Nous n’avons pas publié d’article ces derniers mois, mais nous avons continué de suivre l’actualité et les controverses autour du covid qui se sont amplifiées. Nous n’allons pas nous y appesantir. Tout en essayant d’avoir une vision d’ensemble du moment présent, nous avons décidé cette fois de regarder du côté de l’Espagne où, peut-être plus clairement qu’ailleurs, le coronavirus est surtout, désormais, une arme entre les mains des politiques.

L’actualité nous le rappelle tous les jours : nous ne sommes à l’abri de rien. Dépression économique, chômage, phénomènes climatiques extrêmes, krach bancaire, effondrement psychologique… Il n’y a pas que les virus, les menaces sont multiples. Les tensions internationales – autour des matières premières – et les conflits pour le leadership commercial et militaire sont des facteurs permanents d’instabilité. Pensons aux Etats-Unis et la Chine, et aussi à la Turquie… Le raidissement autoritaire est la réponse à l’insécurité, y compris dans les pays dits démocratiques. Les gouvernants n’ont désormais qu’un seul programme : rester au pouvoir.

Avec les mesures de confinement, de quarantaine, etc., nous sentons bien que l’hécatombe sociale et la répression ne font qu’empirer. Les pays qui étaient sur le fil, comme l’Espagne, pour n’avoir pas été capables de consolider un nouveau modèle économique après la crise de 2007-2008, tombent les premiers. Non seulement les coupes opérées dans le système de santé et autres services sociaux (aide à la personne, EPHAD, montants des retraites…) y ont aggravé les conséquences de l’épidémie, mais une récession dont on ne voit pas la fin s’y installe. L’économie espagnole centrée sur les services est peu diversifiée. Elle repose pour une bonne part sur le tourisme et l’immobilier. Depuis le début de la « crise covid », la consommation a baissé d’environ 20%. Après une saison touristique catastrophique, les licenciements massifs, la précarité accrue ne feront qu’aggraver ce processus d’appauvrissement, notamment quand les financements gouvernementaux aux patrons cesseront.

Les plans de sauvetages milliardaires concoctés par l’Union européenne ne suffiront pas à amortir le désastre en cours. Ils visent avant tout à permettre aux pays du Nord – l’Allemagne en premier lieu – de conserver leurs clients et leur avantage concurrentiel. Ce qui ne fait que confirmer l’hégémonie de l’économie allemande à qui la monnaie unique profite depuis le début.

Il ne faut pas s’imaginer que les gouvernements des pays « bénéficiaires », comme l’Espagne, feront un usage salutaire des « largesses » de la Commission européenne ; qu’ils mettront en œuvre une économie verte et solidaire, s’ils n’y sont pas contraints par des mobilisations massives. Jusqu’ici les pouvoirs en place, de droite comme de gauche, ont utilisé les subventions et autres fonds de cohésion pour bétonner à tout va et nourrir la corruption. Les infrastructures surdimensionnées ou inutiles se sont multipliées et la vie de la majorité de la population s’est dégradée. Le système bancaire est aussi sous pression. Ce ne sont pas les liquidités qui risquent de manquer : les banques centrales actionnent la « planche à billets » à plein régime, mais avec l’avalanche de faillites qui se dessine à l’horizon, la solvabilité des banques sera mise en question une nouvelle fois.

Tensions institutionnelles et territoriales

Ces derniers temps ont été riches en événements du côté de la Péninsule ibérique. Il y a eu l’affaire du roi émérite Juan Carlos en fuite aux Emirats arabes unis, après les révélations de son ancienne maîtresse sur les dizaines de millions de « commissions » qu’il s’est mis dans la poche durant son règne. Une affaire qui apporte un éclairage de plus sur la « transition démocratique » qui non seulement couvrit les crimes du franquisme, mais qui permit au clientélisme et à la corruption de continuer à prospérer jusqu’à la tête de l’Etat.

Le feuilleton catalan se poursuit avec la destitution le 28 septembre du président de la Generalitat Quim Torra par le Tribunal Suprême, qui confirme un jugement pour désobéissance à cause l’affichage de banderoles indépendantistes sur les bâtiments officiels. Sachant aussi que de leur côté, les Basques votent de plus en plus pour les forces indépendantistes et que le Parti nationaliste basque a vertement critiqué les mesures du gouvernement espagnol qui portent atteinte à l’autonomie du Pays Basque, on comprend que la gestion du désastre sanitaire ait des conséquences différentes en Espagne que dans un Etat plus centralisé.

Sur le plan « sécuritaire », les mesures continuent à être drastiques. En Espagne, le masque est obligatoire dès 6 ans[1] y compris sur la voie publique et dans les espaces en plein air. Dans ce pays, contrairement à la France, il n’y a pas de Dr Raoult, de Dr Toussaint ou autres pour critiquer la pertinence de telles mesures. Le masque est devenu un marqueur politique. Seuls le parti d’extrême-droite Vox et des groupes fascistes organisent des manifestations anti-masque. La presse, mais aussi des militant-e-s de gauche ou libertaires n’hésitent pas à traiter ces manifestants de « négationnistes » ! parce qu’ils nieraient l’existence du virus ou la gravité de la maladie, ou de « terre-planistes » parce qu’ils croiraient aussi que la Terre est plate. La large acceptation du port du masque en extérieur en Espagne exprime une confiance très répandue dans la « science », une certaine idée de la modernité, au sein de la population. De cette manière, les gens espèrent se protéger et ne pas faire courir de risques aux autres, mais c’est aussi un moyen de montrer que l’on n’est pas fasciste.

Arme politique

De fait, l’épidémie a quitté le terrain médical pour devenir l’arme de l’affrontement politique entre la droite et l’extrême-droite d’un côté, et le gouvernement central de Pedro Sanchez dirigé par le parti socialiste (PSOE) associé à Podemos, de l’autre. Cet affrontement s’est récemment cristallisé dans la Communauté de Madrid où le gouvernement régional – qui est entre les mains du Parti populaire et de Ciudadanos avec l’appui décisif de Vox – rend, depuis le début, le gouvernement central responsable des erreurs commises et des morts du covid. Il faut rappeler ici les responsabilités du gouvernement régional qui a privatisé tant et plus, depuis des années, les services de la santé publique, en offrant leur gestion à ses amis.

Face aux frondes des conservateurs et de l’extrême-droite, le gouvernement central pensait avoir trouvé la parade en délégant la mise en œuvre des mesures sanitaires – et l’adoption de mesures supplémentaires – aux gouvernements régionaux, tout en mettant à leur disposition les services régaliens (armée, police nationale…). Le message étant : on va voir si vous faites mieux que nous et en plus, on vous aidera si vous n’arrivez pas à vos fins.

En rétorsion, le gouvernement de la région de Madrid a décidé de confiner les quartiers et banlieues populaires de la capitale que les habitant-e-s n’ont plus le droit de quitter, sauf pour se rendre sur leur lieu de travail (seules 10% des personnes concernées travaillent dans leur quartier, ce qui implique que toutes les autres seront soumises à des contrôles) ; les jardins et parcs publics y ont été fermés ; un couvre-feu a été instauré pour les bars et commerces, etc. Par contre, le centre de Madrid, les banlieues chics et les beaux quartiers sont épargnés par ces mesures. Cette politique discriminatoire a entraîné plusieurs manifestations contre le « confinement de classe » dans le quartier de Vallecas, qui ont été durement réprimées par la police nationale (il y a eu des blessé-e-s et des arrestations). Quelques jours plus tôt, une manifestation d’« anti-masques » dans le quartier huppé de Salamanque n’avait pas subit ce traitement. Bref, la police aux mains du gouvernement PSOE-Podemos réprime désormais les quartiers pauvres. Et demain, ce sera peut-être l’armée quand les révoltes prendront de l’ampleur.

A force de faire reposer la responsabilité de la poursuite des contaminations sur la population, en lui faisant aussi payer le prix de l’effondrement économique, la classe politique et les capitalistes seront-t-ils encore en mesure de conserver une quelconque crédibilité ? La classe ouvrière et cette large frange de précarisé-e-s sauront-elles se rassembler autour d’un projet de société anti-autoritaire, égalitaire et protecteur de l’environnement ? Cela n’est pas plus évident en Espagne qu’ailleurs, mais il n’y a guère d’autre choix.

[1] Ce qui ne manque pas de surprendre quand on vit en Suisse, où le masque n’a jamais été obligatoire en plein air et où les enfants ne doivent en porter qu’à partir de 12 ans, dans les transports publics et les magasins.