en partie de ses compétences, de son « coup de filet ». Mais, il doit acheter son bateau et l’entretenir ; il exploite son équipage et s’auto-exploite pour fournir la matière première aux gros capitalistes, les patrons des usines de conserve.

Nous voyons ici qu’au travers de ses métamorphoses, le grand patronat sait s’entourer d’une clientèle de petits patrons qui, en montant dans la hiérarchie sociale, tend à adhérer à ses valeurs. Est-ce un hasard si, à Douarnenez, les gros patrons-pêcheurs vivaient près de l’église et votaient pour le parti conservateur ?

 

(A suivre…)

 

Notes

  1. Marx & Engels, Manifeste du parti communiste, 1848.
  2. Anne-Denes Martin, Les ouvrières de la mer. Histoire des sardinières du littoral breton, Paris, L’Harmattan, 1994, p. 26.
  3. Ibid, p. 53.
  4. Paul Jorion, Les pêcheurs d’Houat. Anthropologie économique, Paris, Herman, 1983. L’ouvrage a récemment été réédité.