Quand on parle de classe ouvrière, on a souvent en tête l’image de l’usine traditionnelle, de la mine ou des grands chantiers… où des équipes nombreuses entraient et sortaient à heure fixe. Ces concentrations de travailleurs et travailleuses, vivant la même condition, ont souvent été des lieux de socialisation et de développement de la conscience de classe. Dans nos contrées, ce modèle a largement été remplacé par des formes de travail plus individualisées. L’« ouvrier masse » (interchangeable) dont on parlait tant dans les années 1970 a pratiquement disparu. Dans les industries qui subsistent, on rencontre des opératrices ou des opérateurs plus qualifiés, polyvalents et moins révoltés que leurs prédécesseurs.

Les délocalisations vers des pays à bas salaires ont fait disparaître de nombreuses usines. La robotisation a réduit les équipes. Aujourd’hui, la vague libérale se poursuit dans les secteurs qui ne peuvent pas être délocalisés et qui résistent à l’automatisation (nettoyage, hôtellerie, restauration, construction, formation, soins, transports…). La précarité s’y développe. Avec le chômage, elle constitue une arme redoutable pour discipliner et exploiter la classe ouvrière, aussi bien pour ceux qui la vivent que pour ceux qui craignent d’y « tomber ».

Quand on parle de précarité du travail ou de « précariat », on pense au travail intérimaire (CDD), aux emplois à temps partiel fragmenté et/ou non choisi, au travail sur appel, aux stages peu ou pas rémunérés, aux faux indépendants (ubérisation, auto-exploitation…) mais aussi au travail au noir, au faux temps partiel (travail à temps complet pour lequel les cotisations sociales, voire le salaire correspondent à ceux d’un temps partiel), etc. Dans ce domaine, l’inventivité des exploiteurs est sans limites.

Ces formes « atypiques » de salariat se développent notamment, parce ce que de plus en plus d’entreprises et d’administrations – pour rester compétitives ou faire des économies – externalisent une partie de leurs activités à des sociétés dans lesquelles les salaires et conditions de travail sont inférieurs. Ces prestataires sont mis en concurrence par les donneurs d’ordres et c’est le plus compétitif qui remporte le marché, ce qui accentue encore la pression exercée sur les travailleurs, d’autant que certains sous-traitants soustraient encore à d’autres. Comme le disait un travailleur du nettoyage à Marseille : « on est toujours sur les mêmes chantiers, ce sont seulement les patrons qui changent ».

La sous-traitance permet de contourner les réglementations et protections conventionnelles ou légales, tout en faisant éclater le collectif de travail. Les personnes qui travaillent dans une même entreprise, mais pour des donneurs d’ordres différents, ne parviennent parfois même pas à se côtoyer, ce qui ne facilite pas l’action collective. Celui ou celle qui a un statut « privilégié » ne s’identifie guère aux précaires qui, de leur côté, ne se reconnaissent pas dans la défense corporatiste d’acquis dont ils/elles ne bénéficient pas.

Tout au bout de la chaîne, on trouve les plus vulnérables : les sans-papiers notamment. Mais il arrive aussi que des personnes qui pourraient avoir un poste fixe à plein temps choisissent certaines formes de précariat pour tenter d’échapper, au moins partiellement, à l’aliénation du travail. Il s’agit de démarches minoritaires, mais que l’on rencontre dans les milieux anarchistes… Ainsi, à côté des gens qui aimeraient travailler plus pour gagner plus, on trouve des personnes qui essaient de travailler le moins possible, quitte à gagner peu et vivre frugalement. Est-ce toujours un choix ? Fait-on de nécessité vertu ? Cela mériterait discussion.

Pendant longtemps, les syndicats organisaient surtout les travailleurs fixes, laissant les précaires de côté. Désormais, certaines institutions explorent cette réalité qui prend de l’ampleur, en proposant leurs services pour élaborer des conventions collectives ou même accompagner des mouvements de contestation. Le fonctionnement vertical des organisations syndicales, avec à leur tête des permanents qui apportent leur « expertise » est particulièrement problématique dans le cas du précariat. Les syndicalistes professionnels ont une stratégie d’appareil et celle-ci ne coïncide souvent pas avec les intérêts des personnes « défendues ». Or, les précaires courent des risques spécifiques et il est absolument impératif qu’ils/elles maîtrisent les tenants et les aboutissants de leur action. Plutôt que de chercher à mener des actions spectaculaires, il faut souvent faire preuve de finesse et d’inventivité au plan stratégique. La solidarité devrait aussi s’appuyer sur des valeurs communes que les syndicats ou le milieu professionnel ne produisent pas ou plus. Dans ce sens, le développement de lieux de solidarité et de réflexion sur nos expériences du monde du travail doit se faire, fût-ce à partir de groupes affinitaires ou de collectifs organisés au départ sur d’autres problématiques. Il est temps de commencer à reconquérir les lieux d’exploitation que – souvent bien malgré nous – nous sommes obligés de fréquenter.