Comme une bonne cinquantaine de personnes, je me suis rendue le 23 mai dernier à l’atelier-discussion avec Mélissa Blais, organisé par le CIRA à l’Espace autogéré à Lausanne[1]. Avant cette soirée, je ne savais pas grand-chose de l’antiféminisme militant connu sous le nom de « masculinisme » et l’événement m’a ouvert les yeux sur une réalité inquiétante qui, bien connue outre-Atlantique, se développe depuis quelques années dans nos régions.

Le « masculinisme » doit être distingué de l’antiféminisme religieux et conservateur (opposé au droit à l’avortement, au mariage pour tous…) ou du sexisme « ordinaire » véhiculé par les préjugés du sens commun. Il s’agit d’un mouvement organisé, constitué de petits groupes et de réseaux militants qui sont porteurs de stratégies élaborées. Leurs cibles sont surtout les groupes féministes et les institutions qui prennent en charge des femmes ayant subi des violences. Ils diffusent leur idéologie dans les médias, au sein d’associations d’aide aux pères divorcés ou aux hommes violents, parmi les professionnels du social, de la sexologie, du conseil conjugal…

Le « masculinisme » récupère pour les retourner des termes comme « patriarcat » ou des principes, comme celui de la non-mixité de certains groupes féministes. Selon eux, le matriarcat régnerait désormais dans nos sociétés, les féministes auraient pris le pouvoir et ce seraient les hommes qui seraient opprimés et qui devraient se regrouper pour se défendre. Dit comme ça, ça semble peu crédible ! Leur tactique est celle du « dosage », soit de semer le doute peu à peu pour remettre en question des acquis sociaux. Par exemple : pour banaliser le phénomène social des violences masculines contre les femmes, ils sont parvenus à imposer le concept de « violence conjugale » en mettant l’accent sur les hommes battus, ou les cas de violence au sein de couples de lesbiennes. L’exception devient la règle et, puisque les femmes peuvent aussi être violentes, les centres d’accueil pour femmes maltraitées (et leur financement) sont remis en question.
Leur rhétorique est celle du caméléon : « je ne suis pas antiféministe, mais… les féministes exagèrent ». Leur but est de diviser, de cliver entre les « bonnes féministes » alibi et les « mauvaises ».

L’exemple québécois

Depuis les années 1980, on observe une réaction conservatrice (backlash) qui freine les revendications féministes. Au Québec, le moment clé a été le massacre de l’École polytechnique de Montréal, le 6 décembre 1989 (assassinat de quatorze femmes par un homme muni d’une arme semi-automatique). A la suite de cette tuerie dont l’antiféminisme est revendiqué par son auteur[2], les féministes se sont faites plus discrètes et les attaques contre elles et contre les organismes qui œuvrent contre les violences faites aux femmes se sont multipliées, comme si le geste du tueur « autorisait » ces agressions.

Les masculinistes recourent à différentes tactiques : diffusion de leurs thèses sur les réseaux sociaux (autour du thème de la prétendue crise de la masculinité) ; surveillance des féministes et de leurs organisations suivies de menaces, agressions, appels au viol, vandalisme… Les adresses des refuges pour femmes maltraitées sont rendues publiques et ceux-ci subissent aussi des attaques. Des féministes sont mises à l’écart de comités d’experts relevant de leurs compétences ; des groupes ou des institutions qui traitent de la violence conjugale ou sexuelle, ou qui travaillent dans le domaine des thérapies de couple sont infiltrés par les masculinistes ou voient leur financement remis en question. Il y a aussi des formes de répression « douce » qui cherchent à ridiculiser et à réduire au silence, comme la parodie d’un groupe de musique féministe.

Un cycle de la violence antiféministe

Selon Mélissa Blais[3], l’action des masculinistes peut être comparée à celle des hommes violents à l’encontre de leurs victimes. A partir de l’enquête qu’elle a réalisée auprès de militantes québécoises, elle a pu observer une première phase de « tension », de « perte du sentiment de sécurité », durant laquelle les féministes pratiquent l’autocensure, renonçant par exemple à afficher leurs travaux pour éviter des contre-rapports. Les menaces et violences subies conduisent parfois des groupes ou des personnes à l’isolement et à la démobilisation. On peut aussi observer une phase de « justification » : de la part des masculinistes qui se déresponsabilisent, « blâmant les femmes et les féministes d’être la cause de la souffrance masculine », mais aussi du côté des féministes qui – comme certaines femmes battues – éprouvent un sentiment de culpabilité « inversé » ; craignant par exemple – comme l’exprime une répondante de l’enquête à propos du massacre de l’École polytechnique – de mettre « en danger la vie, la sécurité des femmes qu’on voudrait voir devenir militantes ».

En Suisse

Parmi les masculinistes actifs en Suisse romande, on trouve un certain Yvon Dallaire, psychologue, québécois, chroniqueur dans divers médias (magazines, journaux, émissions de radio…) au Québec, mais aussi en Belgique. En Suisse, il fait la promotion de ses formations en « psycho-sexologie positive » pour professionnels de la santé, du social, juristes et étudiants de ces disciplines… par le biais de Vaudfamille (une institution partenaire de l’Etat de Vaud). En octobre 2014, à Lausanne, une formation donnée par Dallaire a d’ailleurs été perturbée par le groupe féministe Les Pires & associé-e-es qui lui reprochait de renforcer « la violence masculine en présentant les hommes comme le nouveau « sexe faible », niant ainsi les rapports de pouvoir et les inégalités structurelles de genre qui existent et se renforcent »[4].

L’autre personnage significatif dans notre région s’appelle John Goetelen, il publie un blog Les hommes libres, hébergé par le site web de la Tribune de Genève et intervient assez souvent à la télévision suisse romande (RTS). Il est notamment l’auteur d’un livre intitulé Féminista : ras-le-bol. En plus de sa défense des thèses masculinistes, Goetelen est climatoseptique. Un rapide survol de son blog montre qu’il pratique le genre caméléon déjà signalé du « je ne suis pas antiféministe mais… ; je ne suis pas autoritaire mais… ». La tactique du dénigrement qui consiste à ridiculiser le camp adverse fait aussi partie, à première vue, de son attirail rhétorique.

Les hommes à la chasse, les femmes dans la caverne

Revenons aux théories d’Yvon Dallaire telles que les a analysées Francis Dupuis-Déri[5]. Dallaire est l’auteur de près de vingt livres qui ont été traduits dans de nombreuses langues. Sans surprise, il dénonce « l’extrémisme féministe » qu’il accuse aussi bien d’avoir inventé le patriarcat pour avoir un ennemi, que de maintenir les femmes dans le rôle de victimes. Les vraies victimes seraient désormais les hommes qui rencontreraient plus de difficultés dans l’existence que les femmes : problèmes scolaires ; taux de suicide et d’incarcération plus élevés ; accidents de la route et alcoolisme plus fréquents… Les raisons de ces maux ? Une société dominée par des féministes dans laquelle les hommes n’auraient plus de modèles positifs auxquels s’identifier.

Sur le plan du conseil conjugal, Dallaire est opposé à l’égalité dans les couples (hétérosexuels) parce qu’elle serait néfaste au bonheur des partenaires. A ses yeux l’égalité est une valeur féminine, incompatible avec le masculin dont la pensée hiérarchique est nécessaire pour organiser la société et éviter le chaos. Tout en prétendant ne pas vouloir revenir aux rôles traditionnels, il recommande aux femmes d’accepter « une répartition inégale et variable des salaires, des tâches ménagères, des soins aux enfants », ainsi que la sexualité intrusive de leur conjoint…

Les différences entre les hommes et les femmes proviendraient d’un atavisme préhistorique. S’appuyant sur une anthropologie naïve et dépassée, il présente ainsi la nature humaine des origines : l’homme « toujours à la chasse (…) déployant son ingéniosité à traquer ses proies, en silence, se coupant de ses sensations pour résister au froid, à la chaleur et à l’inconfort, ravalant ses peurs d’être dévoré par les autres prédateurs (…) développant ainsi sa force physique et ses réflexes… ». Alors que la femme aurait été soumise à un conditionnement très différent : « souvent enceinte, vivant dans la caverne avec les autres femmes et enfants, devant apprendre à cohabiter dans un espace restreint (…) se réconfortant l’une l’autre, attendant impatiemment le retour de l’homme, développant ainsi sa force émotive et ses sens… ». Tout cela serait inscrit dans nos gènes et expliquerait le monde d’aujourd’hui. Cette théorie appartient au domaine de la croyance, de l’imaginaire et non de la connaissance[6], mais elle permet à Dallaire de justifier ses théories sur les identités masculines et féminines.

Daillaire présente l’agressivité comme une valeur structurante de l’identité masculine. En contrepartie, la puissance des femmes serait celle de la parole (développée à l’époque au fond de la caverne). Elles auraient « une longueur d’avance en ce qui concerne la violence psychologique et verbale ». Il « refuse d’admettre » comme le rappelle Dupuis-Déri « que les hommes peuvent user de violence psychologique, et aussi beaucoup parler, crier et insulter, y compris avant ou lorsqu’ils ont recours à la violence physique ». Encore un autre mythe, celui de la femme trop bavarde[7]. Alors que l’on peut observer dans l’espace public que les hommes prennent plus souvent la parole et parlent plus longtemps que les femmes.

La vision phallocratique de Dallaire se manifeste dans les conseils (inquiétants) donnés aux pères pour l’éducation sexuelle de leurs garçons[8], mais aussi dans sa conception du progrès scientifique. Du fait de ses « organes génitaux intrusifs qui prédisposent à des comportements intrusifs », l’homme serait prédisposé à la science et à la conquête de l’univers : « C’est l’ « intrusivité » de l’homme qui, à l’aide de microscopes et de télescopes qu’il a lui-même construits, nous a permis d’acquérir toutes nos connaissances scientifiques sur la matière, de construire des sous-marins, d’inventer des fusées (…) ». Je m’arrête ici. Derrière un petit verni pseudo-scientifique, c’est la vieille idéologie sexiste qui pointe son nez.

Solidarité

Le masculinisme est l’un des volets du fascisme rampant qui ressurgit quand la contestation (féministe, sociale, écologiste, antiraciste…) se développe et que le système ne peut ou ne veut plus rien concéder. Les penseurs réactionnaires s’appuient sur des perdants (« petits blancs », hommes malheureux…) auxquels ils désignent comme ennemis, non pas les capitalistes qui les exploitent ou l’Etat qui les domine, mais celles et ceux qui ont pu bénéficier de certaines avancées sociétales. Alors que le droit à l’avortement est remis en question aux Etats-Unis et ailleurs (et n’existe toujours pas dans une grande partie du monde), les attaques contre les féministes et les structures qui viennent en aide aux femmes doivent faire réagir non seulement les féministes et leur sympathisant-e-s, mais aussi tous les antiautoritaires qu’ils-elles se soient ou non préoccupés de ces questions jusqu’ici.

Ariane

 

[1] Voir le flyer http://www.cira.ch/media/tmp/fly_blais_WEB.pdf

[2] Dans sa lettre de suicide, l’assassin indiquait clairement ses motivations antiféministes. Cf. Mélissa Blais, Y a-t-il un « cycle de la violence antiféministe » ? Les effets de l’antiféminisme selon les féministes québécoises, Cahiers du Genre n°52, 2012/1.

[3] Cette partie de l’article est inspirée par le texte de Mélissa Blais cité ci-dessus.

[4] Cité par Francis Dupuis-Déri, Yvon Dallaire : psychologie, sexisme et antiféminisme, Possibles, Vol 39, n°1, printemps 2015.

[5] Ce paragraphe et les suivants sont inspirés par l’article de Dupuis-Déri cité ci-dessus. Les citations sont également reprises de cet article.

[6] D’abord, on ne sait pas vraiment comment ont vécu les humains préhistoriques. Ensuite, chez certains peuples vivant de la chasse et de la cueillette qui ont été étudiés – et qui pourraient ressembler aux peuples préhistoriques – l’existence de chasseuses est attestée. Les modes d’organisation de ces sociétés sont forts variés, ils sont plus ou moins favorables ou défavorables aux femmes, mais aucun ne ressemble au mythe de la caverne !

[7] Ce thème a été discuté lors de la rencontre du 23 mai. L’un des arguments des adversaires de la grève des femmes du 14 juin prochain est qu’il est normal que les femmes soient moins bien rémunérées que les hommes, vu qu’elles passeraient leur temps à discuter au travail !

[8] Dallaire recommande aux pères de « déculpabiliser » les adolescents de leur « puissance libidinale » et de ne pas laisser leurs « femmes, leurs mères, les mettre en garde contre les débordements possibles de cette sexualité en leur demandant de faire « attention » aux filles avec qui ils sortent ». Cité par Dupuis-Déri, art. cit.