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En janvier 2025, les médias mondiaux ont diffusé les images du projet de Trump pour Gaza. Une cité, inspirée par ce qui s’est fait à Dubaï, qui serait la prochaine « Rivera du Moyen-Orient ». Pour qui a un peu de bon sens, le premier réflexe, face à cette vision « futuriste » crée par l’IA, a été de zapper en y voyant un délire, une provocation de plus du président américain. Pourtant celui-ci a persisté, faisant savoir peu après ce qu’il prévoyait pour les survivants du territoire martyr. Les Palestiniens seraient déportés vers des pays tels que la Libye, l’Éthiopie, le Soudan du Sud, l’Indonésie ou le Somaliland…

Ce plan pour Gaza n’est pas un projet isolé. Il fait partie d’un vaste programme porté par des milliardaires qui se présentent comme de nouveaux conquérants à la recherche de territoires. Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, dans Apocalypse Nerds en font une description détaillée. Les citations qui suivent proviennent de cet ouvrage dont nous ne pouvons que conseiller la lecture.

Le catalogue de l’horreur commence par le projet de « Praxis » (sic !) une start-up new-yorkaise voulant s’implanter en France, qui a réuni, en décembre 2023, une poignée « d’ingénieurs, de développeurs et de chercheurs » dans un hôtel particulier à Paris. Inspiré par l’imaginaire de Tolkien, les promoteurs du projet « Praxis » D. Brown et Ch. Callinan proposent de créer des villes nouvelles entourées de forteresses qui ressembleraient à Lindon, la cité des Elfes du Seigneur des anneaux. Non ce n’est pas un enfantillage. Il s’agirait de construire, de préférence sur les bords de la Méditerranée, une cité privée pour des chefs d’entreprises souhaitant échapper à l’impôt et aux autres contraintes étatiques. Si l’on a soi-même réussi comme entrepreneur, on peut déjà y réserver sa place sur le cloud, moyennant une mise de départ de 5’000 dollars. Hyper-capitaliste, basée sur les technologies les plus modernes, inspirée du fascisme et de l’eugénisme, la cité future de « Praxis » n’ouvre ses portes qu’à des personnes relevant des « standards de beauté européens et occidentaux » comme l’a déclaré D. Brown, dans un portrait que lui a consacré le New York Times. Et ça marche ! « Début 2025, le PIB virtuel de la cité de Praxis est de 963,5 milliards de dollars, soit la somme des capitalisations boursières de ses investisseurs-citoyens. La ville-entreprise sur le cloud revendique une population de 112’418 « praxians »… ». À la même époque D. Brown, qui a un relais au sein de l’administration Trump, s’est rendu au Groenland afin de prospecter pour l’acquisition d’une parcelle où construire sa cité. Il en serait revenu enthousiaste !

« Praxis » bénéficie notamment du soutien financier et idéologique de Peter Thiel (fondateur de PayPal et de Palantir) et de celui de Balaji Srinivasan, un techno-oligarque étasunien d’origine indienne. Celui-ci développe une vision d’ensemble de l’action sécessionniste proposée par « Praxis » et d’autres projet du même tonneau, qu’il résume ainsi : « D’abord, le cloud. Ensuite la terre ».

Pour Srinivasan, il s’agit de développer « une multitude de sociétés numériques indépendantes (…) qui préfigurent une nouvelle forme de gouvernance multilatérale, l’État-réseau » qu’il définit comme « […] une communauté en ligne fortement alignée, dotée d’une capacité d’action collective, qui finance des territoires dans le monde entier et finit par obtenir la reconnaissance diplomatique d’États préexistants ».

Ces zones pour riches, ne sont pas que des plans sur la comète. Certaines existent depuis longtemps. Il y a dans le monde 5’400 « zones économiques spéciales » comme le rappelle l’historien canadien Quinn Slobodian dans Le capitalisme de l’Apocalypse : « cités-Etats, paradis fiscaux, enclaves, port francs, technopoles, zones hors taxes et pôles d’innovation ». Pensons par exemple à Singapour ; au Lichtenstein ; à la ville nouvelle de Shenzhen dans le sud de la Chine ; aux « bantoustans libertariens » en Afrique du Sud ; à Dubaï cité-État qui est aussi une firme « Dubaï inc. », etc. Pour Slobodian, chacun à leur manière, ces lieux constituent des « perforations » du système capitaliste, sortes de « trous » qui poussent à l’extrême les principes du libéralisme économique, avec des régimes politiques le plus souvent autoritaires. Les techno-fascistes veulent y ajouter une couche : ils seraient des « chantres de la perforation [qui] aiment se présenter comme des guérilleros de droite ». Leur objectif : démanteler les États-nation en organisant la fuite des capitaux vers des nouveaux territoires où les taxes sont faibles, voire inexistantes. Ce qui doit avoir pour résultat que les pays qui les entourent se voient forcés à adopter les mêmes principes pour rester concurrentiels.

Un essai techno-fasciste a été mis en œuvre sur l’île de Roatán au Honduras. Suite à un putsch militaire en 2013, la constitution du pays a été modifiée pour permettre la création de zones d’emploi et de développement économique (ZEDE). Celle-ci autorise alors « la création de juridictions spéciales, administrées par des lois propres, un système judiciaire, policier, médical, éducatif indépendant et une fiscalité nulle pour les entreprises ». Des investisseurs parmi lesquels Thiel et Srinivasan vont financer l’installation d’une enclave sur cette île pour y bâtir la ville privée de Próspera, qui doit être la vitrine à leur mouvement. Pour attirer le chaland, les promoteurs mettent en avant les belles plages, le Bitcoin, l’absence de taxe et de contraintes réglementaires. L’autonomie vis-à-vis du gouvernement hondurien est quasi-totale. Pour s’y rendre, il faut un visa touristique qui coûte quelques centaines de dollars et l’installation à l’année coûte 1’300 dollars. Le principe qui régit la cité est celui de la « liberté d’action ». « Les litiges sont résolus de manière privée par des arbitrages inspirés des tribunaux internationaux de commerce ». Les écoles et cliniques médicales sont privées. Parmi les projets pionniers qui voient le jour sur l’île, il y a « Vitalia » une entreprise de biotech dont le but est de prolonger la vie par des expériences médicales non-homologuées, leur mot d’ordre : « la vie c’est bien, la mort c’est nul ». La majorité des plus de deux cents entreprises enregistrées à Próspera opèrent virtuellement, souvent dans le secteur des cryptomonnaies.

En 2019, un conflit oppose Próspera et les pêcheurs voisins. Ils reprochent à l’enclave privatisée de leur faire payer trop cher l’accès à l’eau potable. Et puis, ils n’ont pas vu la couleur des retombées économiques qui leur avaient été promises. L’hostilité de la population hondurienne prend de l’ampleur. Des affiches portant le slogan « payez vos impôts comme tout le monde » fleurissent sur les murs. En 2021, le congrès hondurien abroge la loi concernant les ZEDE, l’enclave est déclarée inconstitutionnelle. Entre 2022 et 2025, Xiomara Castro, une femme de centre-gauche, préside le Honduras. Il s’en suit un conflit entre le gouvernement hondurien et les promoteurs de Próspera qui réclament des dommages et intérêts d’un montant pharaonique, au motif d’une violation d’engagements envers les investisseurs. L’élection d’un président conservateur, soutenu par Trump, en décembre 2025, devrait permettre de résoudre le problème…

Próspera n’est pas un exemple isolé. Ses investisseurs ont déjà lancé « Próspera Afrique » sous la responsabilité d’une femme d’affaire sénégalaise qu’ils soutiennent financièrement. Au Nigeria, Thiel et Cie financent la création d’Itana « une ville-privée située au cœur de la zone économique spéciale, Lekki Free Zone (…). Pour l’heure Itana est avant tout une ville privée « digitale » qui offre aux entreprises résidentes les avantages fiscaux du Delaware, où est domiciliée la société qui l’exploite ». C’est aussi « une vaste opération immobilière ayant nécessité que l’on déplace des dizaines de villages. » On y construit évidemment des logements de luxe qui ne répondent pas aux moyens de la population locale. Pour Hadjadji et Tesquet, Itana reflète « l’imaginaire de la terra nullius, le territoire vierge de toute trace de politique ou de culture, [qui] est très largement un fantasme de nature coloniale ». Cet imaginaire réactive le mythe du sauveur blanc et « doit donner naissance à une société à la fois nouvelle et profondément archaïque, hyper-technologique et féodale. Une société où chaque milliardaire serait le seigneur de son fief technologique. »

Cet archaïsme on le retrouve chez Elon Musk qui a construit au Texas, une cité pour loger les employés de ses entreprises, ceux de SpaceX en particulier. C’est un retour de la « cité ouvrière » développée par des patrons paternalistes au XIXe siècle (qui existait déjà sous l’Ancien Régime). Soi-disant philanthropique, ce modèle visait avant tout à fidéliser les ouvriers en les logeant. Un moyen de conserver les travailleurs qualifiés. En mettant à leur disposition des dispensaires, cinémas et autres stades, le patron contrôlait aussi la vie privée des salariés. Ce contrôle social a été de moins en moins bien toléré et ces « cités ouvrières » sont tombées en désuétude dans les années 1960. Les mêmes causes produisant les mêmes effets, on n’est guère étonné de voir les capitalistes réinventer les outils qui permettent de tenir en laisse celles et ceux qu’ils exploitent. La carotte d’un logement agréable pour les « collaborateurs » dont on peut difficilement se passer et le bâton pour les « interchangeables » ou les « surnuméraires ».

Dans la série des cités futuristes privées et cotées en bourse, il y a « The Line » qui fait partie du projet « Neom » en Arabie Saoudite. L’idée sortie de la tête du prince Mohammed ben Salmane est celle d’une construction, dans une région désertique, de deux immenses parois parallèles d’une hauteur 500m, sur 200m de large, qui devaient s’étendre sur 170km et abriter 9 millions d’habitants. Ville sans voitures, The Line fonctionnerait aux énergies renouvelables et serait dotée d’un train souterrain à grande vitesse… Depuis, le projet a très sérieusement été revu à la baisse. Selon un documentaire de la chaîne britannique ITV, projeté en novembre 2024, à cette date 21’000 ouvriers étaient déjà morts sur ce chantier aux conditions de travail inhumaines. A noter aussi l’expulsion des populations vivant auparavant dans la zone, victimes d’une brutale répression. Parmi les critiques à ce projet, il y a celles qui notent que dans les étages inférieurs, où l’on ne voit jamais le soleil, vivraient servantes et serviteurs, alors que les riches bénéficieraient de jardins suspendus dans les hauteurs.

Laissant de côté ce qui a trait au transhumanisme, à l’immortalité ou à la conquête spatiale… d’autres marottes des techno-fascistes, nous nous sommes limités ici à traiter de leurs projets urbanistiques et de conquête territoriale qui sont emblématiques et concrets. Selon Hadjadji et Tesquet, ces néo-réactionnaires « capturent aujourd’hui la fabrique des utopies, en les subtilisant à une certaine gauche des idées – révolutionnaires, communalistes, anarchiste… ». Elle et il n’ont pas tort. Les techno-fascistes ont infiniment plus de moyens de réaliser leurs ZAD pour riches que nous, mais ils ne conquièrent pas seulement des territoires, ils s’emparent de plus en plus des esprits. Difficile de les combattre sur le plan des idées, car si leurs buts sont explicites, leur idéologie est tout sauf cohérente, elle vise à séduire et non à convaincre. Dystopique, inspirée par la science-fiction, leurs discours s’adressent tout particulièrement aux « jeunes hommes blancs qui aspirent à faire partie de [l’]aristocratie cognitive ». Dans leur monde raciste et masculiniste, les femmes sont reléguées à leur fonction reproductive et les « non-blancs » ou les « vulnérables » sont du menu fretin, condamné à l’exploitation ou à la destruction.

Dans sa trop brève conclusion, le livre Apocalypse Nerds propose de résister ici et maintenant et de confronter les projets techno-fascistes sur « des bases matérialistes ». Il évoque « les territoires du Sud global où l’extractivisme pille et exploite ; les corps brutalisés des technoprolétaires ; les psychés anéanties des travailleurs et travailleuses du clic à Madagascar ou au Vénézuéla… ». Nous, nous appelons ça la lutte des classes et l’internationalisme, c’est notre combat.

1. Apocalypse Nerds. Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir, Quimperlé, Divergences, 2025.
2. Le capitalisme de l’Apocalypse. Ou le rêve d’un monde sans démocratie, Paris, Seuil, 2025.