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Source photo : http://www.ouest-france.f

Située au fond de la baie du même nom, la ville de Douarnenez est construite sur une avancée de terrain pentu qui s’étend vers la mer. En arrivant, on est tenté de suivre ce qui semble être la rue principale : une rue Jean Jaurès qui prend le nom d’Ernest Renan après la grande église du Sacré Cœur. En poursuivant jusqu’à la côte, on arrive finalement vers un petit débarcadère duquel on peut rejoindre à pieds, à marée basse, l’Ile Tristan. L’endroit qu’on vient de traverser semble désert. C’est une zone résidentielle qu’on appelait Terre sainte, où vivaient autrefois de riches patrons pêcheurs, qui – du fait de leur condition disait-on – étaient du parti de l’Eglise. Maintenant, plusieurs maisons sont à vendre…

Historiquement, la masse de la population se concentrait de part et d’autre de la colline. A l’est, autour du port du Rosmeur, à l’extrémité duquel se trouvait l’Usine rouge et à l’ouest, le long de la profonde ria du Port-Rhu. Si l’on veut découvrir des endroits pittoresques, il ne faut donc pas marcher tout droit, mais zigzaguer entre les petites rues pentues, en imaginant le cliquetis des sabots des ouvrières dévalant les pavés pour se rendre à l’usine.

A l’époque, on vivait le plus près possible de son lieu de travail. Pour les marins-pêcheurs, les ouvrières et les petits patrons sardiniers, c’était aux alentours des deux ports de pêche. A la fin du 19e siècle et au début du 20e, ces lieux étaient surpeuplés. On logeait par famille entière dans une seule chambre (1).

Comme dans les chaloupes où tout doit tenir dans un espace restreint, les biens étaient casés au centimètre près dans ces pièces uniques que les femmes s’efforçaient de maintenir impeccables, la propreté constituant une valeur cardinale chez les Douarnenistes. En voici une description :

« Il y avait un lit à deux étages, plus un ramasse-tout – qu’on ouvrait pour la nuit – et un lit à deux places pour les parents (…) une armoire, il y avait ce qu’on appelait un talzour, en breton. C’était un meuble avec juste une étagère ou deux, et un rideau devant. Derrière ce rideau il y avait les seaux (…) la marmite, les choses trop encombrantes pour mettre dans le buffet. (…) L’arrière de l’armoire, c’était le cabinet de toilette si on veut. On allait se changer là (…). Dessous les lits il y avait des coffres de bois, et ce qu’on ne pouvait pas mettre dans les armoires (…) Tout cela était bien rangé. Il y avait aussi un buffet avec un vaisselier, et puis la table (…) c’était une table où le dessus était mobile : dessous c’était un coffre. A l’intérieur il y avait des réserves, tout ce qui était nourriture. Les pièces faisaient cinq mètres sur cinq. » (2)

A cause du manque de place, on vivait aussi à l’extérieur, sur le trottoir, ou quand il pleuvait, à l’entrée des maisons et, pour les hommes, au café, dans les annexes qui servaient à l’entretien du matériel de pêche et souvent aussi, sur les bateaux amarrés à quai. Une vie collective qui semble avoir disparu, sauf dans les cafés peut-être.

Aujourd’hui, les anciennes découvrent avec étonnement que se sont leurs petites-filles parties travailler à Paris qui sont à l’étroit et mal logées. A croire que la malédiction se reproduit : là où il y a du travail, le logement manque, mais là où l’on pourrait maintenant se loger convenablement, il n’y a pas de travail.

Exigüité et promiscuité d’un côté, faste et ostentation de l’autre. A Douarnenez, les usiniers qui vont développer les conserveries de sardines – il y en aura 28 en 1880 – se feront construire, à l’écart de la population laborieuse, de luxueuses demeures sur les hauteurs surplombant la mer. Entre ces deux extrêmes, il y a toute une gamme de situation qu’évoque Anne-Denes Martin dans Les ouvrières de la mer et dont nous parlerons dans le prochain épisode.

 

(A suivre)

 

Notes et liens

  1. 1. En 1954, à Douarnenez, 48% des logements ne comptaient encore qu’une seule pièce…
  2. 2. Témoignage retranscrit par Anne-Denes MARTIN dans Les ouvrières de la mer. Histoire des sardinières du littoral breton, Paris, l’Harmattan, 1994, p. 87.
    Des extraits de cet ouvrage ont été publiés par un internaute :
    http://jose.chapalain.free.fr/pageprin791.htm
    Consulté le 27.12.2014
    Un autre a reproduit sur son blog des photos d’époque :
    http://dominique-mathis.eu/?p=1292
    Consulté le 27.12.2014