Il est devenu normal, en France, d’éborgner, de tabasser, de mutiler des gens ordinaires. Normal d’arrêter arbitrairement, de priver du droit de manifester (1), d’embastiller à la suite de comparutions immédiates bâclées et à la chaîne, distribuant des peines fermes pour des « délits » mineurs (2). Police sans frein et tribunaux d’exception aux ordres de l’exécutif. Elle a une vraie chouette gueule la République française.

Pendant ce temps, le Président organise des séances de parlote vides de sens, destinées à rafistoler le village Potemkine de sa démocrature, à commencer d’élaborer la fiction qui devrait accompagner la « sortie de crise ». Dans cette tâche, il est, encore et toujours, fidèlement secondé par des médias dominants qui louent l’entreprise et se félicitent déjà d’un succès tout aussi bidon que furent et sont authentiques les brutalités policières. Brutalités qu’ils nièrent longtemps avant de les minorer, de les « expliquer », une fois que la négation n’était vraiment plus possible au vu de l’ampleur du phénomène.

Un journal comme Le Monde, pour le coup vraiment de référence, a embrassé dès le début le discours du pouvoir. Diabolisant le mouvement ; voyant des « factieux » partout et des flics violents nulle part (3) ; des « beaufs » (4) encore rétifs à l’inévitable ordre injuste des choses. Si tel était le cas, un peu de plomb dans la tête ne leur ferait pas de mal ! Voilà pour l’air (5). Mais de quelle chanson ?

Que se passe-t-il au juste pour qu’en quelques semaines un pouvoir si prompt à agiter sa légitimité démocratique se vautre dans la répression sauvage, mutile des innocents et encage de simples citoyens ? Que se passe-t-il pour que cela soit accepté aussi placidement, voire avec enthousiasme par la caste médiatique et intellectuelle dominante ? Quelle logique se manifeste donc ici ?

La réponse c’est un salonard posant en philosophe, Luc Ferry, qui nous la donne : « que (les policiers) se servent de leurs armes une bonne fois ! (…) On a la quatrième armée du monde, elle est capable de mettre fin à ces saloperies. » Combien était mince la couche de « vernis démocratique bien pensant », de droite certes, mais civilisé… Et voilà un ex-ministre de l’éducation (!!) qui en appelle à tirer dans le tas, dans ce tas d’inutiles récalcitrants qui n’ont pas leur place dans le bolide de la start-up nation. Car ce peuple « en trop » et qui ne sait pas rester à sa place, qui n’accepte plus de jouer le rôle du lest dans le navire du capital, c’est ce même peuple des gens « qui ne sont rien » comme le laissait échapper, il y a peu, Macron. Et des gens qui ne sont rien, on n’a pas à se soucier.

La geste macronienne barbare actuelle n’est pas un phénomène spontané, produit de l’évènement. Elle obéit à une systématique produite par un mode de pensée précis : ce qui n’est pas directement utile au système ou qui l’entrave doit être dégagé. Cette pensée en acte se manifeste dans l’épouvantable sang froid avec lequel se mène la répression qui, depuis bientôt trois mois, ne desserre pas sa machoîre. Certes, le pouvoir a connu des instants de panique, mais cette phase est passée et il déroule son « programme » répressif avec méthode : il suffit de voir l’abattage de tribunaux littéralement spécialisés, pour s’en rendre compte.

Ce moment répressif ne sera pas une exception, une parenthèse. Il doit être clair pour tout le monde que dorénavant pour tout mouvement de contestation les limites seront, a minima, celles qui viennent d’être fixées par l’éxécutif et le législatif avec le judiciaire et la justice aux ordres, c’est-à-dire dans un cadre ignorant toute séparation des pouvoirs.

Cette criminalisation des mouvements sociaux, ce n’est pas Macron qui l’a inventée. C’est déjà une longue histoire. Que l’on se souvienne de la répression des précédents mouvements sociaux sous Hollande contre la loi travail, contre les ZAD. La continuité est totale : le tant zélé Castaner n’est-il pas un des nombreux transfuges du PS ? Ce n’est pas non plus une spécialité française. Allez demander aux Grecs ! Ou encore aux Espagnols (6) !

Cette répression est le bras armé de tous les projets gouvernementaux néo-libéraux quant à la réduction des droits sociaux et économiques de larges secteurs de la population. Macron n’est pas l’exception mais la règle en action. Il doit donner quitus aux intérêts qu’il sert et « faire le job ». Une France qui reculerait sur ce programme n’est pas une option. Pour l’appliquer, il est nécessaire que des pans entiers de la population acceptent le déclassement, la relégation dans une sorte d’infra-existence.

La sidération inaugurale du pouvoir et de ses complices intellectuels et médiatiques devant la révolte en cours montre que pour eux c’était une affaire pliée, le boulot était accompli et il ne restait qu’à appuyer encore et encore sur le couvercle de la marmite. Dans les « élites », il était entendu que ce peuple d’en bas était maté, qu’il était à sa place, loin, très loin. Mais cette distance n’est pas que celle de l’argent et du pouvoir. Elle est plus radicale. Elle se dit dans les mots mêmes d’un président tenant, de façon quasi obsessionnelle, à bien établir la différence entre lui et les siens et ces « autres ».

Un dessinateur de presse du Monde, Xavier Gorce, s’est attelé, très didactiquement, à exposer cette logique de différentiation qu’il épouse lui aussi. Dans ses très nombreux dessins, les Gilets jaunes étaient traités d’abrutis, violents, attardés, stupides, incapables de la moindre pensée. Dans ce « travail », ce n’est pas seulement comme le titre Acrimed, dans son article à lire absolument (7), de « mépris » qu’il s’agit, mais de racisme social. Un racisme de la même eau que celui dont fit preuve la quasi totalité de l’intelligentsia parisienne au moment et après la Commune de Paris (8).

Combien il est pratique de considérer que ce « trop » de peuple est, finalement, constitué d’ « autres » que soi-même, d’autres tellement différents que leur faire violence n’est pas si grave et que ce serait faire preuve d’une sensiblerie bien déplacée que de s’en inquiéter.

Nous sommes dans un processus d’accélération de la transition vers un nouveau capitalisme qui ne va pas s’accompagner – en tout cas pour l’instant – d’un nouveau contrat social, mais plutôt d’une radicalisation autoritaire des dominants. Le mouvement des GJ et la répression dont il est victime mettent en lumière, une nouvelle fois, le projet des élites économiques et financières.

Il s’agit maintenant d’imaginer comment répondre à ces contraintes qui s’installent insidieusement dans nos vies ; comment sortir de la sidération et de la peur distillées par l’exercice de la violence d’État, sans être paralysés.

 

(1) ll semble même que l’on en soit venu à l’élimination ciblée ce dernier samedi:  https://www.youtube.com/watch?v=j67RzBH-cnE (à partir de 19′)

(2) https://france3-regions.francetvinfo.fr/occitanie/haute-garonne/toulouse/interdiction-paraitre-ville-rose-jurisprudence-gilets-jaunes-du-tribunal-toulouse-1615153.html

(3) https://lundi.am/De-la-violence-mediatique

(4) Pour reprendre la formule du journaliste de Libération Jean Quatremer dont l’hystérie anti-gilets jaunes frise le pathologique : https://www.acrimed.org/Jean-Quatremer-grand-pourvoyeur-de-fake-news-sur

(5) https://blog.mondediplo.net/il-est-alle-trop-loin-il-doit-partir

(6) Voir sur ce blog notre article sur la loi mordaza : http://laffranchi.info/la-loi-du-baillon/

(7) https://www.acrimed.org/Dessine-moi-un-gilet-jaune-le-mepris-selon-Xavier

(8) Paul Lidsky, Les écrivains contre la Commune, La découverte, 2010.