Avec la publication de la traduction française de L’imposteur de Javier Cercas (Actes Sud 2015), les lecteurs francophones découvrent l’histoire d’Enric Marco, connu comme le plus célèbre des survivants espagnols des camps nazis jusqu’à ce qu’un historien démontre, en 2005, qu’il n’était un imposteur qui avait inventé de toutes pièces son « histoire » de déporté.

Nous ne discuterons pas ici la thèse de Cercas, suivant laquelle tous les acteurs de la transition espagnole seraient des imposteurs – nous y reviendrons peut-être dans un prochain article – mais nous avons jugé utile de republier sur ce blog notre texte écrit en 2005, quand l’affaire avait éclaté.

Nous le faisons d’autant plus volontiers que l’écrivain conforte l’une de nos hypothèses de l’époque, soit qu’Enric Marco était probablement un agent infiltré et qu’à ce titre, il a pu jouer un rôle délétère comme secrétaire de la CNT en 1978-79. Cercas rapporte en effet que l’historien Benito Bermejo a émis cette hypothèse lors d’un entretien qu’il lui a accordé.

Cet exemple nous rappelle, si nécessaire, que le mouvement libertaire n’est pas à l’abri des infiltrations et manipulations.


L’affaire Marco(s)

Le 8 mai 2005 devait être une grande journée pour les survivants espagnols des camps de concentration nazis. Pour la première fois, 60 ans après la libération des camps, un président du gouvernement espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero, allait participer à une commémoration officielle sur le site de Mauthausen où plus de 5’000 de leurs compatriotes avaient été assassinés. La cérémonie du 8 mai devait se dérouler sans incident, même si quelques journalistes notait l’absence inattendue du plus connu des représentants de la déportation espagnole, le Catalan Enric Marco, reparti à Barcelone pour raisons de santé.

Deux jours plus tard, le scandale éclatait ! La maladie de Marco était purement diplomatique : il avait été rappelé par des membres de l’Amicale de Mauthausen qui venaient de découvrir, accablés, que le président de leur association – réélu le 1er mai 2005 – était un imposteur qui n’avait jamais été prisonnier dans le camp de concentration de Flossenbürg, ni engagé dans la résistance française, comme il le prétendait, mais un travailleur volontaire en Allemagne entre 1941 et 1943.

Le lièvre a été levé par l’historien Benito Bermejo. Celui-ci a expliqué aux médias qu’une fois les preuves de la supercherie de Marco réunies, il s’était adressé directement à l’entourage du président Zapatero, afin que celui-ci soit averti avant la cérémonie du 8 mai. Qu’un célèbre « survivant » des camps ait entièrement inventé son histoire est déjà du pain béni pour les négationnistes, mais l’énorme scandale qu’aurait provoqué la présence de celui-ci lors de la commémoration internationale de ce 60ème anniversaire, n’aurait pas manqué d’éclabousser le président espagnol…

Bermejo a raconté que ses doutes étaient nés lors d’une première rencontre avec Enric Marco à Mauthausen, en mai 2003. Le témoignage du supposé survivant était à la fois fascinant et imprécis. A côté de différents exploits soi-disant réalisés durant la guerre civile espagnole, Marco prétendait avoir été arrêté par la gestapo à Marseille en 1941, à une époque où les troupes allemandes n’avaient pas atteint le sud de la France ! L’historien décida d’approfondir la question. A l’automne 2004, il avait vérifié que le nom de Enric Marco ne figurait pas dans les archives du Mémorial de Flossenbürg. Jugeant cet indice insuffisant, Bermejo cherchait encore une preuve irréfutable de l’imposture. Il allait la trouver en février dernier dans les archives du Ministère espagnol des affaires étrangères. Là, des documents datant de 1943 établissaient que « Enrique Marco Batlle prête ses services comme producteur contracté par l’entreprise Deutsche Wreck [pour Werk] A. G. de Kiel (Allemagne)… »(1)

Avant ce scandale, la figure de Enric Marco était déjà, nous l’avons dit, bien connue du public en Espagne, notamment parce qu’il a été le protagoniste du premier hommage rendu aux victimes de l’holocauste par les Cortès (le congrès des députés), le 27 janvier dernier. En 2001, la Generalitat de Catalogne (gouvernement régional) lui décernait la croix de Saint Jordi, sa plus haute distinction civile, pour « toute une vie de lutte antifranquiste et syndicaliste, et pour son engagement, durant 20 ans, à la Fédération de parents d’élèves de Catalogne (FaPaC), de laquelle il fut vice-président pour Barcelone »(2). Enric Marco donnait environ 120 conférences par an, dans les écoles, sur son prétendu séjour dans les camps. Il a ainsi raconté son « histoire » à des milliers de jeunes…

Ancien secrétaire de la CNT espagnole

De plus – ce que les médias ne manquèrent pas de rappeler après qu’il fut démasqué – il a été secrétaire général du syndicat CNT. Cette dernière information, qui est celle qui intéresse le plus les libertaires, mérite d’être précisée. Peu de journaux se sont sérieusement interrogés sur la signification de ce fait. Seule La Nueva España des Asturies a souligné, par exemple, qu’à l’époque de son mandat à la tête de l’organisation anarcho-syndicaliste – entre avril 1978 et décembre 1979 – l’imposteur portait un nom différent : Enrique Marcos(3). On peut comprendre que quelqu’un « catalanise » son prénom, mais pourquoi modifier un nom de famille ?

La plupart des médias a mis en exergue ce lien passé avec la CNT ; lien qui n’avait évidemment jamais été mentionné lorsque Enric Marco était décoré par la Generalitat ou invité à témoigner devant les députés du Congrès. La palme revient probablement au quotidien français Le Monde qui, dans son édition datée du 13 mai, laisse croire que le mandat syndical de Marco au secrétariat de la CNT est toujours d’actualité.

Dans plusieurs communiqués et courriers aux médias, des représentants de la CNT ont précisé que Marco(s) a été l’un des acteurs du processus de scission qui a débuté lors du 5ème congrès de la CNT en décembre 1979, pour aboutir à la création de la CGT espagnole en 1989. Des porte-parole de la CNT ont aussi affirmé qu’ils ne croient pas que Marco(s) ait fait partie de la Colonne Durruti durant la Guerre civile espagnole, comme il le prétend. Selon ceux-ci, les premières apparitions attestées de Marco(s) dans les milieux anarcho-syndicalistes datent de la fin des années 70, dans le syndicat du métal de Barcelone(4). C’est ce syndicat qui le proposa alors au poste de secrétaire pour la région catalane, une responsabilité qui lui permit, peu après, d’occuper le poste de secrétaire général, suite à la démission du secrétariat confédéral précédent dont le siège était à Madrid.

Voici comment, dans un ouvrage édité en 1984, Juan Gómez Casas, son prédécesseur à la tête de la CNT, explique ce qu’il savait, à l’époque, du personnage : « Qui était Enrique Marcos ? Pour ceux d’entre-nous qui militions hors de Catalogne, il avait été le secrétaire du comité régional de là-bas, ce qui à mes yeux et j’imagine à ceux des autres, était en soit un titre suffisant pour être secrétaire du comité national. En réalité, j’ignore si dans sa région d’origine on lui connaissait des antécédents militants. Je crois que même aujourd’hui, on ne sait pas très bien d’où il venait. Marcos lui-même donnait une série d’éléments biographiques assez contradictoires. Il parlait de son intervention durant la guerre civile dans une unité militaire déterminée, alors que vu son âge, c’était impossible. Il évoquait aussi un dur exil et si je me rappelle bien, avant de revenir en Espagne, une participation au maquis français. Moi je crois que Marcos, personne intelligente et faisant preuve d’initiative, avait acquis de lui-même une formation confédérale accélérée… »(5).

Gómez Casas n’a sans doute jamais eu entre les mains le livre de Eduardo Pons Prades et Mariano Constante Los cerdos del comandante (Españoles en los campos de exterminio alemanes) publié en 1978 et dans lequel Marco racontait, pour la première fois(6), son prétendu séjour dans les camps nazis.

Qui donc était Enric Marco et pourquoi s’est-il inventé un faux passé de déporté ? Les journalistes qui ont traité de cette affaire ont émis diverses hypothèses. Dans les milieux de gauche et libertaire qu’il fréquentait, Marco aurait eu honte d’avoir collaboré à l’effort de guerre nazi, il aurait ainsi eu l’idée de s’inventer un passé plus glorieux. Des psychologues et psychiatres consultés évoquent des traits pathologiques, ceux une personnalité narcissique et mythomane. Selon certains, une fois découvert, un tel imposteur s’effondre psychologiquement. Or ce n’est pas exactement ce qui c’est passé avec Marco. Dans son premier communiqué de presse après le scandale, il reconnaissait ne pas avoir été interné au camp de Flossenbürg, mais disait avoir tout de même été emprisonné en Allemagne « sous l’accusation de conspiration contre le 3ème Reich ». Un 3ème Reich qui l’aurait relâché en 1943 en lui permettant de rentrer en Espagne ! Prétendant avoir menti pour mieux dénoncer l’horreur nazie, cet homme de 84 ans a même demandé à l’Amicale de Mauthausen de pouvoir continuer à donner des conférences. Aux journalistes, il déclarait « toutes les choses que j’ai dites sont des vérités dans la bouche d’un menteur. Je les ai lues et écoutées venant d’autres compagnons. Je suis un faussaire, un imposteur, oui, mais je dis de grandes vérités »(7).

Mentir pour la bonne cause ?

Cette idée du mensonge pour la bonne cause est curieusement défendue par un certain nombre de libertaires en Espagne, notamment dans des forums de discussion sur Internet. C’est à Rafael Cid, qui s’exprime dans l’organe de la CGT(8), que nous devons l’exposé le mieux élaboré de cette théorie. Son texte, intitulé : « Moi non plus je n’étais pas à Mauthausen » dénonce certes l’imposture de Marco, mais s’interroge : « faut-il le gazer parce que tricheur ? ». Cid dénonce la campagne de presse contre ce militant dont il rappelle les faits d’armes : des années passées en prison sous le franquisme, des coups reçu par la police lors d’une manifestation en 1978 … tout cela pour dire que si « cet homme a menti, du fait d’un besoin probablement pathologique de reconnaissance, pour se mettre à la tête d’un groupe d’aînés victimes du totalitarisme », il est infiniment moins condamnable que toute une série de puissants, d’espions, de flics, coupables de crimes innombrables que les médias ne se donnent pas la peine de dénoncer. D’ailleurs Marco a reconnu son erreur, ce que ne font pas les menteurs en col blanc.

Pour Cid, il existe deux types de mensonges, celui d’un Marco « qui consiste à usurper une identité pour représenter un collectif d’humiliés et de vaincus » et le mensonge officiel, celui « qui consiste à occulter une vie durant des activités antisociales, délictueuses et anti-démocratiques au service d’une dictature tout en se faisant passer pour un démocrate ». Et Cid se mets à dénoncer des franquistes recyclés par la démocratie espagnole qui ont camouflé « jusqu’à la fin leur mépris pour les vaincus et les persécutés », alors que Marco ne serait qu’un « maladroit » qui mentait « par solidarité avec les victimes ». Enfin, Cid défend le discours prononcé par Marco devant les Cortès, « discours si politiquement incorrect qu’il a provoqué des reproches de la part des ambassadeurs d’Israël et des Etats-Unis » parce qu’il dénonçait les nouveaux camps de concentration, notamment à Guantanamo, en Palestine et en Irak… Ne pas voir que de tels propos participent de l’entreprise de banalisation du nazisme appelée négationnisme(9), surtout quand on sait que le type qui les tient est un faux déporté, n’est-ce pas faire preuve d’aveuglement voire de complicité… Cid conclu son article par une curieuse épigraphe : « Mentir c’est dire le contraire de ce que l’on ressent ». Pour Cid, les légendes, la mythologie ont sans doute la même valeur que les travaux historiques rigoureux, du moment qu’on y croit !

Sans aller aussi loin que Cid, d’autres militants trouvent des circonstances atténuantes à Enric Marco. Citons le cas d’un certain I. Muñis qui s’exprime dans la rubrique « Opinion » du journal CNT. Pour Muñis, le mensonge de Marco est une exagération liée à « une expérience démontrée dans les cachots de la gestapo ». Expérience démontrée par qui ? Par les déclarations de Marco lui-même ? Et « sans jamais justifier l’imposture » Muñis déclare, après réflexion, qu’il se « solidarise avec Enric (…), travailleur infatigable, vaillant et excellent père » ! Dans ce même article Muñis, qui a fait le déplacement à Mauthausen le 8 mai dernier, dit avoir apprécié le discours prononcé à cette occasion par l’ancien déporté Eusebi Pérez au nom de l’Amicale de Mauthausen ; discours « qui connectait le passé et le présent en se référant à la guerre d’Irak, Guantanamo, la situation des immigrants, celle des Palestiniens ou des Sahraouis, sous le regard déconcertant et inquiétant des représentants d’Israël et des Etats-Unis… »(10). Or ce le texte de ce message avait préalablement été rédigé par… Enric Marco. Curieuse aussi l’explication donnée par la nouvelle direction de la dite Amicale, qui accuse maintenant le chercheur Benito Bermejo de « mauvaises intentions »(11) à leur encontre. La bombe a été désamorcée, mais elle pollue encore.

Un malade ?

Nous l’avons dit, selon des journalistes et certains experts Enric Marco est un mythomane qui aurait agit par besoin maladif d’être protagoniste. Un pauvre type quoi, particulièrement doué pour berner son monde. Pour nous, cette explication est un peu courte, même si nous ne pouvons, à l’heure actuelle, que poser des hypothèses pour tenter remplir les cases vides.

Ce qui est attesté, c’est qu’au début de 1943, Marco rentre de son séjour en Allemagne et qu’en 1978 on le retrouve à la tête de la CNT. Entre ces deux dates, il y a un trou de 35 ans. Les indications pour cette période sont rares et, à notre connaissance, elles ont été données par le mythomane lui-même. Cid affirme que Marco a été en prison sous le franquisme, mais ne donne aucune précision. Est-ce vrai ou s’agit-il d’une autre invention ?

Un fait attesté est que son premier « témoignage » de « déporté » a été publié dans un livre qui porte les signatures d’Eduardo Pons Prades et Mariano Constante. Or, Pons Prades a vraiment été maquisard en France et Constante a réellement été déporté à Mauthausen. Comment ces deux témoins véritables ont-ils pu croire au récit de Marco ? Certes, il s’agit d’un virtuose du mensonge, mais son histoire devait aussi être drôlement être bien ficelée.

Le nom de Flossenbürg n’est pas celui qui vient en premier à l’esprit quand on parle de camps de concentration. Or, pour un imposteur, le choix de ce camp situé sur territoire allemand était particulièrement judicieux, comme l’a noté un journaliste dont nous reprenons ici l’argumentation(12). Avant que Marco ne se manifeste, on n’y connaissait aucun survivant espagnol, mais il existe une liste de 14 morts de cette nationalité. C’était un camp très différent de celui de Mauthausen où ont été internés et se trouvaient rassemblés la majorité des déportés espagnols. A Flossenbürg, les commandos travaillaient de manière séparée et les prisonniers se connaissaient à peine. Dans son premier récit, Marco disait y être resté peu de temps et avoir été déplacé d’un endroit à l’autre sans pouvoir entrer en contact avec qui que ce soit. Le risque que de vrais déportés infirment son histoire était donc pratiquement nul.

Même s’il prétend avoir étudié l’histoire contemporaine, il est difficile de croire qu’un mécanicien comme Enric Marco ait pu imaginer tout seul un pareil scénario. Aurait-il été aidé ? Et même en admettant que Marco ait tout inventé lui-même, est-il possible d’imaginer qu’en devenant secrétaire général de la CNT – une organisation révolutionnaire dotée d’une réel potentiel à l’époque – sa biographie n’ait pas intéressé les services de renseignements espagnols ? Or c’est justement en 1978, la première année de son mandat à la tête de la CNT, que sort l’ouvrage avec son pseudo témoignage. Et qui possède la seule preuve absolue du fait qu’il n’a pas été déporté dans un camp allemand ? Le ministère des affaires étrangères, soit l’administration espagnole. Bref, même si Marco n’était pas déjà appointé par l’un ou l’autre des services de sa majesté, ceux-ci auraient été en mesure de le soumettre à un chantage…

Nous n’avons aucune preuve de ce que nous avançons ici, mais une telle hypothèse aiderait peut-être aussi à expliquer la suite de sa longue carrière de « déporté » qui l’a amené, faut-il le rappeler, à être le seul « survivant des camps » a s’être exprimé devant le Congrès des députés espagnols. Bien sûr, Marco s’était pris au jeu, il y avait pris goût, c’était devenu pour lui une seconde nature… Mais peut-être aussi se sentait-il invulnérable, convaincu d’être protégé. Est-ce un hasard si, pour dénoncer l’imposture, l’historien Bermejo s’est adressé directement à l’entourage du président Zapatero ?

Retour en arrière

Aujourd’hui, en Espagne, les personnes qui se revendiquent de l’anarcho-syndicalisme se trouvent principalement dans deux organisations, la CNT et la CGT. Ce qui les distingue notamment, c’est l’attitude face aux élections syndicales et aux comités d’entreprise. Alors que la CNT refuse la participation à ces instances qu’elle considère comme des instruments de collaboration de classes, la CGT y participe, comme le font d’ailleurs tous les autres syndicats. Nous n’entrerons pas ici dans une évaluation des forces de l’une ou de l’autre de ces deux organisations, mais il est clair qu’il s’agit de syndicats relativement petits, même au regard du désert syndical général.

Maintenant, si l’on revient à la fin des années 70, on ne peut guère imaginer que ceux qui animèrent alors de dures confrontations idéologiques au sein de la CNT recherchaient un tel résultat. Nous sommes étonnés de noter, par exemple, que le processus scissionniste qui a abouti dix ans plus tard à la naissance de la CGT ait été initié, lors du 5ème Congrès de décembre 1979, par des militants issus du courant dit « intégral » ou « global » qui étaient partisans d’une action plus largement ouverte sur l’écologie, le féminisme, la vie de quartier… Bref, quelque chose qui a bien peu à voir avec le syndicalisme réformiste développé aujourd’hui par la CGT. Que des gens qui dénonçaient alors le bureaucratisme supposé de la CNT aient fait naître un syndicat doté d’une bureaucratie rétribuée est pour le moins paradoxal. Tout c’est passé comme si les courants les plus centrifuges, radicaux aussi bien que réformistes, avaient tiré à la même corde isolant ainsi ceux qui souhaitaient développer un anarcho-syndicalisme cohérent (nous entendons par là des formes d’action et d’organisation qui préservent l’autonomie des travailleurs et qui contiennent le projet d’une société libre et égalitaire).

Dans une organisation comme la CNT qui n’a pas de permanents rétribués, il ne peut donc pas y avoir de véritable bureaucratie ; pourtant, cela ne signifie pas que les secrétaires – même s’ils sont chargés de tâches avant tout techniques – n’aient pas de pouvoir. Porte-parole ou chargés de diffuser l’information, ils peuvent fort bien abuser de leur responsabilité, surtout s’ils s’appuient sur un réseau plus ou moins occulte. Un provocateur investi d’une opération peu amicale aurait ainsi tout avantage à avoir des relais dans plusieurs de ces réseaux, pour en exploiter les contradictions… On nous dira que nous faisons de l’histoire fiction. Peut-être, mais époque dont nous parlons ne fut pas exempte de provocations et de crimes d’Etat et l’on est en droit de s’interroger.

La transition démocratique espagnole n’est pas compréhensible, si l’on ne tient pas compte des puissantes mobilisations ouvrières et populaires qui l’ont accompagnée. A la mort du dictateur, en 1975, le régime n’était pas en mesure de se réformer de lui-même. Au début de 1976, un puissant mouvement de grèves se produisit dans tout le pays. La police en arriva à perdre le contrôle de certaines localités. En mars 76, à Vitoria, un soulèvement populaire se solda par plusieurs morts… Comme le rappelle l’historien Javier Tusell « la transition espagnole fut pacifique, mais durant la période 1975-1980 il y eut 460 morts »(13) victimes de la répression, d’attentats, d’assassinats politiques, etc. Toute la complexité de l’affaire était donc de manœuvrer de manière à ce que la pression populaire nécessaire, pour faire entendre raison aux dignitaires du régime, ne dégénère pas dans un mouvement social non contrôlable. Si l’on en croit Tusell, c’est avant tout l’habileté du président Adolfo Suarez associée aux bons offices du parti communiste qui permirent de normaliser le processus de transition. Avant même la légalisation de son parti le 9 mars 1977, Santiago Carrillo, le dirigeant du PC, commençait à négocier avec le gouvernement. Dans la foulée de leurs accords politiques (acceptation de la monarchie, loi électorale, amnistie…) le PC et le gouvernement élaborèrent un pacte social (pacte de la Moncloa) qui, au nom de la consolidation démocratique, invitait les principaux partis politiques, les syndicats et les organisations patronales à instaurer l’austérité salariale en échange de quelques contreparties. A la différence des syndicats CCOO et UGT, la CNT refusa ce pacte, en disant que les travailleurs n’avaient pas à faire de cadeaux à un patronat qui les avait exploité de manière éhontée durant les 40 ans qu’avait duré la dictature. Or, à l’époque, la CNT bénéficiait d’une véritable audience. Elle avait notamment animé d’importantes grèves, comme celle des pompistes qui avait paralysé pratiquement tout le pays. Quant on sait que tout cela se produisait dans un contexte de crise économique (entre 1978 et 1984 plus de 20% des emplois industriels ont été détruits en Espagne, un pourcentage supérieur à celui de l’Italie ou de la France), on peut raisonnablement penser que le développement d’une organisation syndicale comme la CNT dérangeait.

Provocations, répression et autres faits troublants

Le 15 janvier 1978, à la suite d’une manifestation contre le pacte de la Moncloa convoquée par la CNT à Barcelone et à laquelle près de 15’000 personnes avaient participé, la salle de spectacles de la Scala prit feux. Quatre travailleurs devaient trouver la mort dans ce violent incendie. Deux d’entre eux étaient affiliés à la CNT, syndicat qui regroupait d’ailleurs la majorité des travailleurs de la Scala. Dès le début de l’enquête, la CNT et la FAI furent désignées comme responsables des faits. De très jeunes militants furent arrêtés et torturés. Ils avouèrent s’être vu proposer par un certain Joaquín Gambín de lancer des cocktails Molotov contre la salle de spectacle, ce qu’ils auraient refusé de faire. Plusieurs d’entre eux furent cependant lourdement condamnés alors que Gambín, connu pour être un indicateur de police, ne fut jamais inquiété(14). A cette occasion, le ministre de l’intérieur, Martin Villa, devait déclarer que le mouvement libertaire était ce qui l’inquiétait le plus à cause de ses antécédents terroristes et violents. Comme l’a fait remarquer Gómez Casas, le ministre se trompait lourdement (ou mentait délibérément), car le terrorisme qui était apparu en Espagne et qui s’y est incrusté a été porté par d’autres protagonistes(15).

Le 14 février 1978, Agustín Rueda, militant anarchiste catalan était torturé et assassiné par des fonctionnaires de la prison de Carabanchel (Madrid) suite à la découverte d’un tunnel creusé par des détenus en vue d’une évasion. La CNT dénonça publiquement cet acte criminel, mais ce qui intéressait surtout les médias, c’était de savoir si Rueda – qui avait été arrêté pour avoir tenté d’entrer en Espagne avec des armes – était adhérent à l’organisation. Quelques jours plus tard, un attentat coûtait la vie au directeur général des prisons. Avant que celui-ci ne soit revendiqué par un groupe marxiste-léniniste, plusieurs organes de presse insinuèrent que la CNT était responsable de cet attentat.

D’autres incidents semblent montrer qu’une action plus ou moins concertée visait à faire passer la CNT pour une organisation peu recommandable. Nous n’en donnerons qu’un seul exemple : Gómez Casas raconte que le 23 février 1978, une bombe constituée de 30 cartouches de dynamite fut découverte dans l’entrée de l’immeuble qui abritait les locaux de la CNT à Madrid. Selon la version policière, la mèche de la bombe avait été éteinte par un passant qui avait ensuite alerté la police. Quelques jours plus tard, le passant en question fit une apparition dans les locaux de la CNT. Il s’agissait d’un délinquant habituel, qui expliqua qu’il avait éteint la mèche « parce qu’il n’avait rien à perdre »(16). Aussi bien les événements dramatiques que nous avons évoqués plus haut, que des incidents curieux comme celui-ci ont désorienté une partie des militants. Certains se sont éloignés, d’autres en ont perdu le sens du réel… Si ces réactions disparates étaient de plus encouragées depuis le cœur de l’organisation, certaines évolutions ultérieures s’expliqueraient peut-être plus facilement.

Nous sommes bien conscients du fait que l’affaiblissement du mouvement libertaire espagnol est dû à une multitude de facteurs. Même si l’on n’a pas une vision policière de l’histoire et que l’on ne croit pas à la « théorie du complot », on aurait tort de sous-estimer le « traitement » auquel une organisation qui se dit révolutionnaire peut être soumise de la part de l’Etat qu’elle menace, surtout si elle a une influence, même potentielle. Savoir qu’un imposteur comme Enric Marco s’est trouvé à la tête de la CNT espagnole dans l’une des périodes les plus tendues de son histoire récente n’est donc pas anodin et nécessiterait une relecture historique rigoureuse qui reste à faire.

M. Argery, juin 2005

Notes

  1. Citation tirée de El País du 15.05.05.
  2. Selon El País, 11.05.05.
  3. « Cuando Enric Marco era Enrique Marcos » La Nueva España no 916 du 22.05.05. Cet article cite le témoignage de José Luis García Rúa, vétéran militant anarcho-syndicaliste, qui déclare sur ce point qu’au sein de la CNT « nous l’avons toujours connu comme Marcos, et c’est sous ce nom qu’il apparaissait aussi bien sur les affiches que dans la documentation du syndicat, le nom de Marco est une nouveauté pour moi ». L’auteur de l’article, un certain J. C, souligne quant à lui que, dans les informations relatives à deux actes publics auxquels Marco(s) participa en 1978 à Oviedo et en 1980 à Gijón, La Nueva España le mentionne également comme Enrique Marcos.
  4. El Periódico Mediterraneo, 20.05.05.
  5. Juan Gómez Casas, Relanzamiento de la CNT 1975-1979, Ed. CNT-AIT, Paris, 1984, p. 150.
  6. Les prétendues « mésaventures » de Enric Marco dans le camp de Flossenbürg sont relatées dans deux ouvrages rassemblant des témoignages de survivants des camps. Tout d’abord dans celui Eduardo Pons Prades et Mariano Constante, Los cerdos del comandante, Barcelona, Argos Vergara, 1978 ; puis, plus récemment, dans celui de Jordi Ribó et David Bassa, Memòria de l’Infern, Barcelone, Ed. 62, 2002. Dans ce second livre Marco s’attribue un rôle particulièrement glorieux, jouant sa propre vie aux échecs avec un nazi ou sauvant celle d’un grand nombre de ses compagnons… Toutefois, les lecteurs attentifs ont noté des contradictions entre les deux récits. Par exemple, dans le premier livre, Marco prétend avoir été libéré à Kiel, en mai 45, par des soldats canadiens, alors que dans l’ouvrage de 2002, il aurait été libéré à Flossenbürg le 22 avril par des américains.
  7. El País 15.05.05.
  8. « Yo tampoco estuve en Mauthausen », Rojo y Negro Dijital 12.05.05. http://www.rojoynegro.info/2004/article.php3?id_article=5102http://www.rojoynegro.info/2004/article.php3?id_article=5102
  9. Le négationnisme consiste à dédouaner nazis de leurs crimes en les présentant comme étant de même nature que n’importe quels crimes de guerre. Il nie ou minimise l’extermination systématique des juifs d’Europe et l’existence des chambres à gaz. Tomber dans ce piège, pour des anticapitalistes et des libertaires, c’est faire le jeu de l’extrême-droite. Ceci indépendamment de la condamnation légitime des crimes de guerre et autres horreurs commis par les Etats américain et israélien. Pour lire des extraits du discours de E. Marco, voir El País du 28.01.05.
  10. « Libertarios españoles en Mauthausen », CNT, juin 2005.
  11. Pour Jaume Alvarez, actuel président de l’Amicale de Mauthausen, Bermejo – originaire de Salamanque – aurait ourdi « une vengeance contre la Catalogne à cause des papiers de la guerre » El País, 06.06.05. La Generalitat de Catalogne vient d’obtenir la restitution de ses archives datant de la Guerre civile, au grand dam de la mairie de Salamanque où ces archives étaient centralisées jusqu’ici.
  12. Carlos E. Cué, El País, 15.05.05.
  13. Javier Tusell, Dictadura franquista y democraciaHistoria de España, XIV, 1939-2004, Crítica, Barcelone, 2005, p. 279.
  14. Selon Pablo César Carmona Pascual, Transiciones. De la Assemblea Obrera al proceso de Pacto Social, CNT (1976-1981), Anselmo Lorenzo, Madrid, 2004, p. 95.
  15. Juan Gómez Casas, op. cit., p. 120.
  16. Ibid, p. 124.

Texte disponible également à l’adresse : http://direct.perso.ch/EspMarco.html