Il y a six mois, le concept d’« identity politics » ne me disait rien. Bien sûr, je connaissais l’existence de groupes non-mixtes, je comprenais le concept de « genre », je suivais de loin en loin les luttes féministes et celles des LGBTIQ+, je m’étais intéressée aux polémiques autour de la PMA et de la GPA, le terme sociologique d’intersectionnalité ne m’était pas inconnu. Le texte qui va suivre peut apparaître comme un dossier à charge. J’ai toujours participé à des groupes mixtes et je ne peux pas me mettre à la place des personnes discriminées qui éprouvent le besoin de se retrouver entre elles pour se sentir en sécurité (safe) afin de s’exprimer, se construire, élaborer leurs revendications. Ce qui sera critiqué ici, ce ne sont pas des personnes, mais des théories, des croyances et des méthodes qui peuvent être contreproductives dans le contexte actuel.

A la fin de l’année dernière, j’ai participé à une « lecture » (discussion à partir de documents) sur le thème des identity politics au Centre international de recherche sur l’anarchisme (CIRA) de Lausanne.[1] On craignait un débat houleux et, parmi les textes proposés à la réflexion, il y avait une brochure intitulée L’air fétide du radicalisme rigide. Elle avait été ajoutée aux autres textes pour suggérer que ce n’était pas nécessairement le contenu des théories identitaires qui était critiqué, mais le sectarisme et la division qu’elles induisent dans nos milieux. Du fait de ces précautions peut-être, il n’y eut pas de polémique et bien des questions restèrent ouvertes.

Quelques temps après, lors d’une autre discussion portant cette fois-ci sur « la violence », une série d’interventions vint nous rappeler l’actualité des identity politics. Pour quelques personnes, le thème de la discussion évoquait avant tout la violence interne à nos milieux, provenant des « privilèges » que possèderaient les uns ou les autres du fait de leur identité de genre, leur « race », etc. Ainsi, les hommes cisgenres et les non racisés exerceraient en permanence une forme de violence contre les femmes, les transgenres, les racisé-e-s… Voilà, on y était : les questions identitaires qu’on croyait avoir chassé par la porte, revenaient par la fenêtre !

Détour par les Etats-Unis

On dit que les identity politics viennent des Etats-Unis. Suivant cette piste, je suis tombée sur l’ouvrage[2] d’un certain Mark Lilla, professeur de sciences humaines à Columbia University et démocrate bon teint. Lilla nous dit que sur le site web du Parti démocrate, on trouve une rubrique intitulée « les gens » qui renvoie à dix-sept messages qui s’adressent à autant d’identités : femmes ; handicapés ; Hispaniques ; Afro-Américains ; « Américains ethniques » (Italo-Américains, Polonais-Américains…) ; LGBT ; Amérindiens ; Américains d’origine asiatique, etc. Pour Lilla, le message est tout sauf rassembleur et la classe ouvrière qui votait traditionnellement démocrate est la grande oubliée…

Lilla évoque l’institution universitaire à laquelle il appartient et où la « Nouvelle Gauche » se serait repliée après les grandes mobilisations des années 1960-1970.[3] Celle-ci serait l’une des sources des identity politics. Au moment où les mouvements se sont retrouvés dans des impasses, des règlements de comptes se sont produits. Le racisme, le sexisme, l’homophobie… ont été dénoncés par celles et ceux qui les subissaient. Ces accusations légitimes ont eu le mérite de mettre en lumière des réalités cachées et de provoquer des prises de conscience et des changements de mentalité bienvenus, mais aussi une surenchère à laquelle il a été répondu par des politiques de discriminations positives[4] pour canaliser la contestation.

Lilla affirme qu’au lieu de contrecarrer le dogme de l’individualisme radical prôné par Reagan et ses successeurs, beaucoup de professeur-e-s issus de la gauche « ont incité les étudiants à être les spéléologues de leur propre identité et en ont fait des êtres sans aucune curiosité pour le monde extérieur »[5]. Il décrit le cheminement « classique » d’une étudiante qui s’engage aujourd’hui dans des « études genre ». Encouragée à explorer son identité, elle conclura sans doute « que le but de l’éducation n’est pas de devenir progressivement soi-même à travers l’interaction que l’on développe avec le monde, mais plutôt d’interagir avec le monde et en particulier la politique dans le but limité de comprendre et d’affirmer ce que l’on est déjà »[6]. Ensuite, elle limitera ses études aux sujets portant sur l’identité à laquelle elle s’identifie – s’engageant peut-être dans un mouvement de personnes partageant le même profil. De là une atomisation des luttes. Le féminisme, par exemple, s’est fragmenté en de multiples chapelles. A la solidarité envers les plus opprimées – vue comme démagogique et paternaliste – se substitue l’intersectionnalité, soit « des alliances temporaires d’individus dont les identités s’entrecroisent, pour atteindre des objectifs à court terme. L’engagement politique comme un Tinder pour gens pressé. Et une arme impuissante face à l’assaut populiste de droite… »[7].

Lilla évoque enfin la difficulté qu’il y a à débattre dans le monde « identitaire ». On ne s’intéresse plus aux idées, mais à la légitimité de la personne qui les exprime. La locution « En tant que X, je dirais que… » est désormais la norme. Bref, en fonction de son identité, on peut ou non s’exprimer sur tel ou tel sujet. Lilla y voit une forme de retour du religieux où le tabou remplace l’argument. Les propositions ne sont plus vraies ou fausses, mais « pures » ou « impures ». « Et non seulement les propositions, mais de simples mots. Les « identitaristes » de gauche, qui se considèrent comme des créatures radicales, contestant ceci et transgressant cela, sont devenus aussi corsetés que les institutrices protestantes d’antan par rapport à l’utilisation de la langue anglaise, analysant chaque conversation en quête de locutions déplacées et tapant sur les doigts de ceux et celles qui les utilisent par inadvertance. »[8]

Ce détour par les Etats-Unis montre que le problème des identity politics traverse tout autant la « gauche » libérale que les milieux radicaux. Ce n’est donc pas spécifiquement une question de radicalité, mais aussi un problème de réformisme voire de conformisme. Nous allons voir brièvement que l’anarchisme en est affecté selon les mêmes termes généraux d’une tendance finalement très partagée.

Disciples de Foucault

Dans une première approche, il me semble que ces problématiques nous ramènent à de vieux débats. Pour qui a vécu les années 70, l’alternative était : révolution personnelle ou révolution sociale ? Il y a aussi l’éternelle question : faut-il d’abord changer l’être humain pour changer la société ou l’inverse ? A mes yeux, l’un ne va pas sans l’autre, mais l’oubli de la question sociale ne peut que renforcer le système actuel.

Il faut aussi se mettre d’accord sur la définition du pouvoir auquel les anarchistes s’opposent. S’agit-il, comme je le pense, de celui de l’Etat et ses institutions : gouvernement, forces armées, bureaucratie… ; de celui du capitalisme et ses avatars ; des institutions religieuses ; de la famille patriarcale, etc. Ou le pouvoir est-il, comme d’autres l’imaginent, quelque chose de beaucoup plus diffus qui se manifeste avant tout au travers des normes qui modèlent les individus.

Dans son ouvrage Le désert de la critique. Déconstruction et politique[9], Renaud Garcia évoque l’influence de Michel Foucault dont l’œuvre constitue une source d’inspiration pour beaucoup de libertaires. Pour Foucault, le pouvoir est partout. Sa grande idée « consiste à montrer que l’action du pouvoir (…) n’est jamais uniquement négative et répressive, mais au contraire et le plus souvent positive et productive »[10]. Dans ce modèle, la résistance des dominé-e-s consiste à affronter et à se réapproprier le pouvoir dans tous les lieux où il se manifeste : les prisons, les écoles, les hôpitaux, la famille, entre les sexes, etc. L’idée d’une lutte collective et unifiée est abandonnée. Une thématique reprise par Michel Onfray qui – prétendant revitaliser l’anarchisme – propose de l’orienter vers des luttes partielles et multiples, contre « des micro-fascismes décentralisés et rhizomiques, intersubjectifs et disséminés »[11].

Pour des anarchistes ou « post-anarchistes » qui s’inspirent des théories de Foucault, l’anarchisme devrait être perpétuellement changeant en fonction des thèmes du moment. Il ne reposerait pas sur des fondements tirés de son passé et n’aurait « pas d’ouverture déterminée vers un futur qui pourrait porter les esquisses d’une société organisée autrement ». Il s’agit de développer des pratiques entrainant des effets ici et maintenant « dans le but de modifier directement des modes de vie, en reconnaissant ou rendant visible des exclusions, des rejets, des positions subalternes »[12]. Selon ses partisans, ce pragmatisme permet aux anarchistes d’élargir considérablement leur influence, mais comme le dit Garcia, il les amène aussi à se fondre dans une « gauche » indistincte.

Guerre des races

Dans le cadre d’un cours donné en janvier 1976, Michel Foucault va développer une nouvelle conception historique qui tourne le dos à la tradition européenne de la philosophie politique. Aux récits des dynasties royales et de leurs exploits militaires, qui mettent l’accent sur une « histoire de la souveraineté nationale, où le pouvoir irradie le corps social depuis une position de surplomb », Foucault oppose « une histoire de la lutte entre races dominantes et races dominées » : « Quoi qu’en dise le récit officiel, l’histoire des Normands vainqueurs après la bataille de Hastings n’est pas l’histoire des Saxons vaincus, l’histoire des Francs n’est pas celle des Gallo-Romains, l’histoire des grands n’est pas celle des petits » [13].

Cette approche – comme d’autres avant elle – délégitime le récit étatique. Elle irrigue les études post-coloniales, mais aussi certains mouvements politiques, comme le parti des Indigènes de la République (PIR) qui dénonce la France comme Etat colonial. Le PIR avance des revendications mémorielles et réclame des réparations pour les citoyen-e-s issu-e-s des anciennes colonies. Des membres de ce parti cultivent l’art de la provocation, telle sa porte-parole Houria Bouteldja qui a inventé le néologisme « souchiens » pour remplacer le terme « Français de souche » utilisé par l’extrême-droite, faisant ainsi le buzz et occupant l’espace médiatique.

Loin de moi l’idée de sous-estimer la marginalisation et les discriminations que vivent nombre de personnes issues de la migration, ni de minimiser le racisme ambiant. Par contre, lorsque la guerre des « races » se substitue à la lutte des classes, il y a un souci. Problème aussi quand des principes universalistes tels que la liberté et l’égalité sont condamnés parce qu’ils seraient issus de la pensée occidentale…

Peut-être qu’il y a lieu de conclure sur ce point en évoquant l’incident qui s’est produit à Marseille dans le local « Mille Bâbord » à l’automne 2016. Appelés à débattre d’un tract dénonçant « les catégories et le vocabulaire de l’idéologie racialisatrice, repris depuis quelques temps dans les organisations et milieux politiques qui vont de l’extrême-gauche jusqu’aux libertaires » [14] une quarantaine de militant-e-s des luttes de sans-papiers, contre les frontières et la machine à expulser, contre les centres de rétention… ont été attaqué-e-s par une trentaine de jeunes femmes (surtout) venues leur « chier dessus », les traiter de « bande de racistes réactionnaires négationnistes néo-colons » et les frapper en criant à qui mieux mieux « notre race existe ! »[15] Que des anti-racistes se fassent agresser par des personnes qui veulent faire reconnaître leur « race » dominée, voilà sans doute un exemple extrême de ce à quoi peut mener le dogmatisme identitaire. De tels événements ne sont pas fréquents, mais ils montrent que les perspectives identitaires sont susceptibles d’amener des gens à tomber dans la provocation.

Aujourd’hui en France, Macron fait campagne contre le « séparatisme islamiste ». Il tente évidemment de faire diversion, pour détourner l’attention des questions sociales (retraites, gilets jaunes…). Peut-être mise-il sur une « stratégie du choc » pour réveiller les islamistes et les racistes ? Verra-t-on une fois encore la gauche se déchirer autour du concept d’islamophobie qui signifie pour certain-e-s une attaque contre une identité dominée, alors que d’autres estiment qu’on a le droit de refuser toutes les religions.

A la fin de ce parcours, sans doute trop court et superficiel, on aura compris que je rejette la théorie des identity politics. Non pas que je dénie le droit aux anarchistes de s’associer comme ils et elles l’entendent (que leurs affinités soient identitaires ou reposent sur des idées), mais je refuse que lors d’assemblées communes, certain-e-s se sentent exclu-e-s[16] ou muselé-e-s du fait de prétendus privilèges attachés à leur « identité ». Dans les temps difficiles qui nous attendent, nous avons besoin de l’énergie et de l’intelligence de toutes et tous. Il s’agit de mettre en œuvre des structures qui le permettent.

Ariane

[1] Voir la présentation de la discussion et liens des textes proposés : https://www.cira.ch/actualites – 2019-12-11 Décembre au CIRA.
Comme les traducteurs du texte Contre l’anarcho-libéralisme et la malédiction des identity politics, Fleurs Arctiques et Ravage Editions, décembre 2018, j’adopterai le plus souvent dans cet article l’expression anglaise « Identity politics » plutôt que celle de « politique identitaire » qui en français fait traditionnellement référence à l’extrême-droite.

[2] Mark Lilla, La gauche identitaire. L’Amérique en miettes, Paris, Stock, 2018.

[3] Sur ces mobilisations, lire par exemple Dan Berger, Weather underground. Histoire explosive du plus célèbre groupe radical américain, Montreuil, L’échappée, 2010.

[4] Comme beaucoup de politiques réformistes, la discrimination positive est une arme à double tranchant. Elle repose sur le dogme de la prétendue « égalité des chances » à laquelle elle donnerait un coup de pouce. Certes, des personnes issues des groupes dominés peuvent ainsi bénéficier de soutiens spécifiques, mais cela n’entraîne guère d’amélioration globale des conditions de vie des collectifs concernés, c’est donc souvent un alibi. Utilisée comme argument politique pour gagner des votes, la discrimination positive provoque aussi le ressentiment de gens qui en sont privés et les partis réactionnaires ne manquent pas d’attiser cette jalousie à leur profit.

[5] Mark Lilla, op. cit., p. 74.

[6] Ibid., p. 97.

[7] Ibid., p. 13.

[8] Ibid., p. 104.

[9] Renaud Garcia, Le désert de la critique. Déconstruction et politique, Paris, l’échappée, 2015.

[10] Ibid., p. 18.

[11] Michel Onfray, Le Post-anarchisme expliqué à ma grand-mère : le principe de Gulliver, Frémeaux & Associés, 2011. Cité par Renaud Garcia, ibid., p. 20.

[12] Renaud Garcia, Ibid., pp. 44-45.

[13] Ibid., p. 97.

[14] Ce texte rejetait entre autres les termes de « race », « blancs », « non-blancs », « racisés », « islamophobie » etc. https://www.millebabords.org/spip.php?article29760

[15] Zabriskie Point, La « Race » à coup de poing américain. http://www.non-fides.fr/IMG/pdf/2/3/7/zabriskie.pdf

[16] Cela ne signifie pas que l’on doive accepter tout le monde. Un individu peut être exclu d’une réunion ou d’un collectif si son attitude, sa fonction ou autre est jugée inacceptable.