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Voici un texte de première main d’un ami historien et compagnon anarcho-syndicaliste sur les récents événements de Ceuta, qui offre une vision documentée sur ce qui s’est passé (réd.)

Le 30 juillet 2026, un afflux massif de personnes migrantes s’est produit à Ceuta, une ville espagnole située au nord du Maghreb, en Afrique. Le Maroc l’entoure géographiquement et revendique la souveraineté sur cette localité, ainsi que sur Melilla, plus à l’est, qui se trouve dans la même situation. La population de Ceuta, qui appartient traditionnellement à l’une des «quatre cultures» (chrétienne, musulmane, juive et hindoue), est majoritairement favorable au maintien de la ville au sein de l’Espagne, y compris la communauté musulmane, bien que nombre de ses membres entretiennent des liens culturels et familiaux avec des Marocains. Cette multiculturalité de Ceuta s’inscrit dans un régime libéral; il faut donc être conscient de l’existence de classes sociales, avec des secteurs défavorisés au sein de ces quatre communautés, mais principalement au sein de la communauté musulmane, où certains quartiers s’apparentent pratiquement à des ghettos, même s’ils possèdent, il est vrai, une histoire intéressante d’autogestion, mais nous n’en parlerons pas ici.

Depuis des décennies, Ceuta accueille un grand nombre d’immigrants et ses services spécialisés dans les questions migratoires sont régulièrement saturés. Selon les périodes, cette immigration provient de différents pays africains ou du Maroc. La plupart émigrent pour des raisons économiques et avec certaines attentes en matière de conditions de vie, mais nombreux sont ceux qui fuient des guerres de toutes sortes, des conflits sanglants. Le premier camp de migrants connu à Ceuta fut sans doute celui de Calamocarro, qui accueillait alors des personnes venues du Rwanda, vers 1994. Ceux du 30 juillet 2026 sont principalement issus du Maroc, mais aussi du Mali et du Soudan, des pays en guerre; dans le cas précis du Mali, où se trouvaient jusqu’à récemment des troupes françaises et espagnoles, et où se trouvent désormais des troupes russes (…).

L’ONU reconnaît, dans son article 13, le droit de migrer à travers le monde (…). Mais que disent les lois en Espagne ?

La législation espagnole impose une série d’exigences qui semblent peu connues:

1) Il faut identifier les personnes arrivées dans le pays, que ce soit par voie régulière ou irrégulière. Une fois qu’elles ont été identifiées et que leur demande (principalement d’asile) a été enregistrée, une décision est prise, et l’ensemble de ce processus prend un certain temps, plusieurs jours au minimum. C’est ce qui empêche de «renvoyer immédiatement» une personne se trouvant sur le sol espagnol. Il est en effet possible, dans le cadre des missions de police, d’empêcher toute personne se trouvant dans les installations et aux barrières frontalières de tenter de franchir la frontière en ignorant les contrôles ou en refusant de s’identifier. Mais une fois qu’elles sont arrivées, la situation est déjà différente. Il faut préciser qu’à la frontière, n’importe qui peut demander l’asile et s’identifier, ce qui donne lieu à une décision ultérieure. S’ils viennent de pays en crise ou de régimes dangereux, ils devraient être admis comme réfugiés, même si, évidemment, ce n’est pas toujours le cas. Mais cela arrive, comme ce fut le cas pour les réfugiés syriens. D’autre part, pour qu’un migrant soit accepté, il doit justifier d’un revenu supérieur à un montant X, condition qu’il ne peut généralement pas remplir en raison du niveau moyen des salaires et du coût de la vie dans chaque pays, et surtout parce que le travail au noir, avec des versements en espèces impossibles à justifier, est fréquent. Cet arbitraire les pousse, par mesure de précaution, à tenter d’entrer illégalement. Parfois parce qu’ils ont perdu leurs papiers au cours du long voyage, ou parce que ceux-ci ne sont plus valables…

2) Une personne originaire d’un pays autre que l’Espagne ou le Maroc, arrivée à la frontière hispano-marocaine, ne peut pas être expulsée ou renvoyée au Maroc. (…) Si des Maliens ou des Soudanais arrivent, on ne peut pas les renvoyer au Maroc, même s’ils viennent de là et se présentent à nos portes.

Les souhaits de l’extrême droite de les expulser sans autre forme de procès sont incompatibles avec la législation. Ses demandes de fermeture de la frontière sont formulées sans relâche depuis des décennies et elle continue d’en demander davantage. La réalité est que la frontière, même si elle est renforcée, peut toujours être contournée, ce qui est le cas actuellement, et le sera à l’avenir. Face aux barbelés et aux lames illégales: des couvertures; aux barrières roulantes et glissantes: des cales, des tissus qui s’infiltrent…; des pieux pour bloquer l’accès par la mer: on ne peut pas boucler toute la mer. Et ainsi de suite.

De nombreux migrants traversent à la nage, et pas seulement sur le tronçon que l’on voit sur certaines images diffusées: le parcours habituel est plus long, depuis la plage de Fnideq jusqu’aux plages du sud et du sud-est de Ceuta (Chorrillo, Recinto, Sarchal, Desnarigado…). Cela s’explique par l’existence d’une zone neutre de 200 mètres entre le territoire espagnol et le territoire marocain. Le trajet maritime est long et comporte également des risques importants, en raison de la présence de courants marins dangereux, surtout pour ceux et celles qui ne les connaissent pas. C’est principalement pour cette raison que beaucoup de personnes se noient. C’est aussi parce qu’elles tentent de traverser par temps nuageux (ce qui est fréquent au mois d’août), dans l’espoir de ne pas être repérées par les garde-côtes postés à terre ou à bord d’un bateau. Le problème, c’est que même lorsqu’on parvient à passer inaperçu, le brouillard empêche de voir le soleil ou la ligne d’horizon, ce qui fait perdre ses repères et désoriente les migrants. Ceux-ci se mettent alors à nager dans la mauvaise direction, souvent vers le large, et l’épuisement physique entraîne inévitablement la noyade.

Ce n’est pas drôle, contrairement à ce que semblent vouloir faire croire les médias de désinformation et certains individus, qui affichent leur racisme et leur mépris des pauvres à travers des questions rhétoriques ou des images qui traduisent également une ignorance assez irresponsable et dangereuse.

L’arrivée massive du 30 juillet 2026 rappelle celle survenue en 2021, sans doute provoquée par le Maroc en raison de la présence de Brahim Gali, leader indépendantiste sahraoui, en Espagne. En 2025, il y a eu une autre tentative d’entrée massive, mais le Maroc a exercé une répression particulièrement sévère, donnant lieu à de nombreuses plaintes de la part des migrants. En 2026, un nouvel afflux massif s’est produit, cette fois avec des chiffres sans précédent, qui a paralysé Ceuta les premiers jours, au point que même les supermarchés se sont retrouvés à court de provisions, bien que ce problème ait été rapidement résolu grâce à une réaction rapide face à la nouvelle situation, ainsi qu’au retour, presque dès le lendemain, de la grande majorité des personnes entrées, après avoir constaté l’état de la ville: pas de place, peu de points d’eau et une capacité insuffisante pour prendre en charge autant de personnes.

Il faut garder à l’esprit que, depuis quelques années, une sorte de «mode», plus qu’un véritable mouvement, s’était généralisée parmi la jeunesse marocaine, qui a accès aux ressources numériques, aux téléphones portables et aux réseaux sociaux, ce qui a renforcé leurs échanges et leur coordination. Sur leurs réseaux, on trouvait des conseils: quoi acheter, où aller, quoi faire, etc. Bon nombre de ces informations étaient d’ailleurs exactes. D’autres non, de bonne ou de mauvaise foi. Comme c’est souvent le cas sur les réseaux sociaux, les fausses informations abondent: une vidéo motivante (dont une photo emblématique a été extraite) montrant deux jeunes Marocaines ayant rejoint Ceuta à la nage a suscité une série de publications émouvantes, accompagnées de poèmes et de phrases évoquant l’avenir et l’espoir, qui se sont rapidement transformées en une envie de reproduire leur exploit, et d’atteindre l’Europe tant convoitée, où elles imaginent de meilleures opportunités, non pas pour en finir avec la faim, mais pour obtenir un mode de vie qui, s’il n’est pas opulent, soit suffisamment conforme à leurs objectifs de vie: trouver du travail, avoir une maison, une voiture, une famille, aller à la salle de sport, à un festival… Elles ne veulent ni palais ni luxe, mais bien ce qu’elles imaginent être la vie de n’importe quel Européen. Le flot de publications est allé jusqu’à affirmer que, soudainement, le 30 juillet, les frontières de Ceuta ont été ouvertes, du jour au lendemain. On pense que l’information initiale pourrait provenir d’un faux profil appartenant aux services de renseignement israéliens ou marocains, mais il pourrait aussi s’agir d’une personne se trouvant à la frontière et souhaitant la franchir, qui a compris qu’avec l’afflux de migrants, elle et tous les autres entreraient. Car tout cela est visible. Et les migrants, habituellement installés dans les forêts derrière le Jebel Musa, ont toujours fait preuve d’une certaine organisation lorsqu’ils parvenaient à se rassembler en grand nombre.

Il était logique que l’on reparle d’une nouvelle instigation du Maroc, en réaction à des accords conclus entre l’Algérie et l’Espagne concernant le gaz. Mais cet accord ne peut pas en être la raison, car l’Algérie a coupé l’approvisionnement en gaz via Almería pour punir l’Espagne de son soutien au projet de souveraineté marocaine sur le Sahara. Cet accord de 2026 marque la fin de cette sanction, rétablissant ainsi la situation antérieure. Le Maroc subissait souvent des coupures de gaz algérien transitant par son territoire, qu’il compensait en achetant du gaz à l’Espagne, laquelle le recevait via Almería, malgré l’interdiction algérienne, qui était ignorée. L’ouverture de cette voie a donc toujours été dans son intérêt. En réalité, au-delà d’une certaine négligence au début, qui tient sans doute davantage à des raisons internes ou conjoncturelles, le Maroc ne semble pas avoir encouragé d’invasion ni d’assaut: on n’a pas vu de policiers indiquer aux migrants par où passer (comme lors de la précédente occasion en 2021) et les fameux camions transportant des migrants étaient des véhicules privés qui ont été repérés par la police à 50 kilomètres de Ceuta, c’est-à-dire loin de la frontière. Des habitants de Ceuta en vacances à Fnideq ont vu la police marocaine tenter d’arrêter un grand nombre de migrants avant que la frontière ne soit franchie par la force du nombre. Malgré les arrestations et les coups, avec des centaines de personnes interpellées, ils n’ont pas pu empêcher ce qui allait se produire: les gens ont enfoncé la barrière frontalière et sont entrés, avec l’accord des policiers espagnols et marocains, parce que ceux-ci avaient compris qu’ils ne pouvaient rien faire pour l’empêcher, car arrêter trois cents personnes n’allait pas empêcher les autres, qui se comptaient par milliers, d’entrer. Sans compter le risque de bousculade. Très vite, le point d’entrée a été submergé, et beaucoup, pour ne pas attendre, ont contourné la digue qui sépare la partie espagnole de la zone neutre, provoquant un nouvel engorgement qui a entraîné des noyades et des écrasements sur les rives. Pendant ce temps, six colonnes de fumée ont été aperçues du côté marocain: les forces de l’ordre faisaient face à des groupes de migrants qui avaient été arrêtés ou bloqués et qui ont réagi en mettant le feu à des voitures garées dans les différents parkings situés près de la frontière. (…) Le Maroc a-t-il provoqué l’invasion? Sans l’envie et la volonté de la population, c’était et c’est impossible. Et la population en a très envie depuis de nombreuses années déjà. Il s’agissait simplement pour elle de s’organiser et d’utiliser les réseaux sociaux, qu’elle utilise chaque année davantage et de manière plus efficace.

A Ceuta, la nouvelle de la crise est rapidement parvenue et on a pu constater sans tarder une présence massive de migrants nouvellement arrivés. Les centres d’accueil existants étaient déjà débordés avant le 30, car chaque année, au mois de juillet, ils accueillent un grand nombre de migrants, et il en a été de même en 2026. Les migrants qui sont entrés étaient euphoriques, mais à Ceuta, on parlait d’une sorte de «Marche verte» du Maroc contre la ville espagnole. Il s’agissait d’un grand nombre de personnes que l’on ne connaissait pas, dont on ignorait les intentions et les attitudes. La méfiance et le rejet ont donc été fréquents chez bon nombre de personnes, mais il y a également eu des premiers contacts qui ont donné lieu à des manifestations de solidarité et de soutien. À certains endroits, la violence n’a pas manqué de la part de riverains qui voyaient une forte présence de migrants en situation irrégulière près de leurs maisons, une violence attisée par les affirmations d’une «invasion» de personnes prétendument dotées d’un profil criminel. Il convient toutefois de souligner que ces actes de violence ont été infiniment plus rares que les manifestations d’aide et de soutien qui se sont multipliées, principalement après le premier jour.

Ces alertes ont suscité l’intérêt de groupes et de leaders fascistes et nazis de la péninsule, qui ont décidé de se déplacer à Ceuta pour répandre leur idéologie, leur discours et leur haine parmi la population de la ville. Mais à Ceuta, malgré les inégalités, il s’avère que la population autochtone a grandi ensemble: la grande majorité a des amis chrétiens, musulmans, juifs et hindous, ce qui n’empêche pas l’existence d’un certain racisme, du moins chez une partie de la population. Mais ce racisme est différent de celui des organisations nazies, car il trouve sa source dans un pur sentiment d’appartenance à un État et ne rejette pas les différences culturelles, religieuses ou ethniques. Les discours du Núcleo Nacional (Noyau National) et de Vito Quiles ou d’Alvise ont été très mal accueillis par les habitants de Ceuta, qui ont réagi avec colère (…) et dans certains cas avec une certaine violence, qui a été évitée par la présence policière, laquelle a protégé les nazis, bien qu’elle n’ait pas pu empêcher plusieurs poursuites et quelques coups de pied. Malgré le sentiment nationaliste espagnol présent à Ceuta et un certain rejet des immigrés, la nature même de la ville, où la coexistence de personnes diverses est incontournable, est incompatible avec le racisme typiquement suprémaciste et exclusif. Dans ces conditions, un collectif nazi européen spécialisé dans la revendication de la «remigration» et du renforcement des frontières est resté au port d’Algeciras.

En ce qui concerne l’aide, il est très probable que les premiers soutiens soient venus d’amis personnels et de proches, habitants de Ceuta. Mais la plupart ont été apportés quelques jours plus tard, lorsque la réalité de la situation de nombreux nouveaux arrivants est apparue au grand jour. La distribution de nourriture a laissé place à l’organisation de «marmites» préparées pour de grands groupes. Sabah Ahmed, une habitante du quartier de Los Rosales, s’est particulièrement distinguée en utilisant sa terrasse pour cuisiner pour 400 personnes. De son côté, Halima Ahmed, coordinatrice de projets chez Luna Blanca a incarné cette organisation qui, en équipe, distribuait 2 700 repas par jour. Plus tard, une influenceuse bien connue de Ceuta (bien qu’originaire de Grenade), du quartier de Benzú, a également organisé des repas collectifs pour 300 personnes. Et il existe sans aucun doute de nombreux autres exemples. On a également constaté des cas moins solidaires, de revente. De nombreux migrants préfèrent ces reventes pour éviter de se rendre dans des lieux très fréquentés, mais d’autres semblent ne pas connaître les prix habituels à Ceuta.

Une autre forme d’aide consistait à offrir un abri, même si cela répondait peut-être aussi à la volonté de nombreux habitants de Ceuta d’éviter qu’ils ne s’introduisent dans des logements (certains vides, d’autres seulement en apparence) ou dans des espaces publics ou boisés où l’on ne souhaitait pas de grands rassemblements, en raison des dommages causés au fragile environnement local (…). De nombreux voisins les ont accueillis dans leurs garages, voire chez eux. D’autres (ou plutôt d’autres femmes, car il s’agissait de dames) leur ont indiqué des endroits dans le quartier ou dans un lotissement où ils pouvaient se réfugier. Ces femmes ont parfois dû faire face à des voisins qui voulaient les expulser, voire à des militaires ou à des policiers, sans doute alertés par quelqu’un. Ceux qui le pouvaient leur donnaient également des produits d’hygiène, les aidaient à recharger leurs téléphones portables (objet courant et indispensable) et leur permettaient même d’utiliser leur douche.

Le CETI (Centre d’accueil temporaire pour immigrants), qui est une institution distincte des CIE (Centres de rétention pour étrangers) – le premier étant volontaire et le second obligatoire –, était déjà saturé le 30 juillet, mais un effort supplémentaire a été fourni en suspendant plusieurs activités et formations afin d’agrandir les espaces et d’accueillir davantage de nouveaux arrivants dans ses locaux. Mais ce n’était peut-être pas une bonne idée, car c’était l’un des lieux où les bagarres entre migrants étaient les plus fréquentes, la surpopulation et la saturation ayant causé plus de problèmes et de stress qu’elles n’ont apporté de solutions.

La mairie de Ceuta, qui en 2021 n’avait mis qu’une journée à aménager des espaces pour accueillir les masses d’arrivants, grâce à des accords avec les associations de voisins, n’a cette fois-ci accueilli personne, et il a fallu improviser sur une plage, jusqu’alors très peu fréquentée, la Playa del Trampolín, pour leur permettre d’y passer la nuit. Elle a rapidement été surpeuplée, et ceux qui s’y sont installés ne se sont pas contentés de dormir à même le sable et les galets ; ils ont décidé de construire des cabanes avec les nombreux roseaux qui poussent dans les environs, un peu de végétation et beaucoup de cartons. Ils ont également branché leurs appareils sur le courant des lampadaires pour pouvoir recharger les batteries de leurs téléphones portables. Les fascistes, dans leur mépris, ont l’habitude de qualifier ironiquement les immigrés d’«architectes et d’ingénieurs». Il était amusant de constater qu’ils ont trouvé de meilleures solutions que celles mises en place par les institutions: les tentes militaires se sont envolées dès le premier jour. On ne peut s’empêcher de rire face aux mépris des fascistes.

Face à la masse des gens qui sont arrivés, on ne peut nier la présence de profils très variés parmi ces personnes, même si la proportion d’hommes est élevée, et comme cela se produit malheureusement partout, des cas d’agressions sexuelles ont été signalés, entre 5 et 20 au moment où nous écrivons ces lignes. Face au risque de viols et d’autres agressions sexuelles, les riverains de la mosquée de Sidi Embarek, dans le quartier de Hadú (qui a peut-être été le principal lieu d’accueil des migrants), ont aménagé un espace spécial pour accueillir les femmes et les enfants, accueillant ainsi pas moins de 300 femmes et enfants. Un autre espace similaire a été mis en place dans le quartier du Prince. Cependant, certaines femmes ont préféré continuer seules ou avec le reste des migrants. À Sidi Embarek, Abdellah Mustafa, président de l’association de quartier, s’est particulièrement distingué: il a joué un rôle clé dans l’aide apportée aux migrants et dans l’organisation de ce campement pour les femmes et les enfants, et nous l’avons vu lors de la principale manifestation contre Núcleo Nacional dans le centre-ville.

Il ne faut pas oublier le rôle prépondérant des ONG à Ceuta. Souvent accusées d’être de «petites entreprises et des boutiques», car elles reçoivent des aides européennes. La réalité est que la mairie de Ceuta conserve généralement cet argent, et n’en reverse qu’une petite partie aux ONG, à titre de sous-traitance, pour qu’elles effectuent des missions d’aide qui incombent à la mairie, mais dont celle-ci évite la charge grâce au bénévolat de ces ONG, qui reposent sur le travail gratuit ou de maigres salaires qui n’atteignent même pas la moitié de ce qui serait dû si les institutions prenaient en charge ces services. Quoi qu’il en soit, les ONG ont distribué quotidiennement et à grande échelle des repas et de l’aide, elles ont gagné la confiance de nombreux migrants et se sont assurées que ceux-ci reçoivent des produits d’hygiène et des médicaments. Outre les organisations bien connues que sont la Croix-Rouge et la Luna Blanca, il en existe d’autres, comme Elín.

Enfin, une grande aide a été apportée par ceux qui ont dénoncé, de multiples façons, les accusations injustes et mensongères, les reproches et les persécutions à l’encontre des migrants, atténuant la violence et la haine à leur égard. Les propos racistes ont été fréquents au sein d’une frange de la population qui, sans être majoritaire, s’est érigée en porte-parole et en représentante grâce au soutien de nombreux médias et de la mairie de Ceuta elle-même, dont l’attitude a été décevante: alors qu’elle avait l’habitude de rejeter la xénophobie, de lutter contre les accusations infondées et les fausses informations, et de veiller à offrir le meilleur bien-être possible aux nouveaux arrivants. Rien de tout cela n’a été fait cette fois-ci, et une politique puérile et dangereuse a été suivie, qui caractérise actuellement de son parti – le Parti populaire (PP) – au niveau national.

Traditionnellement, le PP de Ceuta se distinguait par sa forte opposition au PP de Madrid, car ce dernier rivalise avec l’extrême droite et se rallie aux discours anti-immigrés et racistes inacceptables, car ils détruisent le mode de vie des habitants de Ceuta. Il a exagéré et fait du scandale pour effrayer la population âgée, facile à tromper et à intimider, certes vulnérable non seulement face aux immigrés mais aussi face à la population locale. Il convient de rappeler que Ceuta n’a jamais été une ville «sûre»: il y avait et il y a toujours des problèmes, dont certains très sérieux.

Les immigrés n’ont pas été impliqués dans des fusillades ni dans des meurtres, qui se produisent chaque année à Ceuta en raison de la présence de mafias et d’une certaine délinquance endogène, réellement dangereuse. Sans parler des petites infractions quotidiennes commises par pratiquement toute la population, que l’on ignore parce que personne ne s’en inquiète. La propagande fasciste venant de l’étranger, qui prétend que les immigrés peuvent installer des parasols et des tentes sur les plages, est risible: en réalité, la population de Ceuta le fait souvent (…). Et bien sûr, il existe une petite délinquance liée aux vols et aux escroqueries. Malgré cela, la mairie s’est efforcée de dépeindre Ceuta comme un lieu apocalyptique, comme s’il s’agissait de Gaza, alors que dans la péninsule, il existe des villes où des personnes ont péri dans des incendies de forêt de grande ampleur (…).

Mais l’immigration fait partie de l’agenda politique, et les dégâts ainsi que les incidents qui surviennent, compte tenu du nombre de personnes et de la fréquence des événements, occupent clairement le devant de la scène. C’est pourquoi il est très positif que Hannah Alcalde ou Alejandra Martínez aient filmé les rues des quartiers périphériques de Ceuta, où ces migrants sont très présents, afin de montrer leur réalité: il n’y a pas plus de menaces ni d’insécurité, de viols ou d’agressions, qu’il n’y en a dans le centre de Madrid (…).

Il est important de garder son calme, car que le Maroc ou l’Espagne le veuillent ou non, l’immigration va se poursuivre à Ceuta, y compris dans ces proportions et sous ces formes, car elle n’est pas due à des décisions gouvernementales, mais aux inégalités sociales. C’est pourquoi cela ne se produit pas à la frontière entre Gibraltar et l’Espagne: cela se produit là où il existe des inégalités sociales et économiques, ainsi que des contradictions juridiques. Il n’y a aucune possibilité d’expulsions immédiates, et il ne semble pas que les pays européens admettent que le libre marché devrait impliquer la même liberté de circulation dans un monde postcolonial (…). La situation risque donc de se répéter et nous allons entendre des appels à la fermeture hermétique de la frontière, une fausse solution car tout ce qui sera mis en place sera contourné. La solution devrait passer par les droits humains: la liberté de circulation et celle de pouvoir gagner sa vie dans un monde capitaliste qui ne vous laisse pas vivre sans travailler, et s’il n’y a pas de travail ou si vous n’en trouvez pas, vous devez le chercher où que ce soit. D’autant plus que dans les pays d’origine des migrants, on a assisté à du colonialisme et au déploiement de troupes, comme c’est le cas au Mali, en Libye et au Tchad, entre autres, ou à des accords avec des régimes qui rendent la vie impossible à leur population, car ils tirent profit de tout cela. Mais l’Europe ne semble pas vouloir le comprendre et préfère qu’une petite ville, Ceuta, assume un effort qui devrait incomber à l’ensemble du continent, ou du moins à ceux qui dominent l’économie internationale.

Il faut comprendre les habitants de Ceuta qui voient tant de gens qu’ils ne connaissent pas et dont ils ignorent ce qu’ils vont faire. La démocratie parlementaire ne permet pas à la population de contrôler les actions des institutions; elle ne peut donc pas garantir un toit ni de quoi se nourrir à quiconque, ce qui est préoccupant car si les gens vont mal, il sera normal qu’ils volent (…). Cette préoccupation ou cette inquiétude, tout à fait naturelle, est exacerbée par cette bataille culturelle qui fait rage à travers le monde, entre la gauche et la droite, avec des discours très précis. Les habitants de Ceuta doivent prendre leurs distances par rapport à cette bataille culturelle qui ne correspond pas à la réalité concrète de Ceuta, s’éloigner des solutions impossibles qui ne font qu’accroître le stress de la population, et exiger au contraire l’égalité dans l’accueil des migrants par rapport au reste de l’Europe. Les immigrés ne veulent pas faire de mal et ne souhaitent même pas rester dans une ville qu’ils perçoivent clairement comme petite et dépourvue d’emplois pour eux. Il faut leur permettre d’atteindre leurs objectifs dans la mesure du possible et, en partant de la réalité, ne pas aggraver les problèmes dont souffrent principalement les immigrés.

Francisco José Fernández Andújar