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Avec Trump à la tête des États-Unis, le mouvement néo-réactionnaire fait parler de lui. Un livre récemment paru, intitulé Les Lumières sombres, par Arnaud Miranda (1), présente ses principaux représentants. Les « penseurs » de ce mouvement semblent avoir l’oreille de l’administration républicaine, tout comme celles des géants de la tech.

Le mouvement néo-réactionnaire trouve son origine dans les années 2010 dans une galaxie de blogs dont les animateurs, hors de toute organisation politique et loin du milieu strictement universitaire, ont développé un ensemble d’idées qui empruntent largement aux idées de la réaction classique pour une réactualisation.

La particularité du mode de production des textes de ces auteurs est de l’être directement en ligne et en dehors des structures classiques de production des idées politiques (universités, colloques, etc.). Les formats sont souvent plutôt courts et dans une forme qui n’est pas classique. Le cas de Curtis Yarvin, un des « phares » de ce mouvement, est représentatif : peu ou pas d’argumentation mais une succession d’affirmations qui s’auto-renforcent, aucun souci de cohérence et un recours à des images fortes volontiers empruntées à un imaginaire « pop ». C’est que les néo-réactionnaires sont de grands lecteurs de science-fiction dont ils prennent les textes au pied de la lettre, y trouvant matière à nourrir un imaginaire de toute-puissance technologique. L’univers de Tolkien est, lui aussi, régulièrement mis à contribution, nourrissant leur fantasme néo-féodal, à l’instar de Peter Thiel qui a nommé son entreprise de surveillance Palantir (2).

Nous avons affaire à une pensée « en chambre » par des individus isolés qui, au-delà des désaccords qui existent entre eux, se sont rapprochés les uns des autres. Chacun a ses marottes : Nick Land, ancien gauchiste chantre de l’accélérationnisme, veut pousser tous les curseurs actuels du capitalisme technologique au rouge pour faire advenir une société cybernétique transhumaine quand Curtis Yarvin appelle de ses vœux une restauration monarchique. Mais ils ont su dégager un socle commun anti-égalitaire, anti-démocratique, anti-minorités, raciste, pro-capitaliste et pour un État autoritaire qui sanctuarise la propriété privée.

La néo-réaction peut être vue comme la poursuite du libertarianisme dont elle partage le fanatisme propriétaire, auquel s’ajoute un État totalitaire qui se veut un outil coercitif aux mains des plus puissants. À ce titre, il peut être partiellement, voire totalement, privatisé, pourquoi pas automatisé ?

La pensée néo-réactionnaire est une pensée du pouvoir, pour le pouvoir et les quelques-uns qui l’exercent et en bénéficient. On peut y voir un fascisme qui fait l’économie des foules. Là où le fascisme classique conserve du peuple les foules fanatisées qui le soutiennent, ce fascisme-là l’ignore.

C’est patent chez Curtis Yarvin. Aucune épaisseur sociale dans des écrits où la société n’existe que comme corps qui se soumet au mouvement initié par les seuls puissants. Un autre acteur de ce mouvement, connu sous le nom de Bronze Age Pervert, n’hésite pas à parler de « bugman » (homme-insecte) pour désigner la condition humaine dans une masse indifférenciée.

Ces positions antihumanistes apparaissent, notamment, lorsque Yarvin présente les solutions pour régler le problème des « progressistes » : « la Cathédrale et la fonction publique [auront] tout simplement été liquidées, raflées, exécutées et jetées dans une fosse, imbibées d’essence et brûlées » (3). Précisons ici le sens très particulier que Yarvin donne au mot « Cathédrale », son principal ennemi à abattre. Rien à voir avec les constructions des bâtisseurs du Moyen Âge. Il s’agirait d’un « écosystème normatif, un réseau informel de pouvoir idéologique dominé par les médias, les grandes universités et les institutions progressistes (…) qui formerait les esprits et façonnerait l’opinion publique déterminant (…) le spectre des discours acceptables. » (4) Cette « Cathédrale » abriterait aussi bien le « politiquement correct » ; les droits des minorités ; les mesures contre les discriminations… que la démocratie elle-même.

La brutalité des propos n’est pas anecdotique mais programmatique et elle correspond, d’ores et déjà, à des pratiques. Yarvin est lu par l’administration Trump et le lien entre ses textes et les politiques de la Maison-Blanche est réel. Par exemple, le plan DOGE de dégraissage de l’administration fédérale par Musk au début du mandat de Trump correspond à sa conceptualisation par Yarvin sous le nom de RAGE (Retire All Government Employees). De même, la politique concentrationnaire raciste menée par les nervis de l’ICE coïncide avec les positions des nouveaux réactionnaires. Un racisme totalement décomplexé qu’ils renomment « biodiversité humaine ». Selon cette théorie, il y a des différences génétiques entre groupes humains et entre individus (notamment hommes et femmes) qui légitiment les inégalités et les hiérarchies vues comme naturelles, un des éléments de mesure de ces inégalités étant le quotient intellectuel (QI).

Cette influence des néo-réactionnaires sur la politique portée par Trump ne doit pas être vue comme l’application d’un programme préexistant. Ces idées ont rencontré un milieu politique déjà existant et perméable qui, à son tour, a innové à partir de ces idées, chaque innovation entraînant ensuite une surenchère au niveau des idées. Nous avons affaire à un milieu fécond, à une matrice de production d’une réalité politique.

Le succès néo-réactionnaire s’explique parce qu’il correspond à un pouvoir qui peut accueillir ces idées, car il les contient déjà potentiellement toutes. Ainsi faut-il aussi comprendre la pénétration néo-réactionnaire dans le monde de la tech américaine. Ces technologies sont des technologies de pouvoir, de surveillance et de soumission et il est « naturel » que les dirigeants de ces entreprises y trouvent une source d’inspiration pour leurs réalisations mais aussi une incitation à jouer un rôle politique.

En avril de cette année, les dirigeants de Palantir, entreprise qui met au point des outils de destruction et de surveillance, militaires et policiers, utilisés massivement dans le monde entier (5), ont publié un manifeste pour la république technologique qu’ils souhaitent (6). Car ces entrepreneurs ne se contentent plus de faire de l’argent en vendant leur technologie aux États, ils veulent façonner l’État en se rendant indispensables. Mais, plus encore, ils ambitionnent à terme de s’en emparer au bénéfice de leur projet politique.

Un projet qui reprend à son compte le discours de légitimation impérialiste des États-Unis dont « la puissance a rendu possible une paix extraordinairement longue » (7) et qui ancre cette prétention hégémonique dans une prétendue supériorité culturelle : « certaines cultures ont produit des merveilles. D’autres se sont révélées médiocres, et pire, régressives et nocives. Nous devons résister à la tentation superficielle d’un pluralisme vide et creux. Nous, en Amérique, et plus largement dans l’Occident, avons, pendant le dernier demi-siècle, résisté à la définition de cultures nationales au nom de l’inclusion. Mais l’inclusion dans quoi ? » (8) Il n’est pas difficile d’apercevoir l’horizon guerrier et suprémaciste que promet cette déclaration !

L’écho avec les derniers textes de Yarvin est évident, notamment celui qui dresse une sorte de bilan des premiers mois de Trump dans lequel il salue les réalisations mais regrette une tiédeur qui aurait pour seul remède la création de ce qu’il appelle un « hard party » selon une analogie avec le hardware informatique, mais aussi avec les partis « durs » fascistes dont il admire l’énergie. (9)

Ce début de mandat conduit Yarvin à la conclusion que la démocratie telle qu’elle fonctionne ne peut pas donner naissance au type de pouvoir total qu’il souhaite. Trump est prisonnier des gens qui l’ont élu, cette base MAGA ethnonationaliste qui a des attentes et qui contrarie un pouvoir qui n’aurait de compte à rendre qu’à lui-même.

Toutefois, Yarvin constate que la conquête du pouvoir n’est pas possible par la violence car « ils » ne sont pas assez forts pour utiliser, déplore-t-il avec sa nostalgie coutumière pour le Troisième Reich, la violence de rue comme ont pu le faire les SA nazis. Il faut donc encore passer par quelque chose comme des élections dont le but serait d’évacuer pour de bon la démocratie au moyen d’un parti qui contiendrait la forme de l’État total à venir.

Pour construire ce parti, il faut « activer les ressorts motivationnels — ne serait-ce que sur son iPhone » qui correspondent à des expériences « amusantes et excitantes » du passé comme « attaquer une tribu ennemie, la surprendre dans son sommeil, massacrer ses combattants, puis ramener leurs femmes et leurs enfants ligotés vers leur nouvelle vie d’esclaves — portant les restes de leurs maris et de leurs pères, déjà découpés en steaks pour la fête. » (10)

Pour ce qui est de manipuler les individus via les interfaces adéquates, Yarvin s’en remet au savoir-faire de la Silicon Valley qui sait « comment parler au chimpanzé intérieur de (ses) clients » (11) et pourrait sans problème produire son appli nazie.

Derrière l’ironie et une forme d’humour, et dans son style décousu, ce texte de Yarvin réactive les pires fantasmes de violence politique fasciste avec une jouissance perverse. Et il n’est pas difficile de percevoir, sous les phrases, l’individualité méprisable d’un auteur qui cherche à créer un élan, à présenter des possibilités sur le mode faussement enfantin, du « si on faisait comme si… ». Il n’écrit pas pour la majorité mais pour allumer des envies chez les minorités décisionnaires. Et de nous venir les images du Salo de Pasolini.

Ce qui surprend, c’est l’accueil du monde universitaire respectable, comme en atteste la participation de Yarvin, en février, à un symposium en Bavière, repaire d’intellectuels officiels (12). Ainsi, son contradicteur, lors d’un débat, taillé sur mesure pour Yarvin, intitulé « La démocratie libérale mérite-t-elle de survivre ? », déclare : « Les opinions incarnées par Donald Trump et Curtis Yarvin ne sont plus marginales, elles ne représentent plus 2 % du vote. Tracer des lignes rouges à ne pas franchir n’a donc plus de sens. Nous devons nous adapter à cette nouvelle réalité ». Cela ne sonne pas autrement que comme une capitulation.

À l’inverse de ce que prétend Eva Illouz, une autre participante de ce colloque, qui insiste sur « le devoir intellectuel de chercher à comprendre l’extrême droite, tout en veillant à ne pas la légitimer », les idées d’Yarvin sont légitimées par le simple fait qu’elles sont discutées.

C’est le même establishment qui euphémise les actes fascistes de Trump et de son administration et reconnaît aujourd’hui dans l’épouvantail d’avant son élection le champion du monde libre, faisant contre mauvaise fortune bon cœur.

Quelle résistance peut donc offrir un ensemble intellectuel et médiatique qui a notamment acté, sans broncher, la politique génocidaire d’Israël à l’égard des Palestiniens, face à un Yarvin qui déclare que « Hitler était un génie » dans les colloques universitaires et dans une presse qui lui ouvre ses colonnes ?

Pourtant ses propositions simplistes, tristes, misérables et criminelles et qui sont d’une grande indigence anthropologique ne devraient rencontrer que le rejet le plus massif et être prises pour ce qu’elles sont : une déclaration de guerre fasciste à l’humanité. Et non pas des thèses à discuter !

Mais peut-être que, déjà, une partie de l’intelligentsia sent le vent tourner et se prépare une place du bon côté de la barricade, celui des milliardaires ? Peut-être leur trouvera-t-on quelque utilité ?

Tout semble comme si la « Cathédrale » que dénonce Yarvin était déjà en ruine. Le courant progressiste est plus qu’à la peine, il est mort. Ses derniers feux se sont éteints dans l’alignement général de toutes les gauches réformistes mondiales sur le modèle capitaliste dont le mouvement néo-réactionnaire n’est que la radicalisation. Le paradigme inégalitaire, sécuritaire et propriétaire a triomphé avec l’aval des gauches progressistes qui ont cessé de remettre en cause l’exploitation économique à la base du capitalisme pour se mettre à son service.

Les néo-réactionnaires ne sont que le dernier avatar de très vieilles idées. Sous le vernis tech, c’est toujours le même délire de puissance, la même immaturité destructrice. Yarvin ? Un adolescent attardé qui tripe sur la violence. Land ? Un philosophe ivre de ses propres concepts foireux. Thiel ? un maniaque ultra-catholique. Que pensez d’un monde qui confère à de tels profils une telle puissance et les laisse accumuler sans fin le capital, sinon qu’il est profondément malade. Malade du pouvoir. Ce n’est pas un autre pouvoir qu’il faut opposer à ces personnes, leurs idées et leurs actes mais la destruction de tous les pouvoirs.

Face à ces puissances de l’argent qui nous déclarent la guerre, il va falloir se compter et résister.

 

1. Arnaud Miranda, Les Lumières sombres, Gallimard/Le Grand Continent, Bibliothèque de Géopolitique, 2026.

2. Une sorte de boule de cristal, permettant à son utilisateur d’observer des lieux distants dans l’espace et le temps, dans Le Seigneur des anneaux.

3. Marc-Olivier Bherer, « Quand le réactionnaire Curtis Yarvin infiltre les cercles intellectuels », Le Monde, 16 avril 2026.

4. Nastasia Hadjadji et Olivier Tesquet, Apocalypes nerds. Comment les techno-fascistes ont pris le pouvoir, Éd. Divergences, 2025, p. 59.

5. Le Pentagone a intégré un de ses systèmes au cœur de son commandement. En France, la DGSI a un contrat avec Palantir.

6. https://legrandcontinent.eu/fr/2026/04/20/le-manifeste-de-palantir-pour-la-domination/

7. id.

8. id.

9. https://legrandcontinent.eu/fr/2025/12/30/curtis-yarvin-le-plan-pour-faire-des-etats-unis-un-etat-parti-fasciste/

10. id.

11. id.

12. Marc-Olivier Bherer, art. cit.

13. id.