Par Jipé*

Depuis trois mois la France connaît un mouvement social d’une grande ampleur contre la Loi Travail. C’est la plus forte mobilisation depuis celle contre la réforme des retraites en 2010. La journée de mobilisation du 14 juin dernier a été la plus suivie, avec un million de manifestants à Paris et 300 000 en province. C’est un mouvement difficile à appréhender et qui va marquer les prochaines années, quelle que soit son issue.

Un projet de loi qui vise à détruire les droits des travailleurs du secteur privé.

Même s’il a été amputé de bon nombre d’articles scandaleux, le projet de loi El Khomri est une véritable déclaration de guerre aux salariés du secteur privé en France. Sans éplucher en détail toutes les conséquences d’une telle loi, il faut souligner les trois points qui ont marqué les esprits : avec cette loi, les patrons pourront imposer des heures supplémentaires non majorées aux salariés, ils pourront licencier plus facilement, les conventions d’entreprises primeront sur les conventions nationales et pourront être moins avantageuses pour les salariés que ces dernières[1].

Dans l’opinion, deux idées sont partagées : ce n’est pas en facilitant les licenciements et en permettant aux patrons d’augmenter le temps de travail à peu de frais, que l’on résoudra le problème du chômage ; le renversement des hiérarchies entre les conventions collectives nationales et d’entreprises annonce la fin d’un droit du travail universel et va permettre aux patrons de faire ce que bon leur semble.

Aussi, la lutte contre la Loi Travail est perçue comme un enjeu majeur pour les conditions sociales des salariés dans l’avenir. Par ailleurs, tout le monde a en tête les offensives menées contre les retraites. Les différents gouvernements de droite et de gauche avaient commencé par attaquer les retraites des salariés du privé, pour ensuite s’en prendre à celles des salariés du public. La loi El Khomri est donc perçue, par une partie importante de la population, comme la première attaque d’une offensive ultralibérale générale contre l’ensemble des salariés.

Un mouvement atypique

Ce mouvement social ne ressemble pas à ceux que nous avions connus en 2003 et 2010. Après trois mois,  la mobilisation est toujours très forte mais a changé de nature. Les premières mobilisations ont été nourries par une forte mobilisation de la jeunesse et particulièrement des lycéens de la voie professionnelle. Aujourd’hui, ce sont des secteurs clés de l’économie qui sont la clé de voute de la mobilisation : les raffineries, le nucléaire, les cheminots et la RATP. Par ailleurs, il est marqué par des affrontements avec les forces de l’ordre, notamment à Paris, Rennes et Nantes, et une répression féroce.

Autour de ces affrontements, la presse et la classe politique organisent un lynchage médiatique des manifestants. Tout au long des années 90 et 2000, cela suffisait pour que les manifestants condamnent majoritairement les « casseurs » et que le mouvement perde en crédibilité auprès de l’opinion. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Une partie très importante des manifestants considèrent que c’est le gouvernement qui est responsable de cette situation.

On aurait pu penser que les grèves dans les transports, les pénuries d’essence, le démarrage de l’Euro de foot, les inondations dramatiques qu’a connu la France ou encore la reprise des attentats terroristes auraient suffi à retourner l’opinion contre les manifestants. Pourtant, il n’en est rien, ce qui prouve l’importance de l’opposition à ce projet de loi et la radicalisation des esprits.

Un gouvernement obtus et des directions syndicales déstabilisées.

Il semble que le gouvernement ait sous-estimé l’opposition qu’allait soulever ce projet de loi. Sans quoi, il ne l’aurait probablement pas lancé à un an des élections présidentielles. Aujourd’hui, la stratégie adoptée par Valls et Hollande est le passage en force. Cette attitude n’est pas payante pour l’instant : l’utilisation du 49.3 pour éviter de voter la loi a relancé la mobilisation. Aujourd’hui, il semble que le Parti Socialiste a perdu les prochaines élections et la désunion règne en son sein[2] mais l’exécutif affirme toujours sa détermination à ne pas céder.

Ce qui ressemble à un suicide politique est moins incompréhensible qu’il n’y paraît. Le gouvernement avait toutes les raisons de croire que cette loi passerait sans trop d’encombre. Dès le départ, deux syndicats aux ordres du Parti Socialiste ont accepté le texte : l’UNSA et la CFDT. La CFDT est la seconde confédération française et certains spécialistes considèrent qu’elle est majoritaire dans le secteur privé. Par ailleurs, l’intersyndicale qui a entamé la protestation a adoptée une attitude plutôt timorée. Il a fallu attendre début juin pour que le ton se durcisse, et le 14 juin pour avoir un appel plus ou moins clair à la grève. Jusque là, la formule était « l’intersyndicale invite les salariés à convoquer des assemblées générales sur leur lieu de travail et de voter la grève et appellent à manifester… ». Ces appels timorés, les salariés français les connaissent depuis longtemps et les traduisent par : « on manifeste pour le principe mais ça n’ira pas plus loin ». Nous nous attendions à une dernière manifestation qui allait enterrer la lutte, lorsque le gouvernement a voté le 49.3. La CGT ne mobilisait pas ces gros bastions, FO semblait sur le point de lâcher et le mouvement s’était cantonné à des journées d’actions alors que les étudiants et les lycéens se faisaient moins nombreux avec les examens qui débutaient.

Mais avec ce coup de force du gouvernement, les directions syndicales de FO et de la CGT ne pouvaient plus reculer sans perdre la face. Par ailleurs, les congrès de ces deux syndicats – qui se sont tenus dans cette période – ont montré que leur base était très remontée contre la Loi Travail. C’est alors que certains secteurs clés des transports et de l’énergie ont entamé des grèves reconductibles.

Une issue incertaine.

Depuis le début de la lutte, un appel lancé par des syndicalistes de divers syndicats appelle à la grève reconductible et au blocage de l’économie[3]. 1600 syndicalistes et une centaine de structures syndicales et fédérations de la CGT, de SUD, de la FSU et des diverses CNT ont répondu à cet appel et se sont engagés à travailler dans ce sens. Reste que, dans les faits, si ce mouvement agit comme un aiguillon qui fédère les salariés les plus mobilisés, il est également un aveu de faiblesse face à une situation où la majorité des salariés s’en remet toujours aux mots d’ordre de l’intersyndicale nationale. L’élan de sympathie que nous ressentons dans les manifestations pour ce collectif ne se traduit pas par la mise en place d’initiatives autogérées, de grande ampleur, des travailleurs de différents secteurs.

L’issue du mouvement est donc aujourd’hui liée à l’attitude du gouvernement, à celle de l’intersyndicale et à la pression que peuvent maintenir les salariés. Il semble que la CGT et FO cherchent une porte de sortie « honorable ». La FSU qui n’est que dans la Fonction publique n’a assuré qu’une mobilisation de façade tandis que l’UNSA et la CFDT font un véritable travail de propagande pro réforme en direction des salariés du Public. Tout va dépendre de l’attitude du gouvernement. Entre les mobilisations sociales, les heurts avec les hooligans et la mobilisation contre le terrorisme, les forces de l’ordre sont à la limite de la saturation. On peut craindre à tout moment que les affrontements tournent au drame, ce qui ne serait pas forcément une bonne option pour le gouvernement. Par ailleurs, affaiblir à ce point la position de partenaires sociaux comme la CGT et FO n’est peut être pas un bon pari pour l’avenir, pour qui veut continuer à maîtriser la situation sociale. Mais reculer maintenant est tout aussi délicat si le gouvernement ne veut pas être ridicule. L’interrogation réside dans la capacité de mobilisation des salariés qui cumulent dix journées de grève pour beaucoup. On peut d’ores et déjà faire un constat : dix journées de grève en début de mouvement, avec la convergence des mobilisations de la jeunesse et des salariés, auraient certainement mis en plus grande difficulté le gouvernement. Même si elle obtient une issue qui lui permette de garder la face, l’intersyndicale a clairement montré qu’elle est incapable d’être un outil efficace pour les salariés.

* Syndicat des travailleurs du Béarn CNT-AIT

[1] A l’heure actuelle, tous les salariés du privé sont protégés par le code du travail. Ils sont également protégés par des conventions collectives nationales spécifiques à chaque branche professionnelle et qui ne peuvent qu’être plus favorables aux salariés que le Code du Travail. Certaines entreprises ont également signé des  conventions collectives d’entreprise qui ne peuvent qu’ajouter des droits supplémentaires à ceux spécifiés par le code du travail et la convention collective nationale (ou de branche).

[2] Avec l’article 49.3, le gouvernement engage sa responsabilité. Dès lors, ce n’est pas la loi que l’on vote mais la confiance ou la destitution du gouvernement. En cas de destitution, l’assemblée nationale est dissoute et les députés perdent leur confortable siège… La motion de censure du gouvernement n’a été adoptée qu’une seule fois en 1962 et dans des conditions très particulières.

[3] http://onbloquetout.org/