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Quelques réflexions à propos de : Olivier Besancenot, Michael Löwy, Affinités révolutionnaires. Nos étoiles rouges et noires. Pour une solidarité entre marxistes et libertaires, Fayard, Mille et une nuits, août 2014.

Ça ressemble à une déclaration d’amour. C’est un nouveau petit livre rouge (et noir) dans lequel le sociologue et philosophe Michael Löwy et le candidat de la Ligue communiste révolutionnaire (devenue depuis NPA) à la présidence de la République en 2002 et 2007 disent tout le bien qu’ils pensent des libertaires.
Nos étoiles rouges et noires… ça fait un peu bling, bling, trop beau pour être honnête, comme la lettre que le jeune facteur (de moins en moins jeune en fait) écrit à Louise Michel dans cet opus. Une fois de plus (1), des marxistes, léninistes, trotskystes… s’attribuent un héritage qui n’est pas le leur, mais celui de leurs voisins. Des voisins eux-mêmes affaiblis, absorbés par leurs problèmes et qui pourraient se laisser faire.
Cet ouvrage prend d’une certaine manière, quarante ans plus tard, le contre-pied du livre de Jacques Duclos Bakounine et Marx ombre et lumière (2), dans lequel le dirigeant du parti communiste français de l’époque tentait d’affaiblir l’anarchisme en dénigrant et calomniant Bakounine.
Dans le livre de Besancenot et Löwy, par contre, c’est l’anarchisme qui est mis en lumière alors que le marxisme apparaît plutôt comme la face sombre du socialisme : un mal nécessaire. Il ne s’agit pas, pour les auteurs de renier leur doctrine (le marxisme), mais au contraire de l’éclairer, de lui donner un supplément d’âme en quelque sorte, grâce à des idées et des militant-e-s libertaires.
Dans la première partie, comme dans la troisième, le texte est décoré par les portraits d’illustres ancêtres marxistes, anarchistes, ou « marxistes libertaires » qui sont offerts à l’admiration des lecteurs.
Les staliniens ou les maoïstes pour qui le marxisme était la religion d’Etat, ne sont visiblement pas des marxistes « authentiques » pour Besancenot et Löwy. Par contre, Pierre Monatte qui « préférait se définir comme « syndicaliste communiste » » aurait été « le plus marxiste des libertaires » avant 1914, pour devenir « après le premier conflit mondial, le plus libertaire des marxistes ». Celui qui ne se réclame pas du marxisme, l’est en quelque sorte malgré lui. Autre cas de figure : il y a celui qui a pu se réclamer de l’anarchie et du marxisme à un moment donné, comme Walter Benjamin, mais dont la pensée complexe et foisonnante ne peut être enfermée dans un moule… Par là se précise le propos des auteurs : il s’agit pour eux de se dissocier des principaux avatars du marxisme-léninisme et de mettre en avant des figures riches, attrayantes et positives, pour cautionner un projet politique et organisationnel réducteur.
Et les portraits se succèdent, de marxistes reconnus, comme Rosa Luxembourg et de non-marxistes, joyeusement adoptés, tels que les anarchistes Emma Goldman ou Buenaventura Durruti entre autres. Celui qui n’est pas initié, découvre ainsi, au fil des pages, que les « marxistes » sont ceux dont les auteurs s’estiment les héritiers (les militants du POUM en Espagne, par exemple) et que d’autres personnes qui n’ont jamais été marxistes méritent de voir leur portrait figurer dans cet album, parce que des trotskystes (ou Trotsky lui-même) les apprécient et/ou citent leurs propos.
On ne trouve pas dans ce livre une définition explicite du marxisme, mais à sa place, beaucoup de confusion. On lit dans les premières pages que, lors des événements de la Commune de Paris en 1871, Marx aurait écrit des textes plus libertaires que Bakounine. « Enthousiasme libertaire » de Marx qui, visiblement, fut de courte durée, puisque Bakounine et James Guillaumes furent expulsés de la Première Internationale, l’année suivante, parce qu’ils rejetaient le centralisme marxiste et refusaient d’admettre que « la conquête du pouvoir politique [soit] le grand devoir du prolétariat » (3).
Par touches successives, tout au long du bouquin, un imaginaire se met en place dans lequel le marxisme, aussi appelé « matérialisme historique » apparaît comme le pôle de la sobriété, de la rigueur, de la science, alors que l’anarchisme serait le pôle de la spontanéité, de la révolte, de la créativité, du romantisme…

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