Espagne1613

Nous revenons brièvement sur L’imposteur de Javier Cercas, roman qui relate l’histoire de Enric Marco, un faux survivant des camps nazis qui a berné le public et notamment les membres de l’Amicale de Mathausen, pendant des années. Dans ce « roman sans fiction », nous l’avons déjà signalé, l’auteur évoque l’hypothèse suivant laquelle Marco aurait été un indicateur de police, infiltré dans le syndicat CNT, durant la Transition. Plusieurs éléments qui apparaissent dans ce qui se présente comme une enquête vont dans ce sens, mais l’auteur renonce – sans véritablement expliquer pourquoi – à suivre cette piste. Son idée est que Marco s’est pris pour Don Quichotte, s’inventant une vie romanesque, héroïque et aventureuse, bien loin de celle qui avait été la sienne. Comme la moyenne des Espagnols, Marco avait dit oui à la dictature et en avait honte. Ses motivations, il faut les rechercher dans la psychologie et la philosophie.

Explicitement et entre les lignes, Javier Cercas fait preuve d’une forme de relativisme qui se rapproche de ce que – sous nos latitudes – on appelle le « révisionnisme » ou le « négationnisme ». Donnons un ou deux exemples. L’auteur renvoie dos à dos ceux qui ont pris la défense de Marco en prétendant qu’il avait prêté sa voix et son éloquence aux véritables victimes et ceux qui se sont exprimé contre lui, en disant qu’il donnait des arguments aux négationnistes du génocide commis par les hitlériens. Des arguments pour les négationnistes ? Cercas n’en croit pas un mot. Ceux-ci ne seraient plus que « trois pelés et un tondu décervelés ». Sans doute ignore-t-il que des Etats, comme l’Iran par exemple, cultivent le négationnisme (l’Etat turc fait de même à propos du génocide arménien) et que pour les propagateurs de ces théories puantes, n’importe quel argument permettant de minimiser les crimes ou de se moquer des victimes est bon à prendre ?

Cercas compare aussi Marco à une femme qui a prétendu être une victime des attentats du 11 septembre 2001 contre les tours jumelles, alors qu’elle n’était pas à New York ce jour-là, et qui s’est aussi retrouvée à la tête d’une association… Peut-on mettre sur un même plan ces attentats et la Shoah ? Finalement, tout est égal à tout et on arrive à la conclusion que nous sommes tous quelque part des imposteurs, qui cherchons à améliorer notre vie. Marco ayant été un virtuose, un surdoué du mensonge.

Si l’on en croit Vicenç Navarro*, toute l’œuvre de Javier Cercas est traversée par la pensée molle de l’establishment politico-médiatique espagnol pour qui la Transition démocratique est vue comme une réconciliation entre des frères ennemis qui ont accepté une responsabilité commune dans les événements de la guerre civile de 1936-39. Dans L’imposteur, Cercas dénonce « l’industrie de la mémoire historique » avec des arguments pas idiots d’ailleurs. Cependant, en mettant en avant la figure de Enric Marco, il laisse entendre que les témoignages ne sont pas fiables et que les vaincus ne furent pas, en règle générale, des héros, mais des victimes qui méritent « compassion et respect ». Dans un pays qui traverse aujourd’hui une profonde crise politique, sociale et économique, susceptible de remettre en question les bases sur lesquelles repose la monarchie espagnole, ce type de discours n’est pas innocent.

* http://www.publico.es/blogs/dominio-publico/javier-cercas-y-manipulacion-memoria.html