Le dimanche 23 novembre, au cimetière de Montjuïc, nous avons assisté à la cérémonie en souvenir de Buenaventura Durruti, Francisco Ascaso et Francesc Ferrer i Guàrdia qui se déroule depuis plus de 20 ans le dimanche qui suit le 20 novembre, date de la mort de Durruti sur le front de Madrid en 1936. Il s’agissait aussi d’honorer les victimes de la répression franquiste, tout comme le groupe de militantes libertaires aguerries à l’origine de cette tradition. Nous avons retenu les noms de Joaquina Dorado, Antonia Fontanillas, Colette Durruti, Pepita Carpena et Antonina Rodrigo (qui depuis Grenade a salué l’assemblée par téléphone). Nonagénaire, Antonina Rodrigo est l’autrice de nombreuses recherches sur les femmes rebelles et anarchistes ainsi que sur Garcia Lorca.
Parmi les quelques 80 personnes présentes, la CNT-AIT était largement représentée, il y avait aussi une délégation de la CGT de Barcelone. Les représentant.es de ces deux organisations ont pris la parole, tout comme l’ont fait d’autres intervenant.es. Parmi celles-ci Manel Aisa Pàmpols auteur de nombreux ouvrages sur la mémoire du mouvement anarchiste et Ricard de Vargas Golarons, ancien militant du MIL et historien. Les membres du Collectif Arcadia ont engagé un dialogue imaginaire avec le pédagogue Ferrer i Guàrdia (exécuté en 1909) lui demandant des « conseils » et lui faisant part de leur expérience d’école libertaire. D’autres participant.es ont exposé leurs idées sur la situation actuelle, lu des poèmes ou entonné des chansons. Testimonial ? On peut le penser, mais cela n’a pas été notre sentiment. Nous y avons vu manifestation d’échange et d’affirmation libertaire. Cela nous a permis de renouer des contacts avec quelques compagnon.ne.s.
Le lendemain nous retrouvons Manel Aisa. Avec lui nous marchons dans le quartier du Raval (anciennement « quartier chinois ») où tant d’anarchistes ont laissé leur marque. Sur certaines façades on découvre des plaques expliquant qu’ici a vécu Teresa Claramunt (Sabadell 1862 – Barcelone 1931) « travailleuse du textile et anarcho-syndicaliste » ; que là a été assassiné le 10 mars 1923, Salvador Seguí, El noi del sucre, qui fut secrétaire de la CNT ; ou que sur cette place se trouvait la prison de la Reine Amalia, geôle de femmes où les conditions d’hygiène étaient déplorable et dont les détenues furent libérées le 19 juillet 1936, puis le bâtiment démoli à l’initiative des Mujeres Libres. Manel connaît aussi des lieux qui n’ont pas de plaque, comme le bâtiment où a vécu Manuel Escorza del Val. Il nous fait découvrir l’Agora Juan Andrés Benítez (Séville 1962- Barcelone 2013), un espace autogéré qui porte le nom d’un militant de la cause LGBT victime de la violence policière dans cette rue où il vivait. Le terrain occupé maintenant depuis plus de dix ans était promis à la spéculation qui gangrène tout Barcelone, mais les habitant.es en ont décidé autrement et ont créé un lieu qui répond à leurs besoins. Quand nous y sommes passés un groupe de jeunes préparait un repas végan pour les personnes présentes.
Dans le quartier du Raval, on trouve aussi El Lokal haut lieu de la contre-culture qui abrite une librairie bien fournie, des fanzines, CD et autres t-shirts et qui constitue un lieu de rencontre et de résistance pour les habitant.es du quartier. Arrivé à l’échéance de son bail à loyer, menacé par son propriétaire, le Lokal est désormais dans ses murs. Un financement solidaire lui a permis d’obtenir un apport suffisant pour un prêt hypothécaire. Il aurait été vraiment fâcheux qu’un collectif qui lutte depuis si longtemps contre la gentrification du quartier en soit lui-même victime. Comme on peut le lire sur le rabat d’un ouvrage de la collection « Histoire du Raval » que publie le Lokal « La catastrophe qui a frappé notre territoire ces dernières années, détruisant 200 bâtiments qui abritaient 2 520 habitants et 600 commerces, a entraîné l’expulsion de milliers de personnes, pauvres pour la plupart. (…) la spéculation immobilière [entraîne] la substitution de la population autochtone par celle du tourisme. Mais comme un bouchon qui finit par émerger à la surface de l’eau, la réalité de ce qui s’est passé finit par apparaître, remettant les choses à leur place. Il nous appartient de les connaître, de les reconnaître et de les affronter » (1). Quelques rues plus loin, au 34 de la rue Joaquín Costa, se trouve la librairie la Rosa de Foc dans des locaux qui abritent aussi la Fundació d’Estudis Llibertaris i Anarcosindicalistes (FELLA) et la CNT-AIT. Nous y avons vu des camarades avec qui nous avons eu de nombreux échange. Un soir, la Rosa de Foc nous est apparue comme une véritable ruche : réunions syndicales à l’étage et au rez-de-chaussée, dans l’espace de la FELLA, présentation du livre d’Armand Bronca Segur, Enemics de l’autoritat, « une nouvelle sur la répression, l’amitié, l’amour et l’anarchie… Un cri de rage contre la propriété privée, les prisons et le système qui les nécessite ». La participation massive à cette soirée met en lumière ce qu’a toujours été l’anarcho-syndicalisme : à la fois organisation de lutte et diffusion d’idées et de culture.
Une autre découverte a été celle du Centre d’Estudis Llibertaris Federica Montseny, logé dans les vastes locaux de la CNT-AIT de Badalona. Ce centre d’études – particulièrement bien ordonné – comprend une vaste bibliothèque (plusieurs milliers d’ouvrages) ; des archives ; des collections de périodiques et d’affiches ; des documents digitalisés, ainsi que des témoignages enregistrés… Les livres et périodiques reçus à double sont redistribués vers d’autres bibliothèques libertaires du territoire espagnol. Les membres du centre sont bénévoles et le centre ne reçoit aucune subvention publique. Rafa, qui nous le fait visiter, explique qu’il rassemble de la documentation depuis 1977. Afin de préserver et faire connaître la mémoire du mouvement anarchiste et libertaire, le Centre d’Estudis Llibertaris Federica Montseny publie des livres qui – comme on peut le lire dans le préambule de leur dernière livraison (2) – rendent compte surtout de « l’histoire des gens ordinaires » chers à George Orwell.
Lors de nos différentes rencontres, nous avons essayé de parler – avec assez peu de succès – de l’attaque dont la CNT-AIT est victime de la part de la « CNT »-CIT. En règle générale, la réaction était celle d’une profonde lassitude. Pour la plupart des militant.es et sympatisant.es l’urgence est ailleurs, par exemple dans les luttes avec les migrant.es qui sont victimes du racisme institutionnel des autorités régionales qui, sur ce plan, ne se distinguent pas de celles d’autres territoires de l’Etat espagnol.
Face aux fascistes qui se sentent pousser des ailes, la répression réclamée par de prétendus anarcho-syndicalistes qui revendiquent l’exclusivité du sigle CNT ; du drapeau rouge et noir en diagonale ; des locaux syndicaux (a priori pour les vendre) ainsi que des dommages et intérêts… apparaît comme ignominie et les quelques militant.es qui nous en ont parlé le vivent comme une trahison.
Notre visite à Barcelone nous a renforcés dans la conviction que l’« action violente indirecte » (comme une copine l’a définie) menée par la « CNT »-CIT par le biais d’une « justice » qui en Espagne apparaît tous les jours comme plus corrompue, ne peut qu’affaiblir l’anarcho-syndicalisme et le mouvement libertaire. Que cette initiative provienne de néo-plateformistes (qui s’affublent du nom de « spécifistes » mais qu’il faudrait plutôt appeler « anarco-bolchéviques »), de partis politiques ou simplement d’arrivistes qui veulent faire main-basse sur le patrimoine de la CNT, reste à préciser, mais il y a sans doute un peu de tout ça. L’appui que leur apporte les autres sections de la CIT et l’indifférence d’une grande partie du mouvement libertaire international, nous plonge dans la perplexité. Peut-on penser que cette affaire ne va pas nous éclabousser ? Faire l’autruche, regarder ailleurs, c’est s’interdire de comprendre les stratégies mises en œuvre contre nous, c’est sous-estimer notre (potentielle) charge subversive et ne pas voir les pièges que l’on nous tend.
Ariane et José
1) Manel Aisa Pàmpols, Ada Martí Vall. El sueño de la conciencia libre, Barcelone, 2019.
2) Émil Morel, ¡Adiós Lanzarote! De la Columna Durruti à la invasión del Valle de Arán. Las memorias de Juan Narciso Betancort, Badalona, 2025.






