Catalogne 072.jpgLes formations qui revendiquent l’indépendance de la Catalogne ont obtenu 72 sièges sur 135 lors des élections régionales du 27 septembre 2015. Que va-t-il se passer maintenant ? Y aura-t-il une déclaration unilatérale d’indépendance ? La rupture est-elle consommée ?

C’est qu’il y a, entre autres, un problème : l’article 2 de la constitution espagnole de 1978 proclame « l’unité indissoluble de la nation espagnole », ce qui rend la séparation hors la loi. Que reste-t-il comme porte de sortie : la négociation ou la guerre ? Sur le plan de la négociation, c’est le point mort, ou pire encore, puisqu’Artur Mas, l’actuel chef du gouvernement catalan (la Generalitat) est traîné devant la justice pour avoir organisé le 9 novembre 2014 un référendum sur l’indépendance – sans valeur légale – qui avait obtenu 80 % de votes favorables. Le jour de l’ouverture de son procès, le 15 octobre, ce représentant de la bourgeoisie catalane s’est rendu sur la tombe de Lluis Companys (ancien président catalan fusillé par les franquistes 75 ans plus tôt) avec Ada Colau, maire de Barcelone depuis mai dernier et membre d’une coalition soutenue par Podemos, parti qui se revendique du mouvement des indignés (15M).

Le flirt de la droite catalane avec l’extrême gauche est – à nos yeux – le plus singulier de cette histoire. Lors des dernières élections, le parti d’Artur Mas, Convergència (droite nationaliste) était associé à ERC (gauche républicaine catalane), à des Verts, à d’anciens communistes et à des activistes associatifs, au sein de la coalition Junts pel Sí (ensemble pour le oui) dont la revendication unificatrice est l’indépendance de la Catalogne. Pour introniser un nouveau président, vraisemblablement une nouvelle fois Artur Mas, Junts pel Sí qui a 62 élus, compte sur les voix de l’autre formation indépendantiste, la CUP (Candidature d’Unité populaire) qui se définit comme anticapitaliste et qui a obtenu 10 députés. Jusqu’à maintenant la CUP a refusé de soutenir la candidature de Mas. Dans son programme figurent des objectifs comme la collectivisation de la propriété privée, la nationalisation des banques qui reçoivent du capital public, la sortie de l’Euro et de l’Union européenne. Pour la CUP, l’indépendance de la Catalogne constitue une étape vers le socialisme. A l’image d’une certaine tradition marxiste ou jacobine, la proclamation d’une république catalane serait le prélude de la révolution socialiste.

La « gauche alternative » est-elle divisée

Cette rêverie, qui est aussi un aveu d’impuissance, a pour conséquence un affaiblissement de la gauche alternative. Celle-ci est désormais divisée entre la CUP qui mise sur l’indépendance et une autre coalition Catalunya Sí que Es Pot (Catalogne s’est possible) qui ne fait pas ce pari pour le moment. Avec ses 11 élus, Catalunya Sí que Es Pot a moins de suffrages que ce qu’avait obtenu une coalition semblable, lors des élections régionales antérieures. Avec la particularité qu’un nouvel associé, le parti Podemos, en fait maintenant partie, ce qui accentue encore ce revers.

La stratégie de Podemos, c’est la transversalité. Sa devise : peu importe qui tu es et d’où tu viens, si tu es prêt à lutter pour les mêmes objectif que nous, tu es des nôtres. Seulement voilà, la formation a refusé de se positionner sur le thème central du scrutin : l’indépendance, ce qui lui a coûté la démission de sa dirigeante catalane. De plus, les tergiversations du leader national Pablo Iglesias, dans le cadre des négociations avec la gauche unie (IU) ont aussi contribué à ce discrédit. Iglesias a essayé de débaucher les forces vives d’IU en phagocytant – sans succès – son jeune leader. Une manœuvre qui montre que Podemos, ressemble de plus en plus à n’importe quel parti.

Depuis la Transition, le mouvement ouvrier en Catalogne, tout comme les militantes et militants que l’Etat qualifie d’« anti-système » n’ont cessé d’être réprimés par le pouvoir, surtout dans leur composante la plus radicale et autonome. Ces mouvements sont confrontés à des tentatives d’instrumentalisation par des intérêts qui leurs sont étrangers. La question de l’indépendance nationale ou non occupant tout l’espace. Arrivés à ce point, il nous semble utile de faire un petit retour en arrière pour expliquer la radicalisation actuelle et le rôle du gouvernement espagnol dans cette affaire.

La question du statut

En 2006, alors que la Generalitat est en mains d’une coalition de gauche, une réforme du statut d’autonomie de la Catalogne est négociée avec le gouvernement de Rodríguez Zapatero. Approuvé par le parlement espagnol, ce nouveau statut qui reconnait à la Catalogne le caractère de nation et lui octroie des compétences élargies est aussi accepté par un référendum régional.

Le PP, alors dans l’opposition, va faire du rejet de ce compromis son cheval de bataille. Il recourt au Tribunal constitutionnel qui va annuler un certain nombre d’articles du statut. La décision de ce tribunal – très politisé et partial – sera à l’origine de vives protestations, avec des manifestations dépassant le million de personnes à Barcelone. Pour le nationalisme espagnol défendu par le PP, de retour au pouvoir à Madrid en novembre 2011, une plus large autonomie, voir l’indépendance de la Catalogne constituerait un précédent inacceptable vis-à-vis d’autres régions (Pays Basque…). Ces tensions territoriales ont permis au PP de se montrer garant de l’unité nationale, rôle dont il a jusqu’ici tiré un profit électoral. Le gouvernement Rajoy refuse aussi de réduire la charge fiscale de la région. La rupture entre la droite régionale et la droite nationale est consommée.

Corruption et politique anti-sociale

Pour les capitalistes, espagnols ou catalans, l’épreuve de force entre le gouvernement régional et celui de Madrid a le mérite de détourner l’attention des questions sociales brûlantes, comme le chômage massif, le démantèlement du droit du travail, la péjoration du système de santé… et aussi des nombreux scandales de corruption. La politique libérale que la bourgeoisie catalane a menée jusqu’ici n’est pas différente de celles suivies ailleurs en Espagne ou en Europe : les restrictions budgétaires touchent en priorité les milieux populaires. Autre point commun entre les politiciens espagnols et les politiciens catalans : la corruption. Les affaires dans lesquelles sont impliqués des dirigeants du PP sont si nombreuses qu’il serait rébarbatif de les énumérer ici. En ce qui concerne la Catalogne, la règle du 3% que les entreprises devaient verser aux représentants du pouvoir sur le montant des contrats publics était un secret de polichinelle. Jordi Pujol, de Convergència, président de la Generalitat pendant plus de 23 ans (1980-2003) est impliqué dans un énorme scandale de fraude fiscale. Avec sa famille, il a omis de déclarer plus de 100 millions d’euros… Hier on fermait les yeux, mais aujourd’hui, cette corruption généralisée est instrumentalisée par les luttes de pouvoir, c’est une guerre de palais, une manière de faire de la politique, de se tirer dans les jambes.

La menace d’une proclamation unilatérale de l’indépendance de la Catalogne n’est-elle qu’un moyen de créer un rapport de force favorable, dans la perspective de nouvelles négociations qui suivraient les élections générales de décembre prochain ? Les « alternatifs » de la CUP appuieront-ils l’élection d’Artur Mas (ou d’un autre dirigeant de Junts pel Sí) malgré leur dénégation et leur dénonciation des politiciens corrompus ? Risque-t-on un dérapage non contrôlé et un affrontement ou une remise à l’ordre militaire au sud des Pyrénées ?

Quoi qu’il en soit, la CUP est d’ores et déjà en train de redorer le blason de la bourgeoisie et des élites catalanistes. De plus, la peur de l’aventure à fait le beurre d’un nouveau parti de droite Ciutadans (citoyens) qui a obtenu 25 sièges, devenant ainsi la deuxième force politique de Catalogne. Sans sous-estimer la dimension culturelle et la puissance symbolique du projet de nouvelle république catalane, nous pensons que la dynamique qui s’est enclenchée ressemble plus à un marché de dupe qu’à un chemin de fleurs pour les militants anticapitalistes-