Avec les massacres de Paris, nous sommes entrés dans une nouvelle ère et pas seulement en France. Intégrisme sanguinaire d’un côté, Etat autoritaire de l’autre, la réalité que vivent la plupart de celles et ceux qui ont participé au Printemps arabe déborde désormais chez nous. Sans avoir été touchés directement, nous sommes passés par des sentiments de sidération, de tristesse, d’angoisse et de colère. En essayant de mettre entre parenthèses l’émotionnel, nous allons tenter d’exposer quelques-unes des causes et conséquences des événements du 13 novembre 2015.

Le terrorisme une arme de guerre

Beaucoup ont dit que les massacres perpétrés à Paris visaient un mode de vie, des valeurs, une manière d’être ensemble. C’est certain, mais il faut aussi les considérer sur un plan stratégique et géopolitique. Le terrorisme qui vise les civils est intolérable et nous le rejetons sans réserve. Il n’en reste pas moins qu’il constitue une arme régulièrement utilisée dans les guerres asymétriques (qui opposent une grande puissance militaire à un collectif plus faible). Parmi les nombreux exemples qu’on peut trouver, rappelons que des attentats indiscriminés ont été commis par l’OAS, le FLN et l’armée française pendant la guerre d’Algérie. Les armées conventionnelles pratiquent des formes de terrorisme sur une large échelle. Les bombardements n’ont jamais épargné les civils et visent souvent précisément à terroriser la population.

Le recours à des kamikazes est aujourd’hui une marque de fabrique des « djiadistes », mais ceux-ci – ou en tout cas leurs commanditaires – ne sont pas irrationnels, comme certains commentateurs le rapportent, en insistant sur l’usage qu’ils feraient de produits stupéfiants. En exportant le conflit qu’il mène en Syrie et en Irak, Daesh a choisi d’atteindre ses ennemis sur leur terrain, décuplant ainsi son impact médiatique.

Daesh est issu du bourbier irakien

A l’origine, l’« Etat islamique » est issu du bourbier irakien provoqué, en 2003, par George W. Bush et la coalition internationale qu’il dirigeait, sous prétexte de guerre « préventive » contre d’imaginaires armes de destruction massive. L’occupation du pays, les milliers de détentions, les tortures, les disparitions et exécutions qui ont suivi, ont fourni le terreau de la guerre civile et du chaos. C’est en faisant l’impasse sur la complexité du pays, en démantelant l’administration, l’armée et le parti Baas et en mettant en place un proconsul américain, puis un gouvernement répressif dominé par les chiites, que la coalition à jeté de nombreux sunnites dans les bras de Daesh…

Etats consolidés contre Etat émergent

Nous avons affaire à un Etat émergent qui se construit sur les territoires de deux Etats en décrépitude : l’Irak et la Syrie. L’intervention, dans ce contexte, d’Etats à priori consolidés comme les Etats-Unis, la Russie, la France… n’a pas, quoi qu’on en dise, un caractère humanitaire. Même si l’on déteste les islamistes et tout ce qu’ils représentent en termes d’obscurantisme, de sexisme, de violence, est-ce que ça nous oblige à nous aligner sur l’Etat français et à accepter ses mesures liberticides ?

Comme elle le fait par ailleurs au Mali et en Centrafrique, la France défend surtout, en Syrie, sa place sur la scène internationale. Une place que l’on peut qualifier de néo-colonialiste ou d’impérialiste. La réaction incontinente : « ils nous ont attaqués, on bombarde Racca » pourrait bien créer, dans ce contexte, de nouvelles vocations terroristes chez ceux qui considèrent que les populations musulmanes sont les éternelles victimes de l’Occident.

Alliances et hypocrisie

Daesh est en perte de vitesse sur le plan de ses ambitions territoriales et intensifie maintenant sa stratégie conspirative internationale. Les bombardements à Racca ne l’affaiblissent que partiellement et se sont les milices kurdes qui interviennent au sol. Des Kurdes, dont l’une des organisations : le PKK est considéré comme terroriste par l’Union européenne ! Le gouvernement turc qui le réprime fait partie de l’OTAN, alors que sa frontière constitue la principale porte de sortie pour le pétrole et les autres matières premières de l’Etat islamique. C’est aussi par cette porte que passent les candidats au djihad. Le jeu des alliances est mouvant et ceux qui étaient considérés comme des démons (le PKK, mais aussi l’Iran…) sont mis à contribution. Parmi les alliés des occidentaux, il y a plusieurs pays qui jouent un double jeu et il se pourrait bien que les Kurdes soient, une fois de plus, les sacrifiés de l’histoire.

Utiliser la menace terroriste pour quadriller la population

Sans sombrer dans des théories fumeuses, force est de constater que de leur côté, les Etats consolidés utilisent la menace bien réelle du terrorisme islamique pour mettre en œuvre des politiques répressives, de contrôle et de quadrillage de leurs populations qui, sans ce type d’attaques, seraient bien difficiles à faire passer dans l’opinion, comme l’interdiction des manifestations, les perquisitions administratives et d’autres mesures liberticides. En France, les 10’000 personnes fichées « S » ne sont pas que des islamistes armés. On y trouve aussi des syndicalistes, des écologistes, des anarchistes… qui pourraient ainsi être assignés à résidence ou internés ! Qu’on ne se méprenne pas, nous n’insinuons pas que pour museler toute opposition, les gouvernants favorisent ou provoquent des attentats. Par contre, ils savent utiliser les opportunités qui leurs sont offertes et battent le fer quand qu’il est chaud.

Afin d’assurer le tout sécuritaire, le gouvernement Hollande affirme désormais qu’il ne respectera pas l’équilibre budgétaire de ses associés européens. Ainsi la guerre déclarée lui permet de résoudre des problèmes économiques en engageant massivement des gendarmes, policiers et autres soldats, par exemple. Dans les moments de crise, les sociaux-démocrates ont toujours su renforcer l’ordre capitaliste.

Eviter l’instrumentalisation

Garder le cap de la lutte contre l’exploitation et la misère, poursuivre la dénonciation de la domination étatique et de ses privilèges, tout en luttant contre l’aliénation « djihadiste » et sa violence aveugle, ne sera pas une chose facile. Le risque existe que certain-e-s abandonnent la critique du système et fassent le choix d’appuyer, voir de devancer le pouvoir, dans le discours répressif et va-t-en-guerre. Mais le risque opposé, celui d’être instrumentalisés par Daesh, existe aussi. Le terrorisme islamiste se nourrit de la marginalisation d’une partie de la jeunesse en offrant un débouché à sa révolte, alors que le mouvement ouvrier et les mouvements sociaux peinent à rassembler et à trouver leur voie. Eviter le simplisme, confronter les points de vue, lutter pour conserver l’arme de la critique et développer les solidarités de base sont nos boussoles, conservons-les et utilisons-les à bon escient.